Femmes tristes, messieurs chics, l’Homme nu

« Gotscho kissing Gilles (deceased), 1993 », photographie de Nan Goldin

Heures ensoleillées à créer des images et des mots qui vont ensemble pour faire des films. Je suis baignée d’un rayon de lumière qui passe à travers les boyaux monstres de Beaubourg, l’oeil tantôt sur le livre de Nan Goldin, tantôt sur la tour Montparnasse. Suspendue dans la lumière du premier septembre, assise à aimer ces images d’il y a vingt ans – femmes tristes, messieurs chics – sur lesquelles l’homme est à nu, déshabillé par l’objectif d’une femme frisée, Nan, la photographe qui porte trop de rouge à lèvres et trop de mascara.

Mon rapport à l’oeuvre de Nan Goldin est complètement silencieux. Tout dans les pages de ce gros livre de photos, I’ll be your mirror. Un livre terriblement émouvant et saturé de couleurs glauques, un livre épuisé, un livre qui ne s’achète pas, qui n’a pas de prix et que je retourne tout le temps feuilleter à la bibliothèque du Centre Pompidou.

Regarder ses amis mourir de la maladie des années 80. Au moins, en photographiant les copains couverts de lésions, rachitiques, bouffés par le virus, elle sauve leur âme, préserve leur identité à jamais. Ils étaient drags-queens, toxicos, chanteurs, ou simplement des amis ; ils meurent, et Nan les immortalise. Tous ces gens, comment s’appelaient-ils? David, John, Maria? Beaucoup d’entre eux sont morts du sida. Si Nan Goldin ne les avait pas photographiés, avec tout cet amour sans fard qui traverse le cadre, que resterait-il d’eux? L’image d’un travesti en perruque blonde sur une scène new-yorkaise. D’un bel homme androgyne aux lunettes fumées. D’une femme au regard perdu qui se maquille dans les toilettes d’un bar. Les travestis déguisent tout, sauf la mort.

Il y a seize ans aujourd’hui, j’ai perdu quelqu’un de cette maladie qu’on me cachait. Je n’étais qu’une enfant, et cet adulte était une lumière dans ma petite existence. Un être différent – même à onze ans on ressent cela, cette différence. Il n’y avait personne de la trempe de Nan Goldin autour de moi, pour me montrer que l’amour peut transcender les images les plus dures. Regarder cette photographie fait mal, mais blesse moins que l’ignorance, et c’est pourquoi, aujourd’hui, donc, j’ai choisi de vous la montrer.

Ci-dessous, quelques images volées avec mon téléphone portable dans le beau livre I’ll be your mirror.


Publicités

21 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

21 réponses à “Femmes tristes, messieurs chics, l’Homme nu

  1. De Nan Goldin je ne connais que ces shoots de Kate Moss, oui nous touchons là aux limites de ma culture:)

    J’aime beaucoup la première photo capturée au portable et le titre de ton billet.
    Mais bon est-ce qu’un avis donné à 6h15 par une midi(nette) comme moi est très pertinent ?

  2. Fafa

    L’expo « the ballad of sexual dependancy » a étrangement coïncidé avec des évènements tragiques dans ma vie. J’avais été marquée par le texte qui cloturait l’expo où elle explique qu’en prenant toutes ces photos elle pensait qu’elle retiendrait auprès d’elle quelque chose de ses amis et de sa vie. Le constat terrible et douloureux, tel qu’on le fait en parcourant ses oeuvres, est qu’au contraire loin de retenir quoique ce soit ses photos sont devenues le reflet de ce qu’elle a perdu.

    J’avais aimé alors que je parcourais l’expo à Beaubourg me sentir en famille entourée de ces images d’inconnus, me sentir invitée et chaleureusement accueillie dans la vie de la photographe.

    Et si beaucoup de ses amis sont morts, beaucoup sont toujours en vie. Ainsi va la vie.

  3. Magda ?
    Ce blog devient de plus en plus très très bien.
    (réaction à la lecture en retard de plusieurs billets : merci)

  4. @ Roooxane : quelle lève-tôt! Impressionnant! Ou bien insomniaque?
    Pas sûre en tous cas que les photos que Goldin a faites de Kate Moss soient la meilleure partie de son travail… cela dit, j’aime assez Kate Moss, m’enfin…

    @ Fafa : oui, tu as raison sur toute la ligne… en tous cas, ce qui est époustouflant chez Goldin, c’est cette lumière qu’elle apporte sur le quotidien : lumière verte et jaune saturée, qui éclaire les zones d’ombres, rend tragiques les fausses joies, mais illumine avec pudeur, sans démonstration les sentiments les plus vrais, aussi. L’amour, l’amitié.

    @ Don : merci, merci! :-)

  5. @ Roxane, PS : oui, au fait, cette photo du travesti est sublime, je suis d’accord. On le retrouve souvent dans l’oeuvre de Goldin. Il est particulièrement émouvant.

  6. Mais merde, merde, meeeeerde ! Fait chier quoi !

    MAIS QU’EST-CE QU’IL A DE PLUS QUE MOI CE CONNAAAAAAARD ?

  7. @ Christophe : tu perds la boule mon Cricri?

  8. la brosse Oral-B tourne jusqu’à 2000 tours minutes pour enlever toute la plaque dentaire.

    avec ça, tu verras qu’elles n’auront plus d’yeux que pour toi mon canard.

    et on dira en vous regardant « un des derniers moments de pure gourmandise, ça se respecte ».

    (quoi la télé, quelle télé? ah, la télé? ça s’éteint, vous êtes vraiment sûrs?)

  9. @ Arbobo et accessoirement, Christophe : il y a vraiment des moments où je ne vous suis plus, les garçons. Faut-il que je vous aime pour vous laisser raconter le contenu de vos soirées télé dans mes commentaires… Alors que je me fends à vous pondre des articles qui racontent de vraies choses sur la vie, l’amour, la mort et rien que ça! ;-)

  10. c’est à dire que vu le contenu de ces photos,
    soit je rentre dedans à fond -mais chacun ses zones protégées et ses marottes pour chialer copieusement- soit on reprend de l’air en déconnant.
    La vie est un cimetière. (pas que, mais indéniablement).

    PS : nous aussi

  11. @ Arbobo : Je te comprends! Moi, je n’arrive pas à ne pas plonger dedans. Pas du tout. Même de loin ça me fout des frissons. C’est comme ça, chacun ses zones sans protection aussi…

    PS : :-)

  12. Note aux benêts, à ceux qui n’ont pas la tévé et à ceux qui s’arsouillent nuitamment à la rhubarbe et autres gracieusetés : Lambert Wilson (mais quel cageot ! mais quel thon !!!) est à l’affiche avec Pascal Elbé d’un flim un tantinet en rapport avec le billet, avec des pédésexuels vaguement en problématique de procréation par la faute à notre législation sur l’adoption de merde.

    Voilà pour le lien avec mon épanchement subséquent, certes en léger décalage mais néanmoins placé ici à point nommé (vu les photos, un peu suggestives, on peut aisément causer de cette tanche de Wilson, quand même).

    Reste aussi un commentaire sans réel rapport, mais bon, je le place ici : ce serait-il possible d’avoir les 10 derniers commentaires (et non seulement les 5) qui s’affichent en colonne tout là-haut là-haut ? Hm ? Pasque vu tout le trafic par-ici, on perd une partie passionnante de l’activité de ce blog littéraire (hu hu hu, blog littéraire, elle est bien bonne celle-là, faut que la ressorte).

  13. Qu’on ne se méprenne pas du commentaire précédent : ces photos, le sujet et tutti quanti me touchent énormément (d’où mon agressivité d’adolescent attardé).

  14. @Christophe: je suis fan (de toi* bien sûr, pas de Lambert!)

    de vous? …. bon allez je te dis tu!

  15. Euh… je… Tu, tu : ça ira très très bien (oh la la, Magda va me faire une scèèèèène !) :-D

  16. @ Christophe : bon, vas-y drague Roxette, je suis partageuse, moi. Je suis une hippie. Virtuelle.
    Je vois pas bien ce que vient faire Lambert Wilson au milieu des photos de Nan Goldin, je mettrai ça sur le compte d’un verre de chinon? :-) Et tu as vu que je t’ai obéi en ce qui concerne les commentaires.

    @ Roxane : je le dirai à ton fiancé. (Partageuse, hippie, mais garce : c’est moi). héhéhéhéhéhéhé

  17. Ah tu es une choute pour mes caprices de blogueur qui aime bien avoir tous ses petits conforts.
    Manque plus qu’un module d’abonnement pour recevoir un mail à chaque billet, et ce sera le bonheur parfait :-)

  18. @ Christophe : ah ça je ne sais pas comment on fait. Mais il y a toujours le flux RSS là-haut… tu n’as pas une page netvibes, toi le bio geek? ;-)

  19. Arghh, le RSS… Comme je l’ai dit ailleurs, il me faudrait un gestionnaire RSS super costaud pour organiser les thématiques de tous mes suivis (j’ai pourtant bien mieux que NetVibes (n’oublions pas que je suis sur Mac…), mais ce n’est pas encore suffisant). Je suis tellement débordé dès que je suis mes flux RSS, même agrégés par pages thématiques, j’abandonne au bout de deux jours. Mon problème est que j’ai tendance à cliquer RSS dès que je trouve une page intéressante.

    Brefle : chuis foutu.

  20. @ Christophe : explique-moi comment on met la newsletter en place si tu sais le faire…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s