C’est inuit!

Le photographe suisse Claude Baechtold, le 26 septembre 2008, à la librairie de la Villette à Paris, pour la sortie de son livre « Pôle Nord »

Bien que Fashion m’ait interdit de lire la presse féminine pour mon bien, je la trahis régulièrement en achetant le magazine Citizen K, qui n’est pas mal du tout : si les fringues proposées y sont inaccessibles (180 euros pour une culotte bouffante qui me rappelle ma nièce de quatre mois, au mieux, et une pouliche de cirque, au pire), du moins les articles sur l’art sont à la portée de tous. C’est donc dans un numéro de Citizen K dédié à la Suisse, que je découvre la Collection Baechtold’s Best (vous apprécierez le jeu de mots*, surtout Christophe, je n’en doute pas) publiée par de jeunes éditions helvètes appelées Riverboom.

La Collection Baechtold’s Best se présente comme un drôle de guide de voyage : dix images pour illustrer un cliché, une idée reçue, sur deux pages. Comme un entomologiste, Claude Baechtold, le jeune photographe (36 ans seulement) responsable de ces petits bouquins, photographie et classe les images de chiens, de femmes, de barbes afghanes, de frigos échoués sur la grève nordique, de cowboys texans, etc etc, par taille, longueur, couleur, etc etc.  Tout cela sur un mode léger, qui joue avec les clichés et nous fait visiter les quatre coins du monde avec humour. Je vous recommande vivement le site des éditions Riverboom sur lequel plusieurs séries sont disponibles.

Hier, Claude Baechtold lançait son nouvel opus intitulé Pôle Nord, à la librairie de la Villette, à Paris. J’y suis allée de ma petite interview, étant gracieusement invitée par Romain Santamaria, l’encore plus jeune (26 ans) responsable éditorial de Riverboom pour la France. Je reviendrai sur cette jeune maison fort sympathique dans un autre billet (vous aurez même droit à la vidéo correspondante). Pour être plus au calme, j’ai appâté Claude Baechtold à l’extérieur de la librairie avec la perspective d’une cigarette. Ce qui n’a pas empêché deux groupies de se jeter sur ma proie : « Continuez, vous nous faites rêver, et c’est rare… » Je suis bien d’accord avec elles.

Magda : On se tutoie? Combien de temps es-tu parti au Pôle Nord pour réaliser ce livre? J’ai l’impression que tu es parti plusieurs fois…

Claude Baechtold : Eh bien non, je n’y suis allé qu’une fois. C’est un voyage long, mais pas très compliqué, en fait. Je ne suis pas allé au Pôle Nord même, parce le Pôle Nord… c’est une plaque de glace qui bouge et qui fond! Mais je suis allé à Siorapaluk, qui est le village le plus septentrional au monde, tout au nord du Groenland, où vivent quatre-vingt-huit personnes.  C’est le dernier bastion humain avant le Pôle Nord.

Magda : Comment se prépare-t-on à un tel voyage?

Claude Baechtold : J’étais peu préparé. Je ne savais même pas s’il y avait des pingouins au Pôle Sud ou au Pôle Nord, je mélangeais les deux. Ma référence, c’était Petzi au Pôle Nord, un livre danois pour enfants! J’y suis allé en néophyte, comme pour beaucoup de mes voyages. J’ai pris plusieurs avions, puis des chiens de traîneau, un hélicoptère, avant d’arriver à ce village où je suis resté un mois en dormant chez l’habitant, dans une petite maison en bois. Les Inuits vivent maintenant dans des petites maisons en bois colorées assez photogéniques.

Magda : Qu’est-ce que ça fait de voir le Pôle Nord?

C. B. : Je n’ai pas vu le Pôle Nord même! Il est encore à plusieurs milliers de kilomètres. C’est de ce village que partent les expéditions pour le Pôle Nord. J’ai rencontré des gens qui y sont allés, par contre. Le Pôle Nord est un endroit mythique, le sommet de la planète. L’ambiance est très étrange. J’y suis allé en avril-mai et il faisait jour tout le temps. Le spectacle était étonnant et cauchemardesque : la nuit est une sorte de pénombre grise, avec des hurlements de chiens, des cadavres de phoques en décomposition et des squelettes d’animaux divers. Une vision infernale à quelques mètres d’un paysage superbe, blanc immaculé, avec des icebergs, des traîneaux, des Inuits magnifiques habillés de peaux d’ours blanc. La nourriture est étonnante aussi : on mange de la viande, et crue la plupart du temps. Ce qui n’est pas cru est bouilli simplement. L’alimentation cuite existe depuis seulement un siècle chez les Inuits, car c’est un pays sans bois et sans végétation. Le plat national, le kiviat, est un phoque farci de trois cents oiseaux attrapés au filet à papillons qui faisande sous des cailloux pendant trois mois d’été. A l’automne, ils mangent le fromage d’oiseau. C’est abominable. Certains explorateurs en sont morts, dont le célèbre Rasmussen (le grand héros du Pôle Nord qui a contribué à répertorier et faire exister la culture inuit). C’est un monde étrange et fascinant, politically incorrect.

Magda : Tu vis à Pékin. C’est un choix?

C.B. : C’est un choix. En rendant visite à mon frère qui y vit, j’ai trouvé la ville intéressante, décalée. La Chine est un pays extrêmement drôle en fait!

Magda : Tu en as fait un livre, Pékin. L’idée de la collection, c’est d’accumuler les clichés : aussi bien les photos que les idées reçues. Par là, as-tu essayé de déjouer l’image fausse qu’on peut se faire de la Chine?

C.B. : On n’a pas abordé la Chine de manière différente de la manière dont on a abordé l’Afghanistan, ou le Pôle Nord, ou la Suisse. On essaie d’être drôles ; souvent, les choses les plus frappantes sont visuelles… Les Afghans ont des barbes magnifiques, c’est pas nouveau, mais c’est drôle de les répertorier! Quand on voyage en Afghanistan on croise dix mille barbes, en Irak on croise dix mille moustaches, au Pôle Nord cinq cent cadavres de phoques! Parfois, les images participent du cliché, parfois non. Pour la Chine c’est pareil : on dit que les Chinois mangent des choses étranges, et c’est vrai. Les voir manger une étoile de mer, c’est étonnant! C’est un cliché qui parle d’une réalité chinoise : il y a vingt ans, on crevait encore de faim en Chine et on était obligé de tout manger. Manger du rat en Chine n’est pas si rare.

Magda : L’idée de ces livres, alors, ce serait de montrer la diversité des images du monde à travers le cliché?

C.B. : Cette collection est une manière candide d’aborder le monde et de le classer comme on classe des papillons. On classe les papillons en Chine de la même manière qu’on classe les papillons en Suisse. Quand on se moque un peu des Irakiens parce qu’ils ont tous des moustaches, après on se moque des banquiers suisses qui sont tous habillés en complet gris avec des cravates abominables! Il y a des choses drôles dans chaque pays, et l’idée, c’est de les mettre en évidence par les séries.

Magda : D’autres séries en vue?

C.B. : Chaque saison, on publie un nouveau guide. On en a sorti quatre cette année et on en sortira quatre l’année prochaine. On aimerait bien le faire à large échelle, on aime bien les pays étranges, on voudrait faire la Corée, par exemple… C’est une espèce de collection à deux balles, comme les collections d’opercules de crème à café** : à la fois c’est un peu ridicule, à la fois, ça parle beaucoup du pays. Quand on lit un guide de voyage sur un pays, on n’a pas l’ambiance visuelle du pays. Nous, on voulait simplement faire un résumé visuel, cocasse, d’un pays, qui se lit assez rapidement, sans prétention.

Magda : Si tu étais un livre toi-même?

C.B. : Je serai Le Maître et Marguerite de Boulgakov!

Magda : Pas mal!

C.B. : Je trouve que c’est le livre le plus délirant que j’aie jamais lu. J’aimerais avoir ce décalage, cette force d’humour noir! Peut-être que je l’aurai un jour!

* Jeu de mots avec le nom du dramaturge allemand Bertolt Brecht, pour les flemmards, les ignares ou les nuls en jeu de mots comme moi.

** Ca doit être suisse, ce genre de collection…

Publicités

29 Commentaires

Classé dans Interviews d'auteurs

29 réponses à “C’est inuit!

  1. sympa cette interview

    le froid ça peut attirer, pour un moment, un instant.
    les inuits me fascinent,
    et les voyageurs aussi, mais je ne sais pas si je me lancerai dans telle aventure, et la bouffe ne m’attire guère.

  2. Bon, je te pardonne Citizen K, mais parce que je suis magnanime et que ce photographe me plaît bien. ;) Sympa l’interview!

  3. @ Stéphane : hé oui, la bouffe a l’air ignoble, mais la vision cauchemardesque par une nuit grise d’été au Pôle Nord, ça m’excite complètement.

    @ Fashion : ouf! j’ai eu très chaud là… héhé. Je savais que le jeune homme serait mon arme fatale pour que tu m’excuses ce vilain travers. Bon, avouons-le : c’est quand même super snob, Citizen K. Est-ce qu’on peut vraiment appeler ça de la presse féminine? mmmh?

  4. @ Stéphane : on attend encore un peu, il fait enfin beau à Paris… on ira se geler le nez un peu plus tard. Dommage toutefois qu’il n’y ait plus tellement d’igloos en glace.

  5. ouais c’est clair
    mais on peut en faire un nous même un igloo en glace

  6. @ Stéphane : balèze! Il faut déjà tailler les blocs de glace, ce qui n’est pas une mince affaire… tu crois que ça s’achète tout prêt au Casto inuit du coin?

  7. hahaha
    faut regarder sur leur site internet
    hhaha

    moi je veux bien tailler la glace

    aller

  8. Sauf que les igloos sont faits de blocs de neige tassée et non de glace (la glace conduit le froid – parfait pour un congélo ou une morgue – tandis que la neige isole du froid – mieux pour une habitation destinée à des gens vivants).
    Désolée, je sors.

    P.S.: Très chouette interview :) . Il a l’air charmant ce jeune homme.

  9. ah merci
    c’est moi,
    je sors
    nul en architecture d’igloo

  10. @ Stéphane : ouais moi aussi je suis nulle en archi d’igloo. En archi tout court probablement. Ne me demandez même pas de construire une cabane à playmobil. Je suis un vrai manchot (ah non c’est les pingouins au Pôle Nord… ahahahahah)

    @ Agnès : c’est dans les sagas islandaises que tu as appris à bâtir un igloo avec autant d’assurance! Wow! j’aimerais bien faire un bonhomme de neige avec toi à Berlin, tiens. ;-)
    Et oui, il est charmant, Claude Baechtold, très drôle et très intéressant. Comme ses bouquins, qui, moi, me bottent vraiment. Ça devrait te plaire.

  11. Pas dans les sagas, non, j’ai un livre de Nicolas Vanier sur la survie dans le Nord qui trenne à la maison ; on y apprend notamment ce genre de choses ;) .
    Bon alors pour les bonhommes de neige, La référence c’est quand meme les Deranged Mutant Killer Monster Snow Goons dans Calvin and Hobbes… tu sais à quoi t’en tenir :D . Au fait, quand migres-tu vers Berlin ? (en parlant de migration, ça me fait repenser à un petit film d’animation complètement farfelu qui devrait te plaire : http://alexandre.heboyan.free.fr/film.htm)

    Quant au livres, je suis allée voir leur site et c’est vrai que ça a l’air sympa.

  12. @ Agnès : Nicolas Vanier, tout s’explique… ça doit être bien intéressant d’ailleurs.
    Je ne connais que très peu Calvin & Hobbes, je suis donc allée googliser les bonshommes de neige dont tu parles, j’ai rien vu de bien terrifiant à part qu’ils ont deux boules de neige pour la tête… hihihi.
    Pour la migration vers Berlin eh bien… je devais partir en janvier mais… il y a du neuf dans ma vie (je pars normalement avec une équipe documentaire sur un projet dans un pays très étrange!) et pas mal de boulot intéressant qui vient de tomber à Paris. Alors, Berlin, ce sera pour le Nouvel An, comme d’hab, et pour les vacances, puis pour réaliser mon film quand toute la production sera réunie!

  13. Les Snow Goons bicéphales, c’est juste la version de base. Après, Calvin a des mises en scène très gore ;) . C’est bien que t’es plein de projets – juste dommage pour Berlin, quoi ; faudra qu’on essaye de se voir cet hiver. Mais quel est donc ce pays étrange dont tu parles ? Moi curieuse :D .

  14. @ Agnès : ah, je ne veux pas le dire tout de suite… mais j’en parlerai si ça se fait et que j’en suis certaine à 100%. Pour l’instant il y a encore trop d’aléas. je ne veux pas forcer le destin.
    Des mises en scène gore de Calvin? ouh… au fait, Calvin c’est le tigre ou le gosse?

  15. Calvin, le gosse, a une imagination très fertile et à tendance assez violente. Tu devrais lire ça – en vo, of course -, je suis sure que ça te plairait.

  16. @ Agnès : oui, j’en ai feuilleté un une fois, c’était sympa. Bon, je note. Faut que j’aille à la bibliothèque histoire de souffrir encore un grand coup devant tous ces titres à lire. Dire qu’on n’a qu’une vie!

  17. Roxane

    Sa réponse à ton « qu’est-ce que ça fait de voir le pôle nord? » est un petit bijou « d’oralité/ d’écriture », bon je ne sais pas quel terme convient exactement.

    Oui le jeu de mot est fun:D

    Et pour finir ils sont où les pingouins?

  18. @ Roxane : c’est juste, Claude Baechtold s’exprime très bien et très clairement, il n’a pas cette tendance très courante au « euh » que nous avons tous en interview ou lorsqu’on parle publiquement.

    Pour les pingouins : « On peut rencontrer le petit pingouin du pôle nord jusqu’à la Bretagne. Ce dernier vole alors que le grand pingouin, espèce éteinte dans les années 1840, ne le pouvait pas. » Merci Wikipedia.

  19. Au secours, à force de lire intensément de l’allemand (j’avais un travail de correction à effectuer ce week-end, c’est lui le fautif), je finis par trouver normal d’écrire « trenne » (de trennen, séparer) pour « traine » dans mon com sur Vanier. Et je ne m’en rends compte que plusieurs heures après… mon cerveau se déglingue et je deviens perméable à tout (ça c’est d’avoir lu « Der Steppenwolf ») :( .

  20. @ Agnès : un pur exemple de snobisme littéraire, tout cela à travers une petite faute de français, vraiment… chapeau bas, miss Agnès. :-)

  21. Mo

    @Agnès, moi je trouvais çajoli comme faute, et tout à fait approprié: les traineaux ne peuvent-ils pas être trainer par des rennes?

    @Magda: cette collection me fascine déjà. J’ai tendance à prendre en photo des accumulations, et rien ne me plaît tant qu’un voyage dans un pays bien improbable, même si j’ai pour le moment renoncé à partir en Afghanistan – mais qu’est-ce que j’aimerais ça!!! Mais je serai forte, je n’achèterai rien, j’ai fait voeu d’abstinence jusqu’à fin octobre minimum…

  22. @ Mo : Claude Baechtold a justement sorti un livre sur l’Afghanistan. Bon, tu n’es pas obligé de l’acheter maintenant puisque tu es en ascèse, mais il ne va pas s’envoler, tu le retrouveras dans les rayons début novembre… ;-)

  23. What a nice billet. Merci pour la découverte et non merci, pas de Kiviat pour moi.

    Je m’incruste juste pour dire « C’est vrai » en roulant les « r »; ce snobisme germanophone est absolument délectant.

    Je kiffe. Je reviendrai.

    Kellouza

  24. Jeu de mots : Gr. n. m. (V. aussi Je de maux). Travers linguistique essentiellement masculin particulièrement pitoyable visant associer deux ou plusieurs mots sans relation notable ou nécessaire dans le but d’évoquer une autre idée, visant ainsi à faire montre d’une capacité à l’abstraction et au second degré (processus égotiste : « eh t’as vu comment chuis fortiche ! ») et à souligner la capacité de distanciation vis-à-vis des drames de notre monde contemporain en une attitude rigolarde digne de Saint-Jean Amadou. Ex : « Richard, il adore les jeux de mots : je le kiffe, Richard »

    :-(

    Existe aussi en bleu.

  25. je kiffe aussi richard ^^
    et je ne te jette pas la pierre

    (uh uh, patron, un double!)

  26. ha ha ha ! à se rouler par terre !

  27. @ Kellouza : danke schön. Pas de kiviat pour moi non plus ce soir, j’ai la migraine.

    @ Christophe : tu racontes beaucoup de conneries, c’est vrai, mais avouons-le tout de go, tu écris très bien.

    @ Arbobo : celle-là je l’ai comprise aussi. J’adore les ballons dirigeables, c’était facile. Patron, vous lui en remettrez un de ma part.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s