Aventure littéraire métropolitaine – suite

Tout à l’heure, je prenais le métro et comme d’habitude, je m’attendais à une nouvelle aventure littéraire. Je commence à avoir l’habitude. Que je lève le nez pour constater que tout le monde bouquine comme moi – serais-je victime d’un complot littéraire? Suis-je l’héroïne d’un roman d’espionnage? – ou que je lorgne sur le magazine de mon voisin, bref, tout peut arriver.

Magda, épuisée, cernée, mi-glacée mi-chauffée et empêtrée dans une veste en fourrure de lapin (j’en rajoute un peu), s’écroule sans grâce sur un siège du métropolitain parisien après une journée bien remplie. Elle dégaine un livre fascinant, à la couverture morne tout droit sortie d’un épisode de Derrick, et l’ouvre là où gît un marque-pages-ticket-de-caisse-de-chez-Franprix (mentionnant évidemment un achat récent de Galak pour éviter la rupture de stock). Elle ouvre donc Le langage du cinéma et de la télévision de Bruno Toussaint, et le place bien à hauteur de ses yeux, pour ne se faire emmerder par personne. C’est un de ces moments vagues, entre chien et loup, pendant lesquels notre anti-héroïne pourrait envoyer le monde entier se faire rôtir les orteils chez le vieux Belzébuth.

« Ça te fait vraiment rêver, ce que tu lis? » Je lève les yeux, un peu étonnée quand même. Un grand type black, dreadlocks, T-shirt qui a fait la guerre et treillis fatigué, me regarde, mi-figue, mi-raisin.

« Comment ça? » est la seule réponse que votre chère lectrice si habituée à interviewer les autres a réussi à bafouiller.

« Ça te fait vraiment rêver, le cinéma? »

Je vais pas répondre à un discours aussi con, me dis-je en mon for intérieur. Je tente de me replonger dans ma lecture, mais rien à faire, ça m’énerve. Je relève la tête et attaque :

Magda : C’est mon métier! Si ça ne me faisait pas rêver, je me tirerais une balle dans la tête.

(Cela manquait légèrement de diplomatie, je l’admets.)

Beautiful Black Boy : T’apprendras rien dans ton livre. Ferme-le et va faire des films, si ça te fait tellement rêver.

Magda (véhémente) : T’aime pas le cinéma, peut-être? Tu n’y vas jamais? Tu ne regardes jamais de films! Tu n’en télécharges jamais!

Beautiful Black Boy (autoritaire) : Non, pour moi, le cinéma c’est rien que de la propagande.

J’ai envie d’abandonner, tant je trouve cette discussion vaine. Mais il poursuit :

BBB : Ferme ton livre, il sert à rien. Fais des films.

M : Pour moi, ce livre, c’est une grammaire! Si tu veux faire un film, il faut bien apprendre la technique!

BBB : En Afrique, il y a un million de Charlie Parker* au mètre carré. Ils ont jamais appris quoi que ce soit.

M (un peu séduite quand même par cette phrase) : Ok. Mais ils ont des bases rythmiques, quand même. C’est comme dans le sport, tu t’entraînes!

BBB : Bon. Tu connais Bruno Dumont? T’aimes ce qu’il fait?

M (se la pète) : Je ne sais pas, je trouve qu’il récupère des esthétiques tout le temps…

BBB : Qui fait des trucs neufs en ce moment, à ton avis?

M : Lars von Trier… Mais ce n’est plus un jeune cinéaste…

BBB : Oui, mais il a fait ses films à l’arrache!

M : Oui, mais il a d’abord appris, puis il a déconstruit!

Le ton est monté, tout le wagon nous écoute avec un voyeurisme totalement assumé. Un jeune Japonais assis près de moi éteint son Ipod pour suivre la bataille. BBB se marre, secoue la tête, effaré par ma logique. Il tripote un Pod avec un stylet.

M : Par exemple, tu fais quoi, là?

BBB : Je joue aux échecs!

M : Pour jouer aux échecs, tu as bien dû apprendre les règles. Tu me parles des Africains… Prends Martin Luther King. Avant d’imposer sa vision aux Américains, il a appris les règles du système. En clair, si tu veux changer quelque chose, apprends les règles, puis bousille-les!

BBB : Ferme ton livre et fais des films, c’est tout!

M (au comble de l’exaspération) : Mais c’est ce que je fais!

Là, je l’ai perdu. Il farfouille dans un tas de vieux papiers cornés. Je me lève pour descendre à ma station. BBB me tend un papelard qui a dû passer six mois dans la poche arrière de son jean. Son visage est peu engageant, mais je prends le papier.

BBB : Viens dîner là quand tu veux, ok? C’est le resto de mon cousin. On t’invite.

Surprise, je m’arrête un instant. Et puis je souris, déplie le papier, le lis. Enfin, je sors en emportant l’adresse d’un boui-boui où m’attend une autre joute verbale sauce pimentée. Parce que si BBB prétend mépriser le livre… je vois bien, moi qu’il en a lu plus d’un.

*Charlie Parker, célèbre musicien de jazz américain, saxophoniste alto.

**Bruno Dumont, cinéaste français, auteur-réalisateur de « Flandres« , Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2006.

***Lars von Trier, cinéaste danois, auteur-réalisateur des « Idiots » et de « Breaking the Waves« , fondateur du courant cinématographique dit « Le dogme ».

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24 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

24 réponses à “Aventure littéraire métropolitaine – suite

  1. Oh oh oh. Je dirai même plus : oh oh oh.

    Very nice text :-)

  2. C’est vrai ça !

    (tu lis trop)

  3. holden

    c’est le début de ton prochain scénario, n’est-ce pas? vraiment prenant…

  4. Il t’en arrive des choses dans le métro
    alors est ce véridique?

    Si oui c’est ouf
    et personne ne m’accoste dans le métro je dois faire peur..

    héhé

  5. Fafa

    Il a raison, je ne peux qu’acquiescer. :) C’est peu ou prou la réflexion que je me suis faite quand j’ai lu ton post d’hier.

    Ici les gens lisent beaucoup, parlent beaucoup et n’agissent jamais. Comme si la théorie les dispensait de la pratique. Ils sont même incapable d’appliquer ce qu’ils lisent quand par miracle ils le comprennent.

    La plupart du temps ces excès littéraires et rhétoriques cachent un vide intersidèral, une absence totale de substance.

    Biz.

  6. Pfeuhhh moi quand on me parle dans le métro c’est pour me demander un euro. Pas juste (il faut dire que je ne lis pas de livre sur le cinéma, c’est p’te pour ça ?)

  7. Voilà la vieille opposition métaphysique/empirisme, esprit/matière, théorie/pratique, âme/corps…

    Les métaphysiciens, vieille tradition occidentale, considèrent les Idées comme supérieures, et le concret comme vulgaire – car de près ou de loin, avoué ou refoulé, les Idées viennent de Dieu, esprit supérieur, ou de ce qui en tient lieu.
    Les empiristes voient la métaphysique comme de la branlette intellectuelle : rien ne vaut le réel et le pragmatisme, faut arrêter de se poser des questions qui servent à rien qu’à nous embêter.

    Je fais le pari que si vérité il y a, elle se situe quelque part entre les deux, que l’un et l’autre se complètent et s’enrichissent mutuellement – et très différemment selon chacun et sa manière propre de fonctionner, et que c’est donc difficile (et présomptueux) de dire : « c’est comme ça qu’il faut faire ».

    En tout cas, c’est un truc de ce genre que j’essaierai de lui répondre, au gars.

    Enfin, en tout cas, y’en a qui ont de ces méthodes de drague, c’est dingue…

  8. @ Thom : oh oh oh, merci!

    @ Christophe : tu crois? mais je vous en fais profiter quand même.

    @ Holden : (sourire) non, mon prochain scénario de court-métrage est encore plus barré!

    @ Stéphane : of course, c’est vrai! et même pas romancé! Si personne ne t’accostes c’est peut-être parce que tu lis des choses trop complexes, comme Deleuze… (référence, référence…)

    @ Fafa : ah, notre Fafa et son amour de la polémique! :-) Bon, moi je pense plutôt comme Djac, ci-dessous. Même si, c’est vrai, les Français ont une légère tendance à la masturbation intellectuelle.

    @ Cécile de Quoide9 : lis « Baise-moi » de Virginie Despentes aux heures de pointe, tu verras!!!

    @ Djac Baweur : Que dire? je partage complètement ton opinion, et je pense que c’est le cas de la majorité des gens. Je parle des oppositions intellect/pratique, bien sûr, pas de ton point de vue sur les méthodes de drague de BBB… Cela dit, cher Djac, je n’y ai pas vu une technique d’approche, mais plutôt un vrai débat rigolo. Ce que vous avez l’esprit tordu, vous les hommes! héhé…

    @ Christophe : ah ça te fait marrer, hein! huhu…

    @ Djac, again : haha…

  9. @ Stéphane : pardon, c’est pas Deleuze que je voulais dire, mais Debord, référence à la veste bleu de Chine!

    @ Christophe : c’est ça rigole!

  10. mdr
    décidément la veste fait parler d’elle

    je lis les deux
    pas que dans le métro

    dans le métro en ce moment c’est musil
    ou rilke

  11. « Ce que vous avez l’esprit tordu, vous les hommes! héhé… »

    Ben tiens, c’en est un d’homme, ton black, là, justement…
    T’es d’une naïvetééééééééé !
    :)

  12. @ Stéphane : moi, ni Debord, ni Deleuze. Un jour… mais Rilke, partout. « Tout ange est terrifiant… »

    @ Christophe et Djac : et allez, ils se marrent… :-)

  13. Fafa

    :D mon fameux amour de la polémique qui provoque des batailles rangées d’un bout à l’autre de la terre. Je crois que la dernière en date qui a failli tourner à la sauvage engueulade avec un inconnu dans un lieu public t’aurais surement fait rire.

    Pour revenir au sujet, je pense effectivement qu’il te draguait subtilement – la subtilité dans le domaine étant trop rare pour ne pas être relevée – quant à l’opposition entre métaphysiciens et empiriste elle est millénaire. L’équilibre effectivement doit se situer entre les deux. Mais qui cherche un équilibre ?

    La pratique de la lecture est devenue depuis longtemps un rituel social où finalement très peu se posent des questions quant à ce qu’ils lisent. Ils ingèrent ce qu’on leur ordonne d’ingérer. A ce sujet l’histoire des « Bienveillantes » est édifiante.

    Je ne connais pas une personne qui l’ai aimé par contre tout le monde l’a lu jusqu’à la lie.

    La polémique autour de ce livre qui est le premier à utiliser l’holocauste comme vecteur fictionnel n’a interpellé personne. N’a fait réfléchir personne. On est très loin des métaphysiciens là.

  14. @ Fafa : je n’ai jamais lu « Les Bienveillantes ». J’ai donc du mal à juger si le succès qu’on lui a accordé est mérité ou non… et j’avoue que le sujet terrible ne me donne aucune envie de le lire en ce moment.

  15. Coucou Magda, comment va ?
    Une nouvelle aventure littéraire – non métropolitaine, mais passablement souterraine – t’attend ici :

    http://quellesnouvelles.over-blog.com/article-22370713.html

    Toute ressemblance… bla-bla-bla.

  16. Fafa

    Ce n’est pas une histoire de succès mérité ou non je ne l’ai jamais lu non plus. L’anecdote réside dans le fait que tout le monde l’ait lu parce qu’à l’époque c’était ce livre « qu’il fallait lire » sans s’intéresser plus avant au sujet, au style, à ce qu’impliquait le traitement d’un tel sujet par la fiction ect.

    Personne ne s’est même demandé s’il avait envie de lire un roman sur un tel sujet. Dans ces conditions je ne vois pas l’intérêt de lire. On revient à nouveau au degré zéro de la culture. Rien à voir donc avec la querelle empiristes/métaphysiciens.

    Ça serait trop beau.

  17. @ Fafa : le phénomène troupeau de moutons existe partout, pour tout, tout le temps. Je suis d’accord, il y a eu un effet boule de neige bizarre à propose de ce livre. Preuve que les manifestations marketings bien orchestrées peuvent entraîner de gros succès de librairie. Est-ce vraiment un mal? Oui. Mais dans un monde qui fonctionne avec une économie libérale, si cet argent retombe dans les caisses d’éditeurs qui prennent des risques par ailleurs pour publier des choses difficiles, c’est important.

  18. Bon, tu y es allée, dans ce resto ???
    Et tu lis quoi, ces jours-ci ???
    J’ai bien ri ! Et ça m’a rappelé mes années parisiennes et quelques rencontres livresques dans le métro ou le bus…

  19. @ Liliba : héhé, non, je ne suis pas allée dans ce resto! D’une part, je n’ai pas le temps, car en ce moment je travaille comme une barge, et d’autre part… si j’y vais, il faut que je m’y rende armée, je crois… ahah!

    En ce moment, je lis un super bouquin libanais, et le Monde dans le métro, pour m’instruire… Ainsi, cette fois, je rencontrerai peut-être un grand reporter, appareil photo pendu autour du cou, les cheveux ensablés de son retour d’Irak… qui sait. On peut toujours rêver!

    Tu as été parisienne?

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