Bel-Ami a le cafard

Sagamore Stévenin incarne Bel-Ami, dans l’adaptation télévisée de Philippe Triboit

Je l’avoue tout de go* : je n’avais jamais lu Bel-Ami. Pourtant, je suis mordue de Maupassant – comment ne pas l’être. Or, voilà que, perdu dans un recoin de mon antre bourguignonne, je mis la main, la semaine dernière, sur un exemplaire de Bel-Ami, corné et annoté par ma petite sœur qui faisait semblant de le lire pour son bac, il y a déjà sept ans de cela. Quelle aubaine! Je le lus. Pas complètement toutefois. Car, bien qu’admirablement happée par la verve sublime de Maupassant, je dus interrompre ma lecture (Maupassantus interruptus, dirait notre ami Christophe) à cause d’une une catastrophe « naturelle ». Lisez plutôt.

Bel-Ami, ce salaud d’arriviste à la moustache fine**, me suivait partout, dans le jardin bourguignon au coeur des bosquets d’althéas, sur les banquettes de skaï de la vieille micheline qui me ramena d’Auxerre à Paris et parmi les voyageurs blasés du métro parisien. Enfin, la vie effrénée de la capitale s’empara à nouveau de moi, et je laissai pour une petite soirée seulement mon bel ami reposer près de mon ordinateur, sous la lumière bienveillante de ma lampe de bureau. Ce soir-là, je m’adonnai sans retenue à une fiesta largement arrosée de champagne ; Bel-Ami y assistait, sagement alangui dans le salon, sans un mot. Maupassant se taisait. Vers une heure du matin, après un rangement sommaire des cadavres de bouteilles et de bouchons sauteurs, je m’approchai de Bel-Ami pour l’emporter dans mon lit, légèrement ivre et ravie de me blottir entre ses pages.

Mais il avait le cafard. Ou plutôt, UN ÉNORME CAFARD avait installé ses quartiers d’été sur sa couverture.

Parfois, on ne se sent pas du tout, du tout, du tout l’âme d’une Lara Croft. Donc, je poussai un hurlement strident digne d’un manga pour écolières. Que faire? Abandonner Bel-Ami à la Bête immonde? Laisser souiller ses délicieux favoris par ce monstre couleur chiasse? Après un examen tremblant de la situation (la bête est là, ses antennes rabattues devant elle, ivre peut-être elle aussi… elle ne semble pas consciente de la terreur qu’elle m’inspire), je prends l’aspirateur et me précipite avec des cris de dégoût sur cet animal indigne d’existence. Mais voilà que Bel-Ami résiste, la couverture se plie sous la puissance de l’aspirateur, la bestiole est coincée à mi-chemin du conduit, la tête se débat à l’extérieur et dans mon angoisse, je donne plus de voix que la Castafiore en répétition. Ma main, qui à cet instant ressemblait à celle de feu Jean-Paul II en pleine période Parkinson, s’abat sur un coin du livre pour le maintenir, la bête disparaît dans la tornade de la machine et mon pied écrase le bouton marche-arrêt. C’est fini. Le calme est revenu.

Comme mue par une télépathie dont je lui suis totalement reconnaissante, Madame de… appelle à cet instant pour me sommer de finir la fiesta dans son palace délabré (Madame de…, dite aussi J., squatte cent mètres carrés en travaux en plein Paname). C’est pas là-bas que j’aurais le cafard. Zou, je m’enfuis chez Madame de…, en serrant convulsivement Bel-Ami contre ma poitrine.

Quand soudain, en fermant la porte, une pensée terrible m’arrête…

Merde… et si j’avais aspiré Kafka?

* On n’emploie pas assez « tout de go ». J’ai décidé d’en rétablir l’usage.

** Bel-Ami raconte l’histoire d’un jeune homme sans le sou, qui grimpe les échelons de la société en utilisant sans vergogne son pouvoir de séduction sur de pauvres femmes éperdument amoureuses de lui.

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40 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

40 réponses à “Bel-Ami a le cafard

  1. C’est ce que j’allais te dire, tiens : vilaine, tu as aspiré Gregor ! :D

  2. « Und so brach er denn hervor – die Frauen stützten sich gerade im Nebenzimmer an den Schreibtisch, um ein wenig zu verschnaufen -, wechselte viermal die Richtung des Laufes, er wußte wirklich nicht, was er zuerst retten sollte, da sah er an der im übrigen schon leeren Wand auffallend das Bild der in lauter Pelzwerk gekleideten Dame hängen, kroch eilends hinauf und preßte sich an das Glas, das ihn festhielt und seinem heißen Bauch wohltat. »

    C’est que l’ami Gregor aime (vraiment beaucoup) les oeuvres d’art ; il devait seulement vouloir protéger Bel-Ami des bouchons sauteurs – et peut-etre en profiter pour flirter avec lui ;) .

  3. Mo

    Toi au moins tu as eu une réaction rationnelle : l’aspirateur, sauveur de ces dames!!

  4. @ Agnès : bon tu m’as fait travailler mon allemand comme une malade à 10h30 du mat’, ce qui est bien car il est possible que je décolle à Berlin demain soir… tu seras dans le coin?

    @ Christophe : merky!

    @ Mo : Mo, il ne faut jamais écraser un cafard, c’est bien connu!

  5. Ben je suis à Kiel (comme d’hab quoi). Tu y resterais combien de temps ?

  6. @ Agnès : jusqu’au 14 à priori… c’est kurz, je sais… c’est sur un coup de tête! mais j’aimerais bien t’y rencontrer

  7. Mais moi aussi j’aimerais t’y rencontrer… faut que je vois ça avec le grand trésorier ;) .

  8. @ Agnès : on se retrouve sur mon mail!

  9. comment ne pas être happé par maupassant en effet (en même temps, la photo de sagamore stévenin, que j’ai vraiment du mal à considérer comme un acteur, m’apporte une réponse très claire)

    jamais lu « bel ami » toutefois.
    coment explique-t-on les « âge d’or »?
    comment se fait-il que dans tout l’occident la littérature ait tant pullulé de chefs d’oeuvre sur une courte période, se soit tant rénovée, et qu’elle en soit si difficilement capable aujourd’hui?

    cette question me tripote parce que je n’ai aucun penchant pour « le bon vieux temps », et en musique après des années 90 passionnantes on s’ennuie un peu aussi. Il est temps que le siècle sorte de son sommeil, non? :-/
    (mais peut-être le théâtre ne souffre-t-il pas des mêmes maux)

  10. @ Magda : bien d’accord avec ton synopsis belamiesque à un détail près : Bel Ami ne séduit pas de pauvres femmes mais des femmes riches… ;o)

    @ Arbobo : nous manquons évidemment de recul pour juger la production littéraire d’aujourd’hui. Quant à Sagamore Stévenin, il est beau (très beau même) et moi, parfois, ça me suffit amplement…

  11. @ Arbobo : Je n’ai jamais vu jouer Sagamore Stévenin! Je ne sais pas ce qu’il vaut du tout.
    Je te recommande vraiment Bel-Ami, c’est extraordinaire, amer, lyrique.
    Je partage l’avis de Cécile de Quoide9 : on n’a pas de recul… et le XXe siècle a tout de même produit bien des chefs-d’oeuvre.
    En musique, je ne sais pas : tu t’y connais mieux que moi, mais il me semble effectivement qu’on n’arrête pas le revival…
    Au théâtre, les idées fleurissent actuellement, c’est très novateur ce qui se passe (pas forcément en France mais en Europe en général), mais le problème majeur, c’est le manque de public… et de blé.

  12. Âge d’or : gr. n. m., Période exceptionnelle d’une civilisation, d’un mouvement. V. aussi mes termes adorés climax, acmé. Ex : Maupassant a édité Bel ami en feuilleton en 1885, à peine un an après l’édition du plus grand roman de tous les temps.

  13. @ Cécile de Quoide9 : tu as raison! elles sont riches… et désespérées, les pauvrettes! Tu le trouves beau, S.S.? (dur dur les initiales parfois). Il ne me fait ni chaud ni froid.

  14. @ Christophe : Le plus grand roman de tous les temps, laisse-moi deviner… « A rebours »? Non, c’est pas possible! Comment ai-je trouvé?

  15. holala, mais je ne parlais pas du XXe s, on a du recul là, (et plusieurs âges d’or littéraires) : roth, duras, faulkner, céline, camus, proust, toni morrison, kafka, gracq, perrec… inutile d’espérer citer tous les grands,
    et même sur les auteurs des années 1980 et 1990 on a déjà du recul,
    par exemple j’ai été ébranlé par le phénomène Angot, mais elle semble avoir achevé un cycle sans en avoir ouvert de nouveau pour autant.

    je parlais du siècle actuel, le 21e, les années 2000 commencées depuis 8 ans, 8 ans durant lesquels je me suis moins informé des parutions que les précédents, ok, mais qui ne m’ont pas tellement semblé résonner de coups de tonnerre (même pas de l’ordre des irruptions de Angot ou Houellebecq, veux-je dire).
    point de vue de béotien, je disais ça en passant, mais en musique que je connais mieux on pourrait en dire autant, d’où ma généralisation.

  16. holden

    très frais ce billet…
    merci.

  17. @ Arbobo : ah bon ah bon, tu me rassures!
    Ok : Angot, je n’en ai jamais ouvert un, je serais bien mal placée pour en parler. Mais Houellebecq, ouais, bof bof… un type qui dit dans les interviews que Georges Bataille fait de la merde, et n’hésite pas à se situer au-dessus de l’auteur de « Ma mère »… outre le personnage, ses romans ne m’ont jamais convaincue, ni son style.

    @ Holden : c’est un plaisir… de me ridiculiser pour mes lecteurs! héhé!

  18. je déteste houellebecq (mais alors vraiment!),
    en revanche je citais ces deux là parce qu’on a accueilli certains de leurs livres comme apportant quelque chose de neuf à l’époque.
    Qu’on soit ou non de cet avis, leurs livres ont été au centre de débats interminables, en particulier Angot présentée comme la figure-type de « l’autofiction ».

    bref, il se « passait quelque chose », sans qu’on sache alors que ça ne durerait pas, du moins l’impression d’assister à quelque chose qui mérite attention était répandue.

    rien de ça actuellement je trouve, il suffit de voir avec quelle épidémie de baillements les dernières saisons de prix (pas seulement goncourt) ont été reçues.

  19. @ Arbobo : (je reviens – virtuellement- de chez toi à l’instant)
    Ben quand même, « Les Bienveillantes »… je ne l’ai pas lu, mais quel tapage!

  20. Qu’est-ce que vous avez contre Houellebecq ? Vous en savez quoi qu’il ne sera pas le Alain Proust du XXIe siècle ?

  21. @ Christophe : Génial! Je lirai ses romans en écoutant du André Rieu. La grande littérature, la grande musique.

  22. elle envoie des messages par la poste, agnès, et après elle vérifie par internet que c’est bien arrivé.

    le romantisme épistolaire PLUS l’esprit pratique moderne,
    agnès tu es la femme d’aujourd’hui, je viens de te décerner le prix, là, paf, comme ça, hop.

    ne me remercie pas.

  23. @ Agnès : yes! je t’ai répondu! mais là je sors dîner avec un ami… je serai samedi matin à Berlin… j’espère vraiment pouvoir t’y rencontrer enfin! appelons-nous, laisse-moi aussi ton n° par mail.

  24. Merci Arbobo (si, si je tiens à te remercier). Je cotoie tous les jours des pros de l'(in)communication, ça finit par laisser des traces ;) .

  25. Agnès, envoie moi par fax ton msn que je puisse te mettre un texto avec mon telex.

  26. agnès,
    ton humble serviteur

    tu as l’élégance de me laisser faire mes vannes pourries sur ton dos, comme quoi j’ai eu bien raison de te décerner une bordée de prix :-)

  27. bel article

    bel ami a trouvé sa belle blogeuse

    je n’ai toujours pas lu bel ami

    certains disent que l’on ne lit pas tout, je suis certains qu’ils mentent

  28. @ Christophe : Tu as encore un télex ? La classe ;) .

    @ Arbobo : Que serions-nous sans humour ?

  29. @ Agnès, Christophe, Arbobo : attendez, je vous envoie un pneumatique les amis, vous me faites tellement rire au réveil, ich liebe sie.

    PS : je viens d’avoir Agnès au téléphone et je tiens une info de première : elle n’a pas de téléphone portable. A Berlin, je lui enverrai un pigeon voyageur pour la retrouver à la gare.

    @ Stéphane : quel flatteur, tu t’inspires de Bel-Ami! Ah non tu ne l’as jamais lu… well, voilà un bouquin que tu ne dois pas rater!

  30. Arrete (meme si ce que tu dis est vrai), tu vas me faire passer pour une arriérée technique finie, ce qui est totalement faux. Je ne suis rien sans internet et j’ai mon statut de compagne de geek à préserver ;). Ce choix est autant économique que politique (il est très facile de se faire tracer voire surveiller par son portable).
    Et pour Berlin : utilisons donc nos badges « Library Lovers » pour nous reconnaitre.

  31. J’aime les billets comme celui-ci, sérieux, glissant très progressivement, très raisonnablement, vers la légère folie.
    Et quand les commentaires vous poussent…

  32. Mo

    Ne t’inquiète pas, vos folies communes devraient vous aimanter!
    Je vous envie d’aller à Berlin… Ach! Cet hiver, peut-être?

  33. @ Magada : oui je le trouve tout à fait à mon goût et je suis ravie qu’il t’indiffère, j’aurais été obligée de te griffer, de te mordre (virtuellement bien sûr) pour te faire lâcher prise si par malchance tu avais décidé de mettre le grapin dessus. ;o)

    Je vais faire un lien vers ce message sur mon blog un de ces dimanches comme je l’avais fait pour les critiques bloggesques.

    Quant à Angot, voici ce que j’en pense :
    http://ceciledequoide9.blogspot.com/2008/01/comme-angot-et-comme-affreusement.html
    (âmes sensibles d’asbtenir ;o)

    Je conseille aussi de voir ce que Catherine Cusset lui balance dans les gencives (c’est beau la confraternité ou consororité) :
    http://ceciledequoide9.blogspot.com/2007/09/cusset-un-angot-zro-point.html

  34. @ Agnès : ça roule, Library lover!

    @ Georges F. : merci!

    @ Mo : ah oui, cet hiver, si tout se passe comme je le veux, je devrais beaucoup y traîner, à Berlin…

  35. @ Cécile : ah, j’ai fait une fausse manip, mon commentaire a été effacé. Bon, je disais donc que je te laisse SS., je ne veux pas risquer de me faire écraser par une Cécile en Bentley, me trompè-je? héhé.
    Et puis, souviens-toi « Tous les mots sont fins, quand la moustache est fine » (Cyrano).

  36. Moi et la Bentley, c’est ma version du mythe de la caverne… Comme tu pourras le voir/lire d’ici quelques jours sur mon blog cette splendide créature métallique n’est (hélas) pas à moi et cela fait un mois environ qu’elle et ses copines jag, lotus et autres ferrari ont quitté les rues du Mans (moi aussi d’ailleurs).

    En tout cas merci pour Sagamore, apprécie ton sens du sacrifice… ;o)

  37. @ Cécile de Quoide9 : bah, un sacrifice pas bien grand, not my type, ce SS.

    Toi et la Bentley, ta version du mythe de la caverne? Vas-y développe…

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