Magda’s digest du Festival d’Athènes 2008

J. en mode hippie devant la salle de spectacle la plus chic d’Athènes, l’Odeon d’Hérode Atticus

Il est temps que je vous parle un peu du Festival d’Athènes, première raison de mon voyage grec ces quinze derniers jours.

Le Festival d’Athènes-Epidaure invite des productions internationales de théâtre, opéra, musique et danse, majoritairement européennes, à se présenter dans onze salles de spectacles extrêmement diverses, disséminées dans la capitale grecque – depuis l’ancienne usine détournée et théâtre, comme le Peiraos 260, au gigantesque opéra illégal (le Mégaron) construit par un milliardaire local – ainsi que dans les deux théâtres antiques d’Epidaure en plein air.

J’ai été déçue par le travail de Matthias Langhoff, célèbre disciple brechtien s’il en est, sur le texte Philoctet d’Heiner Müller. L’ancien provocateur est-allemand a figé son travail dans une laideur scénographique inquiétante ; et l’utilisation de la vidéo pour illustrer un paysage marin (vagues fouettant un rocher et cris de mouettes imbéciles) était plus que maladroite. Au bout d’une heure, je m’éclipse, morte d’ennui, pour regagner Epidaure où cinq femmes outre-fardées, assises sur la terrasse d’un café Internet, me proposent dans un anglais approximatif de « travailler cinq nuits dans le club pour leurs clients du festival ». Expérience déroutante.

Dans le grand théâtre antique d’Epidaure, lieu d’une grande beauté, j’assiste en revanche avec bonheur à la performance hilarante et émouvante de l’actrice britannique Fiona Shaw, enterrée jusqu’au cou dans une montagne de pierres et débitant jouissivement Oh les beaux jours de Beckett. Beau travail de la metteur en scène anglaise Deborah Warner – quoique parfois un peu statique, mais comment voulez-vous faire, avec une comédienne au corps immobilisé dans le décor?

Dans une ancienne usine athénienne, la jeune troupe grecque d’Aspasia Kralli interprète le mythe d’Oedipe dans un spectacle entièrement muet appelé Seeking Oedipus, proche du mime. Un peu illustratif, et pas forcément la tasse de thé d’une amoureuse des mots comme moi, mais je salue la formidable performance des acteurs.

Revenant d’une journée de combattante-hippie en bandana et minijupe en jean lacérée par les ronces sur une île sauvage près d’Athènes, j’assiste au récital de chant de la grande cantatrice Renée Fleming donné au pied de l’Acropole. Son interprétation de Manon Lescaut de Puccini laisse des larmes aux pieds des spectateurs, dans la poussière athénienne. Vêtue d’une gigantesque robe de soie ivoire, la Fleming prouve qu’en dépit de son âge, sa voix de rossignol reste presque intacte. Parfois légèrement affaiblie, parfois plus granuleuse, mais d’une couleur émotionnelle toujours incomparable.

Mais c’est à Thomas Ostermeier, le grand metteur en scène berlinois, que revient la palme du génie. Si son Cat on a hot tin roof d’après Tenessee Williams, présenté également à Athènes, m’a séduite sans me convaincre, son Hamlet de Shakespeare mérite une couronne de lauriers en or. Coup de maître! Ostermeier prend la tragédie à bras le corps, sans la moindre once de pathos. La fonction essentielle du grand genre théâtral par excellence est bien là : Hamlet n’est que pure catharsis. L’Hamlet d’Ostermeier est un véritable idiot du village désarticulé, pur dans sa bêtise première, dans son « manque de couilles »; adolescent éternel qui meurt de n’avoir pas su venger le régicide. La quotidienneté du jeu des acteurs et le chaos interne des personnages créent une ambiance unique, comme si le spectateur assistait aux menues engueulades d’une simple famille riche – nous sommes peut-être là chez des mafieux russes, ou des italiens énervés. Ecartelé entre l’envie de rire de ces personnages aberrants, et l’effroi de la tragédie, le spectateur ne sait plus sur quel pied danser. Et c’est tant mieux. Hameçonné à la scène, on regarde les deux heures quarante du spectacle d’Ostermeier avec une fascination rare. La vidéo y est utilisée avec une grande intelligence : Hamlet filme tout ce qu’il voit et ses images sont projetées en direct sur un grand rideau métallique. Lui, le prince trop pur, l’incapable, contemple et enregistre les horreurs du monde (inceste, mensonge, fratricide) comme s’il ne pouvait pas croire à leur existence si elles n’étaient pas fixées sur l’écran.

Quant au Songe d’une nuit d’été adapté en opéra par Benjamin Britten, il pesait bien plus, à mon sens, par sa formidable composition musicale que par sa mise en scène gnangnan – pourquoi fait-on toujours jouer les comédies de Shakespeare avec tant de farce outrancière, avec des lutins qui tirent la langue et des mines effarouchées pour les jeunes premières?

Donc, chers amis lecteurs, voici le Magda’s digest du Festival d’Athènes 2008 : ne ratez, sous aucun prétexte, le Hamlet d’Ostermeier s’il est donné en France ; riez devant Oh les beaux jours de Deborah Warner (metteur en scène souvent invitée sur les scènes parisiennes) et continuez à vous offrir du miel pour les oreilles avec les disques de la sublimissime Renee Fleming.

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10 Commentaires

Classé dans Au théâtre

10 réponses à “Magda’s digest du Festival d’Athènes 2008

  1. Sacré programme ! Merci pour le compte-rendu.

  2. Mo

    et voilà, maintenant j’ai terriblement envie d’aller voir tout ça! Les vacances ont du être bien belles…

  3. Neige

    Beau festival! Pour info: le Hamlet d’Ostermeier est programmé en février à la scène nationale de Sceaux (Les Gémeaux). Moi c’est sûr j’y cours!

  4. @ Agnès : tu m’étonnes! Je sais que c’est un billet un peu fastidieux à lire quand on n’a pas assisté aux spectacles en question, mais… je trouvais ça important.

    @ Mo : Eh bien tu vas pouvoir en avoir l’occasion, en particulier pour Hamlet qui passe à Avignon pour le festival et comme le note Neige ci-dessous, à Sceaux! Attention Mo, orgasme théâtral en vue.

    @ Neige : J’y retournerai volontiers en ta compagnie, miss Neige!

  5. D’Ostermeïer je n’ai vu que des m e s d’Ibsen, toujours réussies
    ….et le duo Warner/Shaw jadore. J’ai même une photo de Fiona en Médée au-dessus de mon lit c’est dire!
    Renee Fleming je ne connais pas mais ça va changer, ouais je suis une bonne élève!!!
    Quant au reste tu es vernie chère Magda, moi je me bats contre des vampires en Franche-Comté:(

  6. Hamlet/Ostermeier est passé hier soir sur Arte, on me l’a enregistré! cool!

    biz:)

  7. eh bien si ce ne sont pas des vacances culturelles !!!

  8. @ Roxane : alors? ton avis?

    @ Liliba : je ne m’arrête jamais! ;-)

  9. J’ai trouvé la mise en scène pertinente (je t’en parle brièvement dans mon mail) et flamboyante (bon ce n’est pas le terme que je cherche).
    Cela dit j’aimerais le voir en live parce que même si Ostermeïer se laisse bien filmer puisqu’il joue déjà avec la video….. ben du théâtre filmé ce n’est pas vraiment du théâtre:(

  10. @ Roxane : je suis d’accord, évidemment… t’inquiètes, ça passe à Sceaux très bientôt.

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