Stasiland

Reconstitution des dossiers de la Stasi, après les tentatives de destruction lors de la Chute du Mur

Pour rebondir sur ce que disait Agnès il n’y a pas longtemps à propos de la liberté des blogueurs en Allemagne (ils doivent publier leurs coordonnées avant de pouvoir être hébergés, ce qui est assez… bizarre), je souhaite vous parler aujourd’hui d’une de mes lectures récentes, Stasiland.

Ce livre d’Anna Funder, Australienne ravissante et voyageuse, nous emmène à la rencontre de plusieurs acteurs d’une période noire de l’histoire allemande, les années de la RDA. Ayant pour mon propre compte de nombreuses recherches à effectuer sur cette période, il m’a fallu peu de temps pour constater que rien, ou presque, ne se vendait en librairie sur ce sujet. La RDA? Tout le monde s’en fout un peu en France. En réalité, d’après le très intéressant La RDA au passé présent publié aux Presses Sorbonne Nouvelle, il y a en France un très grand nombre d’historiens chercheurs sur ce thème, pour un nombre d’étudiants réduit à une peau de chagrin. Espérons que le récent succès de La vie des autres y changera quelque chose. Car c’est là une dictature épouvantablement fascinante, et riche d’enseignements sur la manipulation psychologique des masses comme des individus.

Stasiland part donc à la rencontre de personnages qui n’ont rien de fictif. Pourtant, c’est un roman. Victimes et bourreaux se font entendre. Au cours des années 1990, Anna Funder est allée interroger aussi bien d’anciens détenus des geôles de la Stasi que d’anciens agents de la police politique. Tout le monde se côtoie aujourd’hui en Allemagne. Votre boulangère a peut-être espionné vos parents pour savoir, par exemple, s’ils ont osé regarder la télévision de l’Ouest, et ils sont peut-être au courant : tout ex-citoyen de la RDA peut consulter son dossier personnel dans les archives de la Stasi. Les histoires des personnages de Stasiland sont toutes terriblement émouvantes. Enfants, maris disparus, familles séparées par le Mur, jeune femme espionnée pour avoir eu un flirt italien, adolescente de seize ans emprisonnée pour avoir tenté de passer la frontière… Un sentiment étrange naît lorsqu’Anna Funder rencontre d’anciens agents de la Stasi. Recyclés dans la vie quotidienne ou retraités, ce sont des gens comme vous et moi. Victimes de leur temps, ils étaient les bourreaux psychologiques de leurs concitoyens. Anna Funder les approche avec malaise et fascination.

Le grand intérêt de ce document est d’être avant tout une fabuleuse histoire pleine d’histoires. Anna Funder est sa propre protagoniste. Australienne égarée à Berlin, elle pose un regard légèrement ironique sur cette ville de tous les possibles, cette ville en reconstruction. Ses états d’âme ne sont pas sans rappeler ceux de l’héroïne de Lost in Translation de Sofia Coppola. On est happés par le vague à l’âme de la jeune journaliste et par son amour de la bière, du rock, des êtres en décomposition sociale, comme ce vieil ami ex-star du rock en RDA avec qui elle passe ses nuits à boire et à rêver.

Saluons donc le choix de publication des toutes jeunes éditions Héloïse d’Ormesson. Et n’oublions pas, au travers d’essais d’importance comme l’est Stasiland, que la liberté d’expression, bloguesque ou pas (puisque c’était le sujet d’un billet récent qui fit débat sur ce blog), est un combat permanent. La Chute du Mur n’a pas vingt ans…

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24 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

24 réponses à “Stasiland

  1. Je vais encore faire une transposition cinématographique désolée, mais à propos de la Stasi, il y a la fiction « La vie des autres » qui en parle aussi et que j’ai trouvé très émouvant! Je vais de ce pas voir ce livre en librairie ;-)

  2. Je n’ai pas vu « la vie des autres » mais ce livre me tente bien

    merci encore

    tres bie de voir ça dans une jeune maison d’édition, mais cette héloise n’est pas la fille de…

  3. @ Trinitty : si tu as aimé « La vie des autres », tu vas aimer Stasiland. Moi, ce livre m’a vraiment marquée! Tout comme le film que je peux regarder cent fois sans me lasser, un grand chef-d’oeuvre…

    @ Stéphane : pas vu « La vie des autres »? tu as de la chance, parce que c’est un grand moment de découvrir ce film. Tu vas aimer!
    Quant à Héloïse d’… oui, c’est la fille d’… et d’ailleurs, je crois bien que le premier auteur publié était Jean d’… héhé! N’empêche. Une maison d’édition, ça marche avec des preuves de goûts et des risques éditoriaux. Pour le coup, je crois que celle-ci a démontré jusque là que ça n’était pas de la blague.

  4. holden

    Tu devrais aller voir ce que Sonia Combe a écrit sur le sujet. C’est l’une des premières historiennes françaises à s’y être intéressé.

  5. @ Holden : je suis justement en train de lire son « Les intellectuels et la Stasi »! :-)

  6. « la vie des autres » est un véritable chef d’oeuvre. J’ai été scotchée quand je l’ai vu au cinéma, je me suis précipitée pour l’acheter en dvd dès que j’ai su qu’il était dispo et même si je me souvenais de la dernière phrase, de la dernière scène qui sera, je crois, gravée à vie dans ma mémoire, j’ai été encore plus scotchée que la première fois.
    tout ça pour dire que tu me donnes bien envie de lire ce livre!

  7. @ Emeraude : oui, moi aussi, j’ai été scotchée à mon siège par « La vie des autres »! Alors, tu vas adorer « Stasiland », je te le recommande vraiment…

  8. Ta conclusion est amusante…

    Il y a quelques temps (je dirais…à l’automne dernier), j’avais écrit un billet tout aussi rageur que ton « blogueurs vos papiers » (peut-être même plus virulent, en fait), sur un thème tout à fait similaire (la liberté d’expression était en fond). Une amie un brin cynique m’avait alors rétorqué : « Bof, tout cela n’est pas bien grave, c’est pas non plus la Stasi ». J’avais bien entendu approuvé…tout en lui répliquant que concernant la liberté d’expression, il n’y avait pas de petites bagarres devant être relativisées par les grands batailles. Qu’il n’y avait que la liberté d’expression, qu’on se battait pour ou contre mais que c’était peut-être (à mon avis) la seule lutte autorisant l’Absolu absolu. Je maintiens. Il n’y a pas la petite liberté d’expression sur laquelle on peut s’asseoir par volonté d’apaisement et la Grande Avec Majuscule qu’il faut défendre. Tout se tient, et c’est bien souvent en siphonnant la petite qu’on finit par anéantir la Grande.

    Ton billet est vraiment très réussi…c’est vrai que ça, que la RDA, en France, tout le monde s’en tape. Je crois que parce que c’est l’Allemagne beaucoup (notamment chez les plus jeunes) ont du mal à assimiler cela à un régime autoritaire. Pour des gens comme mon petit frère (qui a 25 ans), le Mur ça ne veut pas dire grand chose, c’est juste une page dans un manuel scolaire qu’on tourne assez rapidement (comme souvent les évènements d’histoire récente, question de recul sans doute). Ceux-là, ils ont toujours connus l’Allemagne réunifiée, ils ne comprennent même pas pourquoi (par exemple) sur les palmarès de la Coupe du Monde de foot c’est marqué : 1974 – RFA.
    Moi-même j’en ai pris réellement conscience il y a une dizaine d’années, lorsque j’ai eu la chance de rencontrer les membres du groupe Rammstein – à l’époque quasi inconnus. Ils m’avaient expliqué longuement leur jeunesse en ex-RDA et l’impact qu’elle avait eu sur leur travail, notamment sa singularité que beaucoup avaient relevé au moment de la parution de leur premier disque…et qu’ils justifiaient par cet enfermement, par le fait que si leur musique ne ressemblait en rien à la musique « rock occidentale » (si j’ose dire) c’est précisément parce que durant tant et tant d’années ils n’en avaient quasiment rien entendu. Et s’étaient du coup créés leurs propres codes, leurs propres références et leurs propres univers…

    Bref ! Je crois que je vais me jeter sur ce livre, chose que je fais finalement assez rarement après lecture d’un blog. Bravo (comme d’hab :))

  9. Salut les djeunzs,

    Entre le nazisme et la RDA, on peut dire que les Allemands auront payé le prix fort, et qu’est-ce qu’ils ont (r)acheté ? ah ils reviennent de loin ces pauvres trucs, ils reviennent de très loin …

  10. @ Thom : cher Thom, merci pour ton enthousiasme. Vous n’êtes pas nombreux à « kiffer » mon petit billet sur la RDA, là… ;-)
    Pour ma part, récemment, à Berlin, j’emmenais ma soeur et son amie mannequin sur le mémorial du Mur. Et là, la ravissante modèle se tourne vers moi et demande, perplexe : « mais pourquoi l’Allemagne était-elle coupée en deux? » Là-dessus, ma douce soeurette, top model elle aussi, ajoute : »C’est qui Krouchtchev? » Je ne sais pas si c’est leur âge (après tout nous n’avons que trois ans d’écart) ou leur profession (peut-être que tous les mannequins du monde se sont passé le mot pour ne RIEN connaître de l’histoire de la Guerre Froide). Bref. Mon copain et moi, on ne respirait plus. Alors oui, il est important de rappeler cette page d’Histoire à notre souvenir, comme tu le soulignes…
    Quant à la liberté d’expression, comme je suis d’accord avec toi!Il n’y en a pas de petite. Je n’ai rien à ajouter à ce que tu as écrit…
    Tu vas aimer « Stasiland », je suis flattée que tu aies pris la décision de le lire! tu m’en donneras des nouvelles par ton blog?

    @ Michel Meyer : euh, les pauvres trucs, euh, c’est les Allemands???

  11. Michel M

    Ouioui, j’estime que les Allemands ont du supporter une remise en question vraiment douloureuse après le fourvoyement de l’Holocauste et celui de la RDA. Pauvres trucs, c’est juste une façon de parler ; )

  12. Oulala, je sens qu’il faut que je précise ma « façon de parler », je ne voudrais froisser personne : je me range aussi très facilement dans la catégorie des « pauvres trucs » – pas tout le temps, dieu merci -, mais assez fréquemment pour me permettre d’apposer cette étiquette à mes homologues homo-sapiens, lorsque je sens qu’ils peuvent porter un poids douloureux. Je ne voudrais absolument pas passer pour un triste xénophobe, j’ai suffisement d’ennuis comme ça :)

  13. @ Michel Meyer : eh oui, le souci de la Toile quand même, c’est qu’il n’y a pas tout ce qu’on met dans la voix pour faire passer son humour, sa façon de penser… pas de souci, Michel, je me doutais bien que c’était une blague tout de même! :-)

  14. Bien sûr que je te tiendrai au courant :-)

    (et je ne ferai évidemment aucun commentaire à propos de tous ces mannequins qui t’entourent…(mais quand même…pourquoi préciser mannequin ? :D))

    C’est vrai que ton billet sur la Stasi ne déchaîne pas les foules. Mais ça, c’est parce que tu as été naïve au point de croire qu’après un billet « les blogueurs parlent aux blogueurs » on peut graviter dans les mêmes sphères statistiques ;-)
    Hélas non ! Ca ne marche pas comme ça. En revanche tu peux être sûre que si demain tu publies un billet proposant le moindre micro débat sur les blogs…tu auras 60 commentaires à la fin de la semaine. Ainsi va la blogosphère… :-)

  15. Il a l’air très bien ce livre. Et puis le sujet me touche personnellement puisque si je suis née en RFA, j’avais de la famille de l’autre côté. Oui la chute du mur n’a pas 20 ans c’est vrai!

    Au plaisir Magda,
    biz

    ps: oui chez Suzanne on parle de mode, mon côté fashion victime sans doute. Et puis Suzanne (qui ne doute de rien) a choisi la rousse Lily Cole pour lui prêter ses traits, c’est le destin de Suzette!
    Plus sérieusement maintenant que je suis enfin diplômée je vais sans doute mettre des textes en ligne.

  16. @ Thom : oh non, je n’ai pas eu cette naïveté de croire que la RDA pouvait botter les foules comme elle me botte, moi. Enfin, la RDA me botte… on s’entend. Mais bon, on a son petit amour-propre, quoi. Quoiqu’il en soit, savoir que mister Thom me lit toujours entre deux pelotages de Chloée Semana, ça me réconforte. ;-)

    @ Roxane : je te recommande vraiment ce bouquin, te connaissant bien… je suis sûre de taper dans le mille.
    J’attends tes textes en ligne avec impatience!

    PS : moi aussi je suis un peu une horrible fashion victim. Et en même temps, pas. Je suis bizarre, c’est connu. Ou alors je suis juste une femme moderne.

  17. Sur le même sujet, j’ai beaucoup aimé le film allemand La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck.

  18. louloubar

    Avant de laisser un commentaire, je crois qu’il vaut mieux lire ce qui a déjà été écrit. Ca m’apprendra !

  19. @ Louloubar : c’est pas grave, t’es pas le seul à l’avoir fait, héhé! ;-)

  20. Je note donc Stasiland et La vie des autres… L’Allemagne, j’aime et c’est rare qu’on en parle dans les blogs, merci donc pour ton article vraiment intéressant.

  21. Je découvre ce blog et cet excellent billet sur un livre dont je n’avais pas entendu parler…

  22. @ Liliba : ah, si tu aimes que l’on parle de l’Allemagne dans les blogs, avec moi tu vas être servie! :-) Il y a aussi Agnès et Mo qui sont germanophiles, tu les connais?
    http://www.plouf.de/blog/ pour Agnès
    et http://vilaindefaut.canalblog.com/ pour Mo.

    @ cafebook : merci, n’hésite pas à revenir, pour ma part je vais découvrir ton blog!

  23. connaissez vous Christa WOLF?
    partez découvrir ses livres; grand auteur de l’ex RDA…Elle aussi connait bien la stasi…
    grande dame de 89 ans …une pèche d’enfer; ma fille de 15 ans, qui vit à Berlin pour encore quelques mois, a eu la chance de fêter, en mars , l’anniversaire de cette écrivaine comme elle dit!!et une dédicace de son livre Cassandre…
    à lire absolument!

  24. @ Nicole Fraysse : oui, j’ai bien sûr croisé ce nom à moult reprises dans mes lectures documentaires mais je n’ai jamais encore pris le temps de lire son oeuvre… Vous me rappelez aujourd’hui que j’en avais eu l’envie en tous cas! Merci! Votre petite-fille a eu beaucoup de chance…

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