Le nounours et la mort

Photo de la collection d’Ydessa Hendeles

Les bibliothèques municipales, à Paris, regorgent de trésors. Et notamment lorsqu’elles sont aussi médiathèques. C’est à la formidable Médiathèque Georges Brassens, dans le 14e, que j’ai dégotté le double DVD Varda tous courts. Il s’agit de l’intégrale des courts-métrages réalisés par la géniale bidouilleuse Agnès Varda, qui tient encore boutique rue Daguerre, comme un petit artisan du cinéma, humble et toujours bricoleuse, en dépit des honneurs qui jonchent sa longue carrière.

Sur ces deux DVD se niche une perle : un reportage très créatif, intitulé Ydessa, les ours et etc… sur une exposition de la plasticienne canadienne Ydessa Hendeles à Munich en 2004. Lors de cette exposition, l’artiste a présenté des milliers de clichés en noir et blanc réalisés au début du siècle dernier, représentant des gens posant avec un ours en peluche. Drôle d’idée! Varda nous emmène de photo en photo, interroge les visiteurs (bouleversés, séduits, agacés), questionne Ydessa. Le propos, image d’ours après image d’ours, se dessine. Comment raconter la mort, l’absence et la nostalgie mieux que par ce symbole d’enfance passée, glané pendant dix ans par la plasticienne dans le monde occidental?

Car au-delà de ces images d’enfants aux costumes de marin et aux boucles sages, jouant avec leur nounours préféré, au-delà de ces équipes sportives posant fièrement avec leur mascotte en peluche, au-delà de ces femmes nues alanguies sur un sofa et accompagnées d’un ours bien innocent, la collection d’Ydessa Hendeles exprime une très violente mélancolie. Le flou, la photo abîmée par le temps, le noir et blanc, les costumes d’une époque révolue, l’opposition de l’ours tendre à des images choquantes (tout petits gamins jouant avec de vrais fusils, femmes nues, jeunes militaires) provoque chez le spectateur une tristesse profonde : c’est la chute de l’innocence, c’est l’enfance passée. Un temps auquel nous, visiteurs de l’exposition, n’aurons jamais accès. D’ailleurs, presque toutes les personnes posant sur ces photos appartiennent aujourd’hui à l’autre monde. Les parents de la plasticienne sont juifs, ils ont survécu à l’Holocauste, mais de la famille toute entière, il ne reste plus qu’un seul cliché : celui d’une grand-mère. Cette collection, c’est peut-être la volonté de recréer un album de famille géant, souligne-t-elle.

Dans le film, Ydessa Hendeles, envoûtante sorcière rousse à la beauté très dérangeante, raconte son œuvre et déterre des racines communes à tous – juifs et non-juifs. Devant la caméra d’Agnès Varda, qui ne s’embarrasse pas de chichis et de réflexions métaphysiques sur l’usage de la pellicule ou du numérique, son image nous apparaît brute, soignée dans le cadrage mais filmée à l’épaule, négligeant le son et la qualité de la photographie. Peu de moyens peut-être, mais comme d’habitude chez Varda, le discours et le contenu emportent tout sur leur passage, laissant sur notre écran la trace indélébile d’un cinéma en recherche constante.

Bravo Ydessa, bravo Varda, deux sacrées bonnes femmes qui se produisent elles-mêmes, osent bousculer les cadres avec patience et honnêteté intellectuelle.

Varda tous courts, double DVD produit par Ciné-Tamaris.

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13 Commentaires

Classé dans Cinéma

13 réponses à “Le nounours et la mort

  1. Coucou! de retour de vacances!
    J’ai plein de lecture de retard du coup!
    j’adore l’idée des photos avec le nounours. Je ne connais ni cette plasticienne ni cette cinéaste!
    des bises

  2. Je tire un fil et dévie, fatalement.

    Naguères, quelques milliers de nerds et autres participèrent à l’un de ces récurrents engouements sur la toile, buzz parfois simplement contemplatifs (petites vidéos pour se bidonner devant des fontaines de coca light par mentos générées…), d’autres fois interactifs.
    Parmi ceux-ci, dans le registre « générateur automatique de… », les pochettes détournées d’albums de Martine ont eu leur petit succès, jusqu’à ce que Casterman mette le hola (« Hola ! »). On s’en égayera les pupilles sur la galerie « Martine est très pop » pour l’exemple, et on cliquera sur les liens (dont certains inactifs) en colonne permettant de découvrir d’autres productions (http://popmartine.over-blog.com).

    Le résultat fut un assemblage de couvertures de la petite fille sage tête-à-claques et assez courtement vêtue, accompagnées de faux titres comme « Martine aime la bite » (où l’on voit Martine assise sur la bite d’amarrage de cargos), « Martine et son nouveau congélo » (où l’on voit la pétasse avec un bébé dans les bras qu’elle recouche dans un lit dont on ne distingue que la balustrade supérieure, et qui pourrait fortement faire penser aussi à un congélateur), etc.

    Innocence + mauvais goût.

    Cette longue intro pour quoi ? Eh bien pour ressusciter une interrogation que nous fûmes un certain nombre à exprimer alors dans les commentaires et forums par-ci par-là (sans compter les articles et analyses dans la grande presse), tantôt enjoués par ces détournements de mauvais goût, tantôt écœurés par ces productions qui brisaient le rêve et la sacralisation de l’imagerie de l’enfance, qui ne peut être que pure, immaculée.

    Ici donc un nounours jeté en pâture aux situationx les plus incongrues : des femmes nues, des soldats de la wermacht rigolards… C’est bien cette confrontation du symbole de l’innocence avec d’autres symboles de la culpabilité (le stupre, la haine mortifère…) que sadiquement on aime regarder.

    Ou pas.

    Et puis, relevant la tête avant la relecture de mon comm’, que vois-je au-dessus de mon ordinateur, assis sur une caisse à vin en bois ? Un gros nounours portant un petit tee shirt taille bébé où est inscrit : « Votez LO-LCR ».

  3. @ Neige : ah, raconte-nous vite ton voyage africain! Bon retour!

    @ Christophe : ces photos de gens posant avec des nounours ont été chinées par la plasticienne. Ce n’est pas elle qui les a réalisées. Elle les a réunies pendant dix ans puis les a exposées dans un parcours extrêmement pensé. Aucun mauvais goût, aucun foutage de gueule. Si des femmes nues posent avec un ours en peluche ce n’est pas de manière vulgaire. Ce sont des clichés réalisés dans les années 1900 avec une espèce de volonté artistique bizarre. L’armée allemande, les enfants jouant à tirer au fusil sur des ours, etc., toutes ces photos sont réelles, ce sont des photos de famille, de vacances, etc. Et Ydessa Hendeles n’a fait que les collectionner, les classer, les montrer avec une volonté évidente, en revanche, de raconter quelque chose. Regarde le film… tu comprendras bien où elle a voulu en venir. Certainement pas à une provocation, tu le verras tout de suite.
    PS : il est à toi ce nounours révolutionnaire, là? :-)

  4. Est-ce que tu pourrais me fournir des précisions sur la photo que tu as choisie comme illustration, stp ? Où et quand elle a été prise…

  5. @ Agnès : désolée, je n’en ai aucune idée, car il est impossible d’avoir accès à la collection d’Ydessa Hendeles par Internet. Je n’ai aucune info sur cette photo. Je sais seulement qu’elle fait partie de la collection! Sorry…

  6. Tanpis. Merci quand meme :) .

  7. Tututut’ atteution ! Je n’ai jamais songé à une quelconque vulgarité, mais à souligner la violence de la juxtaposition entre innocence et situations porteuse de, comment dire, moins d’innocence.
    Une femme nue, aussi belle soit-elle, n’est pas le contexte traditionnel qu’on attend d’un nounours.

    Maintenant, l’œuvre est une démarche soulignant l’oxymore visuel permanent, par sa collection et sa présentation mettant le fil rouge nounours comme…

    Bon, j’arrête, je crois que ça n’intéresse personne mes conceptualisation à la mormoil :-)

  8. J’aime beaucoup Agnès Varda mais j’avoue ne pas connaître Ydessa Hendeles, ce que tu en dis est intéressant.

  9. @ Agnès : tu peux toujours tenter d’appâter Ydessa Hendeles avec un ours pour lui demander des infos?

    @ Christophe : mmmmh… pas sûre de comprendre… ;-)

    @ Roooxane : jettes-y un œil, ça devrait t’intéresser, surtout dans la réalisation!

  10. Voilà un film que je veux voir et un DVD pour lequel je pense que je vais craquer : merci pour les liens;)

  11. @ Sylvie : tout ne me plaît pas sur ce DVD, car ce que fait Varda est assez radical. Mais beaucoup de courts-métrages sont beaux et touchants. Notamment celui qu’elle a réalisé à Cuba pendant la révolution est splendide. Tu me diras ce que tu penses de tout ça!
    PS : je crois que le DVD est assez cher… pour ma part je l’ai loué.

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