Amoureuse

Dessin de Martin.

Terriblement amoureuse d’un coup de crayon. Ou plutôt d’un coup de bic.

Par le biais d’un gentil blog qui m’a rencensée ici, ce qui me fait très plaisir, je découvre d’autres blogueurs dont les talents ne me laissent pas de marbre. Quand soudain, je clique sur le sobre titre Jours chômés, qui m’entraîne aussitôt vers un monde éblouissant de poésie et de simplicité. L’auteur de ces dessins miraculeux s’appelle Martin. Qu’il s’agisse du regard affûté d’un jeune homme dans un miroir (lui-même?), du dos d’une jeune femme en train de pianoter sur son clavier de PC, d’un simple lampadaire du boulevard Richard Lenoir… Les jours chômés de Martin deviennent nos jours rêvés. Mais mon amour fou est blessé : à peine le rencontrè-je, qu’il s’avère être en vacances. Je ne peux donc pas espérer de nouveau dessin avant un moment.

Tout s’est imposé avec l’évidence d’un jeu de cartes de tarot abattu sur la table par Madame Irma. Quand je vis, sur le blog de Martin, le dessin je vous fait cadeau aujourd’hui ci-dessus, mes yeux faillirent se fondre dans l’écran de l’ordinateur. Ces deux panneaux, qui semblent respirer tant leurs traits sont animés par l’émotion intérieure de leur auteur, désignent le croisement de deux rues à Berlin, la Prenzlauer Allee et la Danziger Strasse. Je ne sais pas comment vous dire, chers amis lecteurs, ce qui s’est passé en moi à ce moment-là. C’était un truc à la Sophie Calle, comme je les aime tant. Une coïncidence trop heureuse. Quand j’ai découvert Berlin en 2001 (mon obsession première depuis sept ans, donc), c’est exactement à cet endroit que, désorientée, libre et heureuse, je posai mes valises, et que ma vie prit un chemin sans retour. Berlin allait faire de moi quelqu’un – du moins, une femme. Au 53 de la Prenzlauer Allee, je vécus, auprès de deux homosexuels berlinois débridés et bienveillants, ces jours de folie sereine qui font que tout, après, ressemble à un éden perdu.

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

(Charles Baudelaire, Moesta et Errabunda)

Avec le dessin de Martin, l’espace d’un instant, je fêtais à nouveau mes vingt ans à Berlin, les pieds dans la neige, la tête levée vers les fils électriques du tram, et le nez dans un gâteau d’anniversaire de l’espace (Maman, ne lis pas ce blog).

Merci Martin. Je te demande ta main -celle qui tient le crayon- pour illuminer mes jours.

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20 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

20 réponses à “Amoureuse

  1. Merci pour cette découverte matinale, Magda. Je viens d’aller voir son blog et c’est extra ce qu’il fait. Je vais l’ajouter dans mes liens.
    Tout ça me donne envie de me remettre au dessin…

  2. @ Agnès : et pourtant j’ai eu envie de garder cette découverte pour moi. Etrange, non? Ça aurait été stupide. Mais quand un travail vous touche d’aussi près, eh bien… on est parfois possessif, bêtement. Un peu comme les gens qui savent ce que Lynch a voulu dire dans « Mulholland Drive » mais n’en parleront jamais, héhé.
    Hier justement je me demandais ce que les dessins de Martin avait de plus que les autres pour me faire cet effet bœuf. La réponse est simple en fait : ils sont tristes. D’une beauté triste. Comme si tout était déjà passé. Dessiné, puis passé. Tu ne trouves pas?

  3. Si. Je trouve toujours que les objets ou éléments du paysage représentés séparés de leur contexte comme il le fait ont une connotation nostalgique. C’est marrant, son style fait à la fois très européen, dans la tradition des croquis de voyage ou du quotidien bien ancrée chez nous, et aussi un peu japonais (le dessin que tu as choisi pour illustrer ton billet par exemple) parce qu’il choisit parfois des détails ou des aspects périphériques de la scène qu’il a sous les yeux et décide de ne représenter qu’en partie. C’est ce que Scott McCloud (auteur de comics et un des rares théoriciens de la bd) considère comme l’un des traits caractéristiques du manga, le fait de consacrer des cases voire des pages entières à un morceau de paysage ou, plus largement, de contexte.

    Et là je me rends compte que l’art japonais a colonisé mon cerveau.

  4. @ Agnès : oui, tu le dis bien que moi, merci, c’est tout à fait ça en fait. Cette histoire de cadrage, je ne savais pas qu’elle était si forte dans le manga mais maintenant que j’y pense, c’est vrai (et j’adore ça dans le manga, justement). Je repensais dans mon lit à ce dessin des panneaux de Berlin en me disant : tout de même, il faut avoir le nez en l’air, et une drôle de vision des choses, pour dessiner précisément cette chose-là, et pas les rails, ni les trams, ni le ciel immense à ce carrefour particulier de Berlin, ni les arbres. En fait Martin a raison : son choix de cadrage exprime toute la « vasteté » et la solitude de cet endroit précis de Berlin.
    Merci pour la précision sur l’art japonais, j’aime quand les choses te bouffent la tête, tu es ma prof du matin et c’est très, très agréable.

  5. Mais de rien. Je me dis qu’il y a certains réalisateurs d’anime et certains artistes japonais qui pourraient te plaire: Makoto Shinkai (anime), son point fort étant justement les décors et les scènes d’ambiance, Yoshifumi Kondo du Studio Ghibli (anime + illustrations), son Mimi wo sumaseba (Whisper of the heart) étant de toute façon un must pour tout livrovore qui se respecte (et son artbook Futo Furikaeru to devrait aussi te plaire), ainsi que Isao Takahata du meme studio, surtout pour Mes voisins les Yamada et Omoide poroporo (Souvenirs goutte à goutte). En manga l’artiste que jusqu’à présent j’associe le plus avec cette tristesse inhérente aux choses, c’est Yukine Honami (mais comme elle fait dans le yaoi, je sais que cela ne plait pas forcément à tout le monde).

  6. holden

    Ces dessins sont géniaux!
    Certes il y a le cadrage, une impression de suspension, c’est vertigineux, fascinant, mais aussi son trait, vibrant et empreint d’une fragilité qui accroche le coeur.

    merci magda. Décidément, il y a bien plus à trouver ici qu’aux inrocks…

  7. Il y a des rencontres qui s’avèrent exquises… Ton billet me met de très bonne humeur, je ne sais pas bien pourquoi. Bonne journée:)

  8. moi aussi je suis amoureuse , finalement : à souvent !

  9. @ Agnès : « mais comme elle fait dans le yaoi, je sais que cela ne plait pas forcément à tout le monde » = cette phrase exprime toute la limite de ma connaissance en anim japonaise et toute l’ampleur de la tienne! Bon, merci chère Agnès pour tous ces noms. Je te fais une confiance aveugle et je vais regarder ça de plus près. Moi j’ai adoré « Amours blessantes » de Kiriko Nananan et je pense d’ailleurs que je vais vous en faire un billet…

    @ Holden : oh… ce compliment me va droit au cœur. Merci, Holden. Et tu exprimes magnifiquement bien ce qui fait la force du trait de Martin… mieux que moi en fait – comme Agnès. Finalement, tout le monde en parle mieux que moi, et tant mieux! L’amour rend aveugle.

    @ Roooxane : tu ne serais pas tombée amoureuse toi aussi par hasard? Ceci expliquerait cela…

    @ Cactus aime le mot dit : quel pseudo, j’adore! Bienvenue ici. J’ai regardé ton blog, il est… savoureux dans sa langue! J’ai presque besoin d’un dico! Mais j’aime son audace. A souvent, donc!

  10. funny face

    charmants ces petits dessins, ce crayonné est séduisant et bien agréable à regarder, d’une simplicité attirante et vibrante … que du bon !

  11. @ Funny face : Bienvenue Funny Face! Je suis bien d’accord avec toi.

  12. Amoureuse ? On le serait à moins !
    Je comprends que tu aies d’abord eu pour réflexe de le garder pour toi…
    Il m’est arrivé exactement la même chose avec le blog de Thomas Vinau, etc-iste.
    Figurez-vous que c’est un militant du minuscule. Si si !
    Mais comme je ne suis pas si mauvaise copine que ça, j’ai finalement décidé d’en parler dans mon billet du jour :
    http://quellesnouvelles.over-blog.com/
    Faites-lui mes amitiés.
    Soupir…

  13. @ Sabine : quel plaisir, Sabine : je viens de finir la première version de mon scénario et je suis à bout de nerfs. Je n’ai presque pas eu une conversation de la journée. Ta présence à cette heure-ci sur la Toile me fait le plus grand bien. Je me reconnecte. Je vais aller voir le blog de Thomas Vinau.
    Bon, et je crois que Martin, quand il rentrera de vacances et allumera son Mac, aura une suprise amusante avec tous ces messages d’amour de mes lecteurs…

  14. Zut, si j’avais su, j’aurais pas remballé aussi vite !

    Je connais ça. C’est souvent grisant d’avoir la sensation d’être la seule réveillée, à travailler, pendant que tout le monde s’abrutit de sommeil… I’m the queen of the world! Mais parfois, parfois, on aimerait bien savoir que quelqu’un d’autre (qu’on connaît un tant soit peu) ne dort pas non plus et trime aussi…

    Quant au sentiment d’être nulle, de n’arriver à rien, de ne pas avancer, on passe tous par là, à ce stade de la création. Le nez dans le guidon, fatiguée, on trouve tous les défauts du monde à son texte. Si ton planning te le permet, je te conseillerais de le laisser reposer un peu, voire de l’oublier, pour mieux y revenir ensuite – quitte, en attendant, à poursuivre tes recherches documentaires, à recouper tes sources, à vérifier des détails pratiques, à te plonger dans des romans traitant de la même période… Comme ça, tu travailles sur le fond avant de retoucher la forme. Et au moment de la relecture finale, rien de tel que le gueuloir – à condition de ne pas avoir des murs en papier à cigarette, sinon les voisins…

    Je connais ces doutes, je travaille à un recueil de nouvelles sur le thème de l’aliénation…

    Plein de bonnes ondes, Magda ! Et pardon si j’ai enfoncé des portes ouvertes.

  15. @ Sabine : mille mercis, Sabine! Oui, tout ça est vrai. Mais je t’avoue que, préparant mon sujet depuis bientôt deux ans (il est ardu, et le court-métrage a pour but de mener au long), j’aime assez être dans cette phase d’écriture frénétique pendant laquelle l’inspiration semble jaillir d’une source intarissable! Et même si c’est crevant… ça fait un bien fou.
    Quant au gueuloir, c’est prévu : j’ai une armada de comédiens tout prêts à gueuler mes dialogues, et il le faut!
    Ton recueil de nouvelles m’intéresse beaucoup… le thème de l’aliénation est de toute façon fascinant… je suis curieuse de voir sous quel angle tu vas l’attaquer?

  16. Bon courage, ma chère Magda. Je viens de rendre mon mémoire sur Orphée et meme s’il ne s’agissait pas de création artistique mais plutot théorique, j’étais, comme toi, sérieusement sur les nerfs vers la fin… et pleine de doutes (on verra bien à qui le prof donnera raison en fin de compte: à moi ou à mes doutes).

  17. @ Agnès : wow, quelle nouvelle! ça y est! tu es libre comme l’air maintenant! Bravo. Tiens moi au jus pour tes résultats. Orphée, quel magnifique sujet.

  18. Merci Magda. Mais ma liberté n’est que conditionnelle, l’inscription à THE mémoire ayant lieu courant septembre… mais là le sujet est encore en cours d’élaboration. Et tu as raison, Orphée (chez Monteverdi et Gluck) c’était chouette, surtout qu’on m’avait laissé pas mal de liberté pour traiter un sujet précis (construction du sexe/genre et transgressions de limites dans les deux livrets). Par contre, une fois le « bébé » achevé, je me suis demandé comment j’avais bien pu réussir à rédiger tout ça. Mais tu dois connaitre ce sentiment ;) .

  19. houaaou!…. tant de billets doux, tant de déclarations d’amour… tout ce qui se dit ici me fait énormément plaisir, et plus encore… j’en suis même gêné. Et ton texte Magda me va droit au coeur. Que de hasards! Berlin, Danziger strasse et Prenzlauer allee, un lieu qui pour moi aussi résonne très particulièrement. Et lorsque tu conclues en parlant d’un « gâteau d’anniversaire de l’espace », tu ne peux pas imaginer à quel point la coïncidence est troublante, puisque ce texte tu l’as publié le 23 aout, précisément le jour de mon anniversaire!!!! c’est incroyable, quel beau cadeau! Merci beaucoup !

  20. @ Martin : mais, cher Martin, c’est un coup de foudre, c’est donc la moindre des choses. Ton dessin des deux panneaux qui ont changé ma vie ornent le fond d’écran de mon PC. Mille mercis à toi.

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