Quand Berlin déculotte la vieille*

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Légendes de la forêt viennoise

Castorf, Marthaler, Ostermeier, Volksbühne, Schaubühne, ach! à leur simple évocation, tout amateur de théâtre contemporain se met à vibrer comme une machine à laver en mode essorage. Pour les autres, j’imagine que cette montagne d’élucubrations germaniques sonne aussi bien qu’un aboiement de chacal dans le désert kazakh. Frank Castorf, Christoph Marthaler et Thomas Ostermeier sont trois fleurons de la mise en scène dans le théâtre contemporain allemand. Les deux premiers sévissent à la légendaire Volksbühne (littéralement « la scène du peuple »), dans Berlin-Est, tandis que le dernier dirige la Schaubühne à Berlin-Ouest.

Je suis allée voir successivement les pièces suivantes :

Berlin-Alexanderplatz d’après Alfred Döblin monté par Frank Castorf à la Volksbühne

Légendes de la forêt viennoise d’Odon von Horvath monté par Marthaler à la Volksbühne

Room Service de John Murray et Allen Boretz monté par Ostermeier à la Schaubühne

J’ajoute à cela Amphytrion, de Kleist, monté par Jan Bosse au Maxim-Gorki Theater, que j’ai pu découvrir en septembre lors de mon précédent séjour berlinois.

Pensez-vous qu’on puisse se faire une idée des grandes lignes directrices du théâtre allemand d’aujourd’hui à travers seulement quatre pièces? Je ne le pensais pas. Au risque d’être réductrice – car j’exclus ici le travail souterrain de compagnies qui n’ont pas pignon sur rue – on peut dégager cependant quelques forts points communs entre ces trois spectacles qui permettent de se faire une idée des modes et des courants…

1. L’obsession du style seventies

Attention, c’est disco, funky, boule à facettes, moquette en moumoute à losanges marrons, papier peint de la RDA, perruque et travesti. Les acteurs portent des pattes d’éph, des robes en satin, des talons vertigineux à plateforme, mais surtout, surtout, donnent dans le toupet, la perruque lisse version Nico Icon ou l’afro façon Jackson Five. Pas de scénographie sans son canapé en cuir mou, sa boule disco qui projette mille feux, sa bande sonore qui groove à mort, Liza Minelliesque ou Gloria Gaynoresque.

2. Le délire happening

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Room Service

Attention! C’est pipi sur scène (gaffe aux projections si vous vous asseyez au premier rang), currywurst géante, cul nu et adresse au public régulière – la filiation avec le théâtre de happening qui eut son heure de gloire dans les seventies est très clairement revendiquée. D’ailleurs, en Pologne chez Warlikowski, metteur en scène de grand talent, on n’hésite pas à faire pareil. Dans ce domaine, Castorf reste le grand favori. Il fait ça depuis les années soixante-dix, et il faut dire qu’ayant eu affaire à l’oppression du SED (parti Communiste de la RDA), c’est tout à son honneur d’avoir osé la provocation théâtrale comme résistance à la pruderie imposée par la dictature de l’époque. Toutefois, on peut être aujourd’hui tentés de demander à Monsieur Castorf de changer un peu de disque. Mais le jeune Ostermeier n’est pas en reste avec ses délires scatologiques, dans la grosse farce qu’est Room Service. Jets de « fausse merde », enculades frénétiques… ça pourrait à la limite encore choquer mon chien. Même ma grand-mère a traversé mai 68, que voulez-vous. Marthaler, lui, est moins porté sur la chose, même s’il n’hésite pas à faire la blague bien connue de déshabiller tous ses acteurs masculins sur scène. Ah, j’en ai vus, des bijoux de famille, à Berlin. Je n’avais rien demandé, pourtant, je suis une jeune fille frêle, flûte!

3. L’amour du grand décor pas minimal pour un sou

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Berlin-Alexanderplatz

Voiture qui roule sur scène en puant l’essence sur fond de modules préfabriqués grandeur nature chez Castorf, reproduction d’une kitschissime (seventies) chambre d’hôtel dans ses moindres détails chez Ostermeier, gigantesque café-cinéma-cafétéria-bureau de tabac chez Marthaler, scène, murs et plafonds entièrement recouverts de pastilles argentées chez Bosse : la folie des grandeurs a gagné les metteurs en scène berlinois. Les acteurs évoluent dans des espaces qui doivent faire douze fois la taille de leur appartement dans la vie réelle. Ce dont on peut-être sûr à Berlin, c’est que les cordons de la bourse ne sont pas serrés en matière de scénographie. Pourtant, deux comédiennes du théâtre public (l’une travaillant au Gorki, l’autre à la Schaubühne) m’ont affirmé que leurs salaires, eux, n’étaient pas proportionnels au délire des décors mis en place.

4. Clowneries acrobatiques

Pas de spectacle sans sa prouesse d’acteur. Logorrhée verbale à deux cent à l’heure, acrobaties avec des chaises, pétage de plombs avec imitations d’animaux… le spectateur allemand aime ça et le fait savoir, puisqu’à chacun de ces numéros, il applaudit à tout rompre.

Conclusion : Pipi, caca, prout, prouesses physiques et perruques, canapé tout mou et décor surdimensionné, tout ça sur des textes souvent sublimes (Döblin, Horvath, Kleist) et magnifiquement bien joué par des acteurs généreux, la vitrine du théâtre berlinois est un peu régressive, mais jouissive! A Paris, le théâtre semble tirer sur ses jupes et les acteurs s’excusent de jouer la comédie. Le spectateur d’Outre-Rhin n’a pas peur de rire, le metteur en scène n’a pas peur de ses fantasmes, et si je reste tout de même un peu sur ma faim… j’avoue que je ne m’ennuie pas! Qui, en France, hors Jérôme Deschamps et Macha Makeieff, ose encore l’autodérision et le burlesque poussé à cet extrême?

* Dans le langage des techniciens du théâtre, « déculotter la vieille » est une expression qui signifie que l’on a montré par erreur quelque chose que le spectateur ne devait pas voir pendant la représentation. Pas d’inquiétude donc… à Berlin, on ne met pas de fessées publiques aux vieilles dames indignes.

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22 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

22 réponses à “Quand Berlin déculotte la vieille*

  1. Je repasserai plus tard pour écrire un commentaire plus étoffé mais déjà un petit avant-gout : J’avais vu une mis en scène d’Ubu roi à Saarlouis il y a 9 ans et c’était effectivement très happening. Mais je ne sais pas si c’était une troupe francaise ou allemande ou les deux.
    Vu une mise en scène de Trainspotting par Castorf à Berlin il y a 10 ans, c’était très minimaliste et je ne comprenais qu’une phrase sur quatre ;) .

  2. Mo

    J’avais vu « le Maître et Marguerite » à la Volksbühne, ça durait 4h, à l’entracte on n’avais même pas compris qui interprétait quel personnage (alors qu’on avait toutes les deux lu le livre!), et on ne s’est absolument pas ennuyé! Mais j’ai peur que, si on voit trop de pièces comme ça trop souvent, on se lasse un peu. Par contre, j’ai un horrible souvenir de « La mère », de Brecht, au Berliner Ensemble, je m’étais profondément ennuyée (et n’avais rien compris à la pièce). Tu as oublié le dernier avantage du théâtre allemand: les places sont très abordables, et quand on est étudiant c’est vraiment la fête!
    J’ai hâte de voir quelques pièces parisiennes pour vérifier ta comparaison!

  3. Ah, les « Allemandes » n’ont pas tardé à mettre leur grain de sel, chouette! ;-)

    @ Agnès : « Ubu roi » est déjà un texte qui a tendance, tout ancien qu’il soit, au traitement « happening », parce qu’il n’y a rien de plus barré! J’adore ce texte… Je n’ai pas eu la chance de voir « Trainspotting » mais ça devait être intéressant. Quant à mon niveau d’allemand : effectivement, pour ma part je ne comprends toujours qu’une phrase sur quatre… et quand ils prennent l’accent berlinois, c’est l’enfer! :-)

    @ Mo : le Berliner Ensemble est réputé pour avoir perdu complètement son niveau depuis que Langhoff n’y travaille plus. ce théâtre vit sur sa réputation brechtienne, mais… Brecht et Helene Weigel ne sont hélas plus là! C’est vrai que les places sont vraiment données, 8 euros pour être super bien placée c’est le bonheur! « Le Maître et Marguerite » c’était mis en scène par qui?

  4. Ton billet est très intéressant! Et il me donne envie de lire les pièces dont tu parles et que je ne connais que de nom : je n’ai aucune kulture germanique, c’est une terrible lacune que je vais m’efforcer de combler (je n’ai lu que Goethe, qui m’a d’ailleurs profondément ennuyée…)!

  5. j’adore ubu roi et les happening

    bon on le monte ubu roi?

    héhé

  6. @ Fashion victim : Merci! Pour commencer, je te conseille de lire la pièce de Horvath, « Légendes de la forêt viennoise ». C’est un dramaturge très intéressant, qui a été redécouvert il y a peu de temps et qui depuis est beaucoup monté – et pour cause, c’est vraiment du bon théâtre! En revanche, « Berlin Alexanderplatz » est un roman écrit par Alfred Döblin dans les années 30. Une pure merveille sur les bas-fonds de Berlin, un grand classique (je sais que tu aimes ça)! Quant à Goethe, je te comprends, moi aussi ça me rase… en dehors des poèmes qui sont superbes. Si tu aimes la poésie, Rilke est tout de même extraordinaire, je te recommande les « Elegies de Duino »… bref, je suis intarissable! Alors bonne découverte de la littérature allemande, Fashion!

    @Stéphane : Ah, monter Ubu Roi ce n’est pas une mince affaire, merdre! ;-)

  7. bé oui c’est ça l’intérêt

    j’aimerai moi

    j’ai jamais fait de théatre et je n’y connais pas grand chose

    cette pièce est dingue, alors pourquoi pas

  8. A propos d’Ubu roi: Il était au programme de la section théatre en terminale et je me rappelle très clairement avoir interprété Ubu en plein pétage de plomb lors d’un cours. Je me tortillais sur le dos, les quatre fers en l’air – croisement entre Ubu et Gregor Samsa ;) -, criant et gémissant mon texte, un baton dans les mains. Très spé comme expérience.
    Mais mes vrais coups de coeur avaient été L’Échange de Paul Claudel (sur lequel j’avais meme écrit mon super dossier perso pour le bac) et Brecht. Ce travail sur le texte, la voix, le corps et l’espace me manque :( .
    Quant aux prix des places de théatre : ici, ce n’est pas forcément donné. Mais, de toute facon, la programmation peu originale (parait que l’interprétation et les mises en scène laissent aussi pas mal à désirer) ne donne pas vraiment envie d’y aller. C’est dommage.

  9. Mo

    @Magda: c’était Castorf, pas trop de caca mais une scène diviséee en deux espaces (pour les deux histoires du roman) et un super usage de la vidéo en direct. (c’est pas clair…)
    @Fashion: bien sûr que si tu as une culture germanique: tu aimes Zweig, peut-être que tu as lu Schnitzler? Tu as bien lu un Kafka? Ces trois-là vivaient, pensaient et écrivaient en allemand, et Allemagne, Autriche et Bohême (et quelques autres) ont tout de même fait partie du même Saint Empire pendant un petit millénaire, et c’était encore très récent quand les Zweig, Schnitzler et Kafka écrivaient! Pour Goethe, je n’ai lu que le « Faust I » en cours d’allemand, j’en garde un mauvais souvenir (à cause de Goethe et aussi à cause du prof), et encore, les bouts du II que j’ai lu me font penser que j’ai échapper au pire, mais il faut bien dire que c’est un très bel allemand!
    Magda, pardon, je squatte…

  10. @ Stéphane : Malheureusement, je travaille déjà comme une folle, je n’ai pas le temps de monter encore une pièce en parallèle! ;-) Mais si tu le montes, alors j’irai vous applaudir! :-)

    @ Agnès : trop drôle ton interprétation d’Ubu! C’est vrai que quand je vois tout ce que tu fais, je doute que tu aies le temps de te remettre au théâtre… comme je te comprends : quand je ne joue pas pendant trois semaines, je deviens dingue, mon énergie n’est plus canalisée et je me transforme en monstre!
    Je n’ai pas lu « L’Echange » à ma grande honte, pourtant je suis une grande admiratrice de Claudel, un rénovateur de la langue à mon avis, et un homme spirituel admirable. Cette année au Français, on donnait « Partage de Midi » avec la belle Marina Hands, c’était pas mal du tout (elle, en particulier, est une formidable comédienne). Quant à Brecht, ahhhh… mais sais-tu que les héritiers sont tellement radins qu’ils louent les droits à prix d’or aux metteurs en scène? C’est assez minable…

    @Mo : la vidéo au théâtre, c’est rarement réussi. Mais les Allemands semblent s’en tirer assez bien. Et puis Warlikowski, dans « Krumm », en fait une utilisation très pertinente.
    Ah au fait squatte autant que tu veux, ce que tu racontes sur la littérature germanophone me passionne… vraiment!

  11. @mo : c’est vrai, ça, j’adore Zweig (mais il n’était pas autrichien ?) et j’ai lu Kafka… Hourra pour moi! :)

  12. Eh bien chère Magda, tu en as de la chance d’aller au théâtre (à Berlin).
    J’ai déjà vu plusieurs mises en scène de Castorf (mais en France), la dernière c’était à Chaillot et je me suis barrée à l’entracte.
    Ostermeier par contre j’adore, et l’avantage de ne l’avoir vu qu’en France (oui il y en a un) c’est que c’était surtitré (et oui je ne suis pas encore bilingue en Allemand).
    Bon je retourne me faire ch… sur mes dossiers.
    Bonne nuit,
    Biz

  13. Mo

    @Fashion: oui, Zweig était autrichien, donc germanique; sans compter qu’il y avait à son époque encore plus de proximité kulturelle entre un Autrichien et un Allemand (le Saint Empire les réunit jusqu’en 1806, et au Moyen Age quand le term de « naion allemande » apparaît, il regroupe les habitants des différentes principautés de l’Empire – enfin pour la Bohême je ne sais plus) qu’aujourd’hui, le XXe étant passé par là. Et même aujourd’hui, en plus de la langue (donc de la manière de penser le monde, enfin je pense), ils ont des télés en commun, les livres sont facilement échangés, etc. A mon avis c’est une communauté plus forte que la simple francophonie.

  14. Fafa

    Génial tes billets sur la movida berlinoise ;). Je n’y connais rien ça me permet une mise à jour et attise ma curiosité.

    Merci Magda tu me fais rêver avec l’Alexanderplatz, ta pièce m’avait déjà donné une irrésistible envie d’aller me perdre dans Berlin et cette envie se précise à lire tes billets in situ.

    Bizz

  15. @ Roxane : le Castorf à Chaillot, c’était « Les maîtres chanteurs de Nuremberg », non? Moi aussi j’avais craqué, j’avais tenu trois quarts d’heure à peine…il y avait un cheval de Troyes énorme en bois qui éjaculait sur scène, quelle classe… :-( et tous ces chanteurs amateurs, ça allait bien dix minutes, pas pour trois heures d’opéra, pauvre Mozart! C’était quoi l’Ostermeier que tu as vu sinon? « Nora »? J’ai une amie ici qui a joué dedans.

    @Mo : j’adore tes cours de littérature germanophone, tu es plus que calée miss Mo! :-)

    @Fafa : je suis ravie que ça te botte, file vite à Berlin avant qu’on ne nous la transforme en grosse métropole blindée de gratte-ciel!!! C’est encore le petit paradis des rêveurs, vraiment… vas vite rêver à Berlin, Fafa!

  16. Mo

    ben… c’est mon domaine de recherche, ça aide!

  17. Pour Ostermeier j’ai vu « La maison de poupée » et « Hedda Gabler ».
    Et Castorf c’était bien ça.
    bIZ

  18. @ Mo : c’est clair, mais ce qui est moins facile, c’est de réussir à rendre le lac de Paladru excitant… et là c’est le cas, hihi ;-)

    @Rox : Oui, « La maison de poupée » dans l’adaptation d’Ostermeier, c’est « Nora ». Je crois que c’est formidable. Ca se donne encore à la Schaubühne à Berlin. « Hedda » aussi d’ailleurs…

  19. @ Amanda : ahah, la fan de théâtre! hé oui que veux-tu, c’est ma première passion à moi aussi… ;-)

  20. Tu ne baisserais pas un peu ta garde, Magda ? « Die Meistersinger von Nürnberg » c’est de Wagner, pas de Mozart :P . J’ai du en lire le livret pour un cours récemment; mais que c’est ch…. Et la musique manque, disons, de délicatesse. Alors en plus si c’est chanté par des amateurs… Par contre le coup du cheval de Troyes qui éjacule sur scène (pourquoi d’ailleurs?), ca aurait pu etre drole :) .

  21. @ Agnès : oh là là, mais n’importe quoi, vraiment… j’ai écrit « Mozart », il s’en faut de peu pour que je confonde Verlaine et verveine. Hahaha merci Agnès pour cette remise à niveau. Comme je le disais à Mo, je suis une vraie Sachertorte là…

    Le cheval de Troyes qui éjacule, c’est marrant si tu n’as pas eu deux heures de branlette, de currywurst, de braillements éraillés et de fessiers pas fermes sous les yeux, hihihi… mais applaudissons la performance du scénographe. Pourquoi éjaculait-il, ce beau cheval? Ah mais, juste comme ça. Ben oui, c’est du Castorf, quoi. Ach, je suis dure, hein…

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