Madame M.

Femme nue – Egon Schiele

Chère Madame M.,

Votre livre est un scandale. Paraît-il. Vous êtes impudique. Paraît-il. Vous êtes une perverse, une malade, toute géniale qu’elle soit, paraît-il. C’est vrai que c’est assez surprenant d’aller raconter sa vie sexuelle, cela et rien d’autre, dans un petit bouquin de deux cent pages : La Vie sexuelle de Catherine M.

Madame M., vous êtes un grand auteur. Votre style est vif et précis comme un coup de bistouri. Mais en lisant vos pages, couvertes de cette écriture efficace qui frappe directement tous les organes les plus sensibles (coeur, poumon, ventre, sexe bien sûr) j’avais oublié de porter mon masque chirurgical et je m’en suis pris plein la gueule. Partouzes, échangisme, gang bangs au fond du Bois de Boulogne, certes. Je vous suis, vous m’avez entraînée par le regard dans vos orgies nocturnes, mais j’avais envie de foutre le camp. Mon voyeurisme littéraire m’a lâchée soudain devant tant d’évocation de sexe sans amour, sans plaisir presque, en tout cas sans âme. Au fil des mots, on perd le goût de l’humain. Ce sexe mécanique, où tous les hommes sont réduits à ce qui se dresse entre leurs jambes et où vous-même, Madame M., vous réduisez à un objet intelligent et contemplatif, me fait flipper.

La vie sexuelle de Catherine M. est tout sauf un livre érotique. Il est complètement dépouillé de fantasme. On peut penser à une psychanalyse : dire comment et où j’aime me faire prendre, par n’importe qui (car l’auteur aime les visages inconnus, les corps toujours étrangers, même laids, même répugnants). Mais c’est un peu facile. Non, pour moi, le roman de Catherine Millet est d’abord un acte féministe. Ouille! je vous entends crier. Le féminisme, ce serait baiser avec tout le monde, partout, tout le temps, et le clamer haut et fort? Non, évidemment. Mais être telle qu’on est, simplement, « sans ornement, dans le simple appareil » comme disait l’autre*, être femme avec toutes ses petites aspérités intimes, ses mochetés, ses laideurs, ses travers, et le revendiquer, et en faire un étendard individualiste, ça oui, pour moi, c’est féministe. Dans le bon sens du terme. La figure féminine, dans l’autobiographie, est toujours un peu complaisante. Il faut se trouver belle et séduisante, il faut flatter la mère en nous, l’amante et la déesse. D’ailleurs, les femmes se prêtent moins facilement à l’exercice de l’instrospection ; sans doute ont-elles peur, à force de se le voir interdit au fil des siècles, de mettre au jour leurs plus intimes laideurs.

La lecture de La vie sexuelle de Catherine M. m’a été pénible, mais je ne peux que recommander ce livre. « Ce livre ne sert à rien, c’est du Sade au féminin », ce sont exclamés en chœur mon meilleur ami et mon cher et tendre, qui sont pourtant parmi les hommes les plus fins que je connaisse. Je le leur pardonne. Comment pourraient-ils comprendre, si on ne le leur dit pas, que les femmes du monde moderne ont besoin de leur Sade au féminin? Trois siècles séparent le genre masculin du beau sexe faible. Il est temps de courir derrière Madame M., mesdames.

* Jean Racine, Britannicus

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32 Commentaires

Classé dans Voyeurisme littéraire assumé

32 réponses à “Madame M.

  1. J’ai lu à quelques semaines d’intervalle La Vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet et Putain de Nelly Arcan, jadis. Je dois dire que le second m’avait paru infiniment mieux écrit.

    J’adhère complètement à ton raisonnement sur la nécessité possiblement ressentie d’avoir un Sade au féminin, même aujourd’hui dans notre beau XXIè s pudibond. Mais Sade est une plume avant d’être un pervers polymorphe. Il décrit comme personne sa société, alors que les parties de jambes en l’air de Catherine M. ne montrent que le comportement d’une micro-société jetsetisée : celle des galeries d’art où l’auteure a gravi les échelons en tant que critique. C’est du trash convenable, du porno sage. Ça n’esquinte personne.

    Et même, la pornographie comme forme ultime d’art contemporain, c’est pas déjà franchement dépassé comme concept ?

    Non, Catherine M. tombera aux oubliettes, parce qu’elle n’a pas eu le souci d’écrire. Tout juste celui de « déballer ». Scandaliser pour jouir plus fort. Pour moi son livre est un document, pas une œuvre littéraire.

  2. @ Nicolas BàL : ton point de vue est intéressant… mais je n’y souscris pas du tout! ;-)
    Car pour moi, il ne s’agit pas de pornographie, puisque le but n’est en aucun cas de susciter l’excitation chez le lecteur (as-tu remarqué d’ailleurs que ce n’est pas DU TOUT une lecture excitante? ça m’a laissée de marbre…).
    A mon avis Catherine Millet ne fait pas le portrait du monde dans lequel elle baise : ce sont des visages inconnus. Que certains soient de grands artistes ou de célèbres « curators » n’a pas de valeur dans le récit.
    Ce n’est pas du déballage, c’est une narration. Je trouve le style de Catherine Millet résolument moderne et efficace. Dépourvu absolument de lyrisme (Dieu sait pourtant si j’ai besoin de lyrisme) il est le style du XXIe siècle, c’est Bret Easton Ellis, c’est Houellebecq. C’est cette chirurgie des âmes dans le monde où « Dieu est mort ». La science supplante le mystique jusque dans la relation charnelle. On aime ou pas, ou adhère ou pas, mais je trouve que c’est le reflet de notre temps (perso, je me sens un peu une femme d’un autre temps à ce niveau-là).

  3. J’aime bien ta façon de défendre Catherine M. avec opiniatreté, chère Magda.
    Moi j’avoue que n’étant déjà pas convaincu par la nécessité d’un Sade masculin, je ne vais pas être non plus convaincu par la nécessité d’un Sade féminin…
    Ta dernière formule, dans ton commentaire 2, me laisse perplexe: cette « chirurgie des âmes », cette « science » dans l’évocation de la « relation charnelle » serait « le reflet de notre temps »… Je n’en suis pas si sûr. Il faut peut être être prudent sur ce qu’est (ou n’est pas) « notre temps ». Que certains écrivains imaginent que ce type de sexualité hors lyrisme féminin est « le reflet de notre temps », c’est certain; ce n’est pas forcément une realité pour autant.
    Et je crois que tu peux rester une « femme d’un autre temps » sans hésiter! :)

  4. J’ai beaucoup aimé votre billet, Magda, et votre commentaire. Je suis à 98% d’accord avec vous. Le premier 1%, c’est qu’un tel livre est peut-être simplement machiste. Il montre la vie d’une baiseuse, comme il y a eu des livres sur la vie de baiseurs. Aussi triste et sans amour. La quête d’un truc.
    Tout bien réfléchi, en écrivant, ce livre n’est ni féministe ni machiste, il est asexué
    Le second 1%, c’est le style. Je n’arrive pas à m’habituer à cette idée
    Merci pour avoir offert de si bon matin ce superbe tableau d’Egon Schiele. L’atelier de Schiele était, ai-je lu, un lupanar permanent. Il n’y manquait que Catherine M.

  5. Désolé, un paragraphe a sauté : je n’arrive pas à m’habituer à cette idée que le minimalisme soit « le style du XXIème siècle ». Je reviens du festival du premier roman, à Chambéry. Il a pour vocation de couronner les 14 meilleurs premiers romans de l’année (ce sont des dizaines de comité de lecture qui votent). Quand on lit les élus, on constate qu’ils ne se condamnent pas au style « moderne et efficace ». Ouf ! Peut-être ne sont-ils pas de leur siècle.

  6. @ Marco : mais le lyrisme n’est-il pas mort dans la littérature occidentale du XXIe siècle? Je n’en vois plus trace. Ni lyrisme, ni romantisme, et l’imagination est devenue un divertissement pour servir de postulat de base à des polars ou à des livres d’heroic fantasy. Ce n’est pas toujours grave : Grégoire Bouillier, que tu aimes aussi, par exemple, s’en sort vraiment bien avec son style froid et acéré. Bret Easton Ellis est un immense auteur… qui détourne les codes du monde mondialisé et en hyper consommation pour en faire des romans glacés qui donnent le tournis.
    Quant à Sade : j’aime bien les monstres, pour ma part. Je les trouve nécessaires, dans leur fonction cathartique. Vive Phèdre, Médée et les autres!

    @ Georges F. : je ne savais pas que l’atelier de Schiele était un bordel… amusant! Je trouvais tout simplement que cette femme au corps tourmenté et offert sans plaisir aurait pu être celui de Catherine M.
    Alors voilà : je ne pense pas que ce soit « la vie d’une baiseuse », comme vous le dites. Je crois plutôt que c’est la vie d’une femme qui vit à travers le sexe, tout simplement. Si j’ai une critique à faire à ce roman, c’est de n’avoir pas voulu parler plus de ce que cela pouvait révéler de son enfance, de ses relations aux autres. Catherine Millet a délibérément choisi d’écrire comme si elle menait une double vie, comme s’il y avait Madame Millet et Catherine M. Ce qui en fait un roman froid.
    Quant au style « moderne et efficace » : je trouve malheureusement que c’est devenu la norme. Comme je le disais à Marco : les pionniers de ce style sont de grands auteurs, qui le maîtrisent formidablement et pondent des bouquins inoubliables (« American Psycho » n’est pas que la base d’un film raté, n’est-ce pas? ;-) ) Cela dit, c’est aujourd’hui dans la littérature orientale ou sud-américaine que je vais chercher la chaleur et le mysticisme que je ne trouve plus dans les romans occidentaux. Ah, François Cheng, merci de votre lyrisme!

  7. Le lyrisme. « Je n’en vois plus trace ». Comme tu y vas! En fait, ça dépend sans doute de ce que l’on met dans le mot « lyrisme ». Bien d’accord, un certain lyrisme est bel et bien mort, le lyrisme de grand papa (ou même arrière arrière grand papa) avec larmes perlées emportées par la houle sur fond de soleil rougissant. Mais le lyrisme en lui même ne peut pas mourir! (cri du Marco agrippé à ses vieilles croyances) Il y a toujours, même derrière certaines écritures froides et grimaçantes, des envolées lyriques (qui certes souvent volent au ras du sol) et de la mélodie sentimentale, non? Tiens, Bouillier justement, je ne dirais pas qu’il est anti-lyrique, il y a de l’approximatif et de l’intuitif et de l’ultra-sensible même quand il dissèque les sentiments, et avec quel rythme! Et même le Houellebecq finit par l’être un peu, lyrique, dans « La Possibilité d’une île » (la folie et la tristesse amoureuse de Daniel qui se voulait le roi des cyniques). Quant aux « monstres » et leur valeur cathartique, d’accord… mais ça ne marche que si les monstres sont minoritaires (sinon, ce ne sont plus des monstres, justement).
    Bon bref. Tes réflexions sont passionnantes et poussent une fois encore au débat, ça me donne envie de m’intéresser de plus près au lyrisme « occidental » contemporain un de ces jours, sur mon blog _ si bien sûr tu ne mets pas ton veto :)

  8. Mo

    J’ai lu ce livre il y a quelques années, par curiosité et puis aussi parce que je n’avais rien d’autre. Je n’ai pas du tout aimé, comme toi parce que ça devient mécanique et froid,mais en plus parce que je n’avais pas aimé le style.
    En revanche, tu as raison je pense de parler d’un livre féministe, clamant qu’une femme a bien le droit d’exister comme elle veut et d’user de son corps et de son esprit comme elle veut – à l’égal des hommes. Je trouve juste dommage d’avoir à en passer par de tels livres pour le faire admettre, mais ça c’est mon côté bisounours!

  9. @ Mo : Mais je crois que Catherine Millet n’a même pas écrit ce livre par revendication. C’est nous maintenant qui pouvons nous emparer comme tel! T’as un côté bisounours toi? ;-)

  10. @ Marco : cher Marco, encore une fois, ton commentaire était dans mes spams. Rien à faire.
    Non, je ne m’oppose pas à ce que tu traites le sujet sur ton blog : j’en ferais peut-être autant, ce sera une chaîne! Bon, eh bien, pour moi, Bouillier n’est pas lyrique. Sensible. Mais pas lyrique. Ce qui est lyrique à mon sens, c’est « La vie des autres », c’est Kieslowski, c’est Wenders, c’est Tony Kushner. Pas un romancier là-dedans. Vive le cinéma et le théâtre… Nos auteurs contemporains veulent faire médecine.

  11. J’ai eu du mal à lire ce livre en entier, une lecture inconfortable (comme tu l’évoques dans ton billet) et plus que tout je n’aime pas son style, une écriture presque chirurgicale. Bref trop de viande à mon goût. Par contre ce tableau de Schiele, j’aime, j’aime…
    Au plaisir

  12. @ Rosalie : oui c’est un peu carnassier. Suis bien d’accord. Je n’ai même pas réussi à lire la dernière page. Mais , ma foi, je lirai bien autre chose d’elle.

  13. « il ne s’agit pas de pornographie, puisque le but n’est en aucun cas de susciter l’excitation chez le lecteur »
    Là, je crois que tu confonds pornographie et érotisme. La pornographie, c’est s’approcher du sexe, le filmer en gros plan en oubliant les visages, le contexte. C’est ce que fait Catherine M. L’érotisme, c’est l’excitation. Rien de plus érotique qu’un corps encore habillé, qu’on n’a pas encore réussi à toucher.

  14. … je termine histoire de mettre les points sur mes « i » : Catherine Millet, c’est l’antithèse de l’érotisme, de l’émotion. C’est le sexe version chirurgicale. Sans amour et sans odeur.
    Si vous les femmes vous vous emparez de cette vision de la sexualité et des rapports « amoureux », je crois sincèrement que vous en serez les premières victimes. Quoi ? Le sexe sans amour libère la femme ? Tu plaisantes ?
    … en tout cas dans ma campagne on baise pas comme Catherine Millet : on a encore le bon goût des parties de jambes en l’air à l’ancienne, avec du désir, des chatouilles, des rires, les yeux qui brillent et les joues rouges.

  15. Ah non, vraiment, je suis fâché contre toi, Magda. Pour la peine, ce passage de Putain de Nelly Arcan :
    « (…) c’est le petit chien que je préfère, le petit chien bien sage fixant un mur sale tandis que là derrière s’unissent deux organes, deux sexes en dehors du corps comme s’ils n’avaient rien à voir avec une volonté humaine, avec moi, avec ma tête qui se tient aussi loin que possible de cette rencontre qui ne me concerne pas, enfin pas personnellement, ce n’est pas moi qu’on prend ni même ma fente, mais l’idée qu’on se fait de ce qu’est une femme, l’idée qu’on se fait de l’attitude d’un sexe de femme (…) »
    Si tu lis ce bouquin, j’espère que tu verras comme moi que Catherine Millet collabore au schéma masculin, alors que Nelly Arcan prône une prise de conscience sans détour de la condition moderne du sexe des femmes.
    Bref. Je ne parle même pas des Monologues du vagin qui contredisent eux aussi Millet, car je sais que toi non plus, tu n’aimes pas le théâtre… :p

  16. Mo

    Je ne dis pas qu’elle l’a fait par féminisme; je me suis mal exprimée. Et je ne suis pas forcément d’accord avec cette vision de la sexualité comme libératrice de la femme. Ce qui est féministe, en revanche, c’est qu’une femme revendique le droit d’écrire un tel livre comme un homme, comme n’importe quel être, sans qu’on hurle au scandale et à « la salope ». C’est ça que je voulais dire!

  17. « Ce qui est féministe, en revanche, c’est qu’une femme revendique le droit d’écrire un tel livre comme un homme, comme n’importe quel être, sans qu’on hurle au scandale et à “la salope” (Mo)
    Là, tout à fait d’accord, mais c’est mince comme combat féministe, non ? Je veux dire : n’y a-t-il pas des zones prioritaires à conquérir, avant de verser dans la pornographie, le manque de style et de consentir à être un objet sexuel ?

  18. Le débat est passionnant et tous vos commentaires également, mais ça ne me donne pas du tout envie de lire ce livre…
    Quitte à lire quelque chose d’un peu cru, je préfère pour ma part que ce soit érotique et que ça me mette dans tous mes états, plutôt que d’assister en spectatrice aux ébats d’inconnus qui me laisseraient de glace !

  19. sylvie

    Je n’ai jamais eu envie de le lire, et je persiste, malgré ton billet Magda.
    C’est un témoignage qui a sa valeur en tant que tel, et sans doute y a-t-il une écriture derrière, mais, non, vraiment, ce milieu, cette expérience « limite », pour l’instant ça ne m’interesse pas.

  20. @ Tous : mes chers! :-) pardonnez-moi. Je rentre à peine du théâtre, et le débat sur ce billet mérite un peu d’attention de ma part. j’y répondrai donc demain en ce qui me concerne. Car j’ai un billet à pondre en urgence. Oui, je me prends au sérieux, et tout ça pour pas un rond! ;-) je reviens ici demain et je ne suis pas d’accord avec vous!!! gnark gnark!

  21. On s’en fout en même temps, vu que tu te goures… :D

  22. Mo

    @Nicolas BàL : c’est vrai que ce n’est pas valorisant, ni prioritaire. Et pourtant… c’est aussi être considéré comme les hommes, avoir le droit d’avoir les mêmes défauts que les hommes. Pour moi, être considéré de façon neutre en politique, dans l’entreprise, dans les relations sociales, en écriture, et au niveau sexuel, c’est un tout. Après, on peut discuter sur l’intérêt d’être un objet sexuel et de la pornographie, mais je ne crois pas qu’il faille faire pour cela une différence homme/femme. Même si, bien sûr, il serait souhaitable que le féminisme n’autorise pas à reprendre les pires schémas sous prétexte d’égalité avec les hommes!

  23. D’autant qu’il est plutôt rare de trouver des hommes dont le fantasme sexuel le plus abouti soit de n’être que l’objet passif d’un acte sexuel.

    Souvent l’homme définit son rôle dans l’acte sexuel à travers des verbes d’action dont il est le sujet, et l’autre l’objet.

    Dès lors, Catherine M. en exaltant à ce point la femme objet ne fit que pousser à l’extrême une situation déjà existante. Je résume : puisque la femme est de toute façon objet dans l’acte sexuel, si elle y consent totalement, elle se donne l’illusion de choisir. Chouette ! Le féminisme a fait un grand pas entre Beauvoir et Millet, dites moi… … :/

  24. @ Nicolas BàL : bon, je me goure si tu veux, mais j’ai le droit d’avoir mon opinion! Non, Catherine Millet n’exalte pas la femme objet. Comme tu le soulignes, elle n’exalte rien du tout : ce n’est pas une passionnée (du moins pas dans son rôle de narratrice dans « La vie sexuelle de Catherine M. » ) et je n’ai jamais rien écrit de tel. Si tu relis mon billet tu y trouveras la chose suivante : « La vie sexuelle de Catherine M. est tout sauf un livre érotique. Il est complètement dépouillé de fantasme ».
    Ta vision de la sexualité est sympathique (le foin, les joues rouges) mais n’est -elle pas un peu trop… mignonne? Si ta belle t’appelle « mon petit lapin en sucre » pendant vos ébats campagnards, ça ne risque pas de te couper la chique? Catherine Millet met à nu son approche parfaitement physiologique de l’acte sexuel. Elle ne défend rien d’autre que le droit d’écrire ce qu’elle vit et pense. Basta. Atteinte d’une drôle de pathologie (une nymphomanie sans frigidité si l’on peut dire) elle revendique simplement le droit d’en parler. Voilà ce qui est féministe. Le droit de ne pas être une madone de Raphaël, ni une Manon Lescaut. Simplement un être de chair et d’os dont les fantasmes n’ont aucun lien avec la morale. Et ça fait du bien, bordel. Simone de Beauvoir? Attention, nous ne sommes pas dans la même démarche! N’est-il pas triste de constater que lorsqu’on parle de féminisme, on en revient éternellement à cet exemple unique, le Castor? C’est fatigant! Catherine Millet est de mon temps. Simone de Beauvoir appartient à la génération de ma mère. Son enseignement est riche, indispensable, mais digéré. Catherine Millet a écrit un petit manifeste : le droit à la laideur intérieure pour toute femme. Et on peut ne pas aimer son style « chirurgical » : pour autant, ce livre est écrit avec beaucoup d’élégance et une parfaite maîtrise de la langue.
    Si Catherine Millet s’aime en femme soumise, c’est justement ce qui est beau. Accepter l’animal. Dans sa vie professionnelle, c’est une sacrée meneuse d’hommes (patronne d’Art Press, ce n’est pas rien) et une grande critique d’art, extrêmement compétente. Etre à la fois cet être qui dirige et qui se laisse diriger, c’est s’admettre dans son humanité la plus contradictoire, accepter qu’on ne peut être un mythe, qu’on est pétrie de paradoxes.

    @ Mo : je suis d’accord avec toi. Même si certains ont crié à la salope!

    @ Liliba : je comprends – et d’ailleurs j’avoue avoir eu des attentes déçues en ouvrant ce livre… car bien sûr, mon voyeurisme littéraire s’attendait à y trouver des choses croustillantes! Mais je crois que ce n’est pas le postulat de départ en ce qui concerne Catherine Millet. L’idée n’était pas d’écrire un livre à fantasmes.

    @ Sylvie : eh oui, c’est vraiment une expérience limite! Cela dit c’est bien : personne n’est obligé de lire ce bouquin. Vive la démocratie ;-)

  25. Tu oublies quand même une chose, Magda, c’est que depuis la publication de ce bouquin, malgré le parfum de scandale et l’acharnement médiatique, la carrière littéraire de Catherine Millet a fait « plouf ». Tu as parfaitement le droit d’aimer ce bouquin, le style de l’auteure et même le message que tu y trouves, mais les œuvres d’art s’évaluent surtout dans le temps, et je crois que La Vie sexuelle de Catherine M., après avoir été LE bouquin dont tout le monde parlait, est aujourd’hui déjà complètement « digéré » (comme tu le dis de Beauvoir injustement). C’est un peu comme Titanic de James Cameron, quoi : personne n’oserait dire aujourd’hui qu’il tient ce film pour un chef d’œuvre, alors qu’à l’époque c’était l’hystérie collective. Catherine Millet, tu l’as rappelé à mon souvenir tout d’un coup, mais je t’assure que je n’en avais pas entendu parler depuis des années. Je crois qu’il faut voir son bouquin comme une sorte de coup de gueule ponctuel, une façon pour elle de se décharger d’un truc. Je ne suis pas sûr qu’elle même aurait encore la prétention aujourd’hui de faire passer son bouquin pour une œuvre littéraire. Pour moi c’est un document correspondant à un état ponctuel et peut-être au paroxysme d’une situation personnelle. Mais ça s’arrête là. Pour ce que tu y vois d’autre, avoue que c’est toi qui le vois. Ça n’enlève rien à la légitimité de ta lecture, mais c’est ta lecture à toi. Millet restera sans doute pour son travail dans l’art, mais ça m’étonnerait beaucoup qu’on réédite La Vie sexuelle dans 10 ans…
    C’est pour ça que je cite Nelly Arcan, parce que Putain est très comparable à La Vie sexuelle…, qu’il est sorti à peu près en même temps et qu’il a eu moins de succès. Sauf que Nelly Arcan continue aujourd’hui d’écrire et se renouvelle, et n’écrit vraiment pas mal.
    Pour ce qui concerne l’état civil de Catherine M., je m’en contrefiche : on parle de littérature, non ? Mettons que Mme Parisot écrive La Vie sexuelle de Laurence P., est-ce que le livre sera meilleur ou moins bon sur un plan littéraire parce que Parisot est ceci ou cela dans la vraie vie ?

  26. Bon, avec tout ça j’ai bien envie de lancer une « Quinzaine immorale » sur le Blog à lire, mais j’ai peur que ça recoupe un peu trop la précédente quinzaine… :/
    Hm, d’autres idées à me suggérer ?
    Quoi, c’est pas ici le lieu pour un référendum ?

  27. @ Nicolas BàL : « Pour ce que tu y vois d’autre, avoue que c’est toi qui le vois. Ça n’enlève rien à la légitimité de ta lecture, mais c’est ta lecture à toi. » = ben oui c’est sûr! je ne prétends pas faire autorité. Je défends le féminisme de la chose : idem quand j’évoque l’état civil de Madame M. Avec tout ça tu m’as donné envie de lire Nelly Arcan.
    Un référendum? Mais pourquoi pas? Une quinzaine immorale? oh oui, je vote OUI!

  28. « Une quinzaine immorale? oh oui, je vote OUI! »
    Pff… tout ça parce que tu as raté la Quinzaine du Q l’été dernier… ;)

  29. Pingback: Je suis vulgaire… « Ce que tu lis

  30. mais cette chère catherine m. n’a jamais voulu faire un livre érotique… il est donc on ne peut plus légitime qu’il ne le soit pas… je vois que cela semble gêner les garçons, dans les commentaires… ce n’est pas neuf… tout avait été dit avec une question de l’inénarrable pivot lors du premier passage télévisé de la dame:  » mais catherine millet, vous qui couchez avec tout le monde, pourquoi ne pas vous faire payer? » millet garde simplement, si l’on peut dire, l’oeil de la critique d’art aguerrie sur sa propre vie sexuelle, et c’est ce qui fait l’étrangeté certaine du bouquin, que j’ai apprécié… je me souviens encore de pascal thomas – un homme, une fois de plus ! – déclarant à propos du livre :  » c’est la campagne de russie racontée par un lieutenant-colonel ». de la gêne, encore de la gêne, toujours de la gêne chez nos messieurs, même partouzards, dans le cas de ce bon pascal… mais il oublie simplement deux choses : 1- la campagne de russie narrée par un lieutenant-colonel, cela peut être passionnant… 2- millet n’entendait pas faire de son livre une illustration de la sexualité féminine quelle qu’elle soit, elle souhaitait simplement livrer un témoignage, sidérant d’honnêteté, et de lucidité…

    • Je suis complètement d’accord! et c’est en cela que Catherine Millet est féministe (sans peut-être même l’avoir voulu) à mon avis. Ce témoignage sans fard, on ne l’accorde pas aux femmes, ou alors, si c’est le témoignage d’une femme rangée dans sa case habituelle : celui d’une Virginie Despentes ou d’une Nelly Arcan prostitutées.
      Mais la mise à nu d’une intellectuelle et d’une femme de pouvoir (une manageuse, une rédac chef), c’est ça qui est résolument un acte féministe!

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