Les inavouables rasoirs : la palme!

Ça, c’est Sanary-sur-Mer. Prenez vos billets de train… on y va!

Imaginez que nous sommes à Sanary-sur-Mer. Car si je devais installer le festival de la palme du livre inavouablement rasoir, ce serait bien dans cette bourgade au bord de la Méditerranée, où tous les bateaux sont colorés et les poissons pêchés-grillés du jour.

Nous, membres du jury, tirés à quatre épingles, sobres mais chics, habillés par Yamamoto* par exemple – on ne fait pas plus sobre et intemporel. A l’image d’un grand classique de la littérature internationale. Nos invités sont nombreux et viennent des quatre coins du monde : Émile Zola en Martin Margiela, accompagné de Marie Darieussecq en Dior, Milan Kundera et son noeud-pap’ de chez Saint-Laurent, Michel Houellebecq qui a encore oublié de s’habiller, et qui est venu tout nu au bras de Marguerite Yourcenar Andrée Chédid** qui écoute dans un casque le dernier morceau de son petit-fils, M. Et tant d’autres, illustres auteurs de livres décrétés rasoirs par un jury de blogueurs impitoyables : Marcel Proust, racé et phtisique, toussant toute la Recherche et perdant son temps à essayer de comprendre ce que Goethe lui raconte en allemand sur un jeune Werther qui en bave grave dans la vie. Khalil Gibran qui essaie de prophétiser les résultats, comme d’habitude. Camus qui a peur de chuter en recevant la palme, Paulo Coehlo intégralement vêtu de doré par Paco Rabanne, Tolstoï qui fait la guerre à Dostoïevski pour savoir s’il aurait voté pour lui, Robbe-Grillet jaloux de Boris Vian qui drague Antonia Fraser. Tous, sans exception, attendent le grand moment : la remise de la palme du grand classique littéraire qui est le plus tombé des mains des lecteurs de Ce Que Tu Lis.

Dans la lumière dorée du couchant, environné par le bruit des vaguelettes azurées, s’avance Louis Garrel (comment ça, qu’est-ce qu’il fout là? c’est mon festival, je choisis qui je veux pour remettre la palme, n’en déplaise à Roxane, Funny Face, Fashion, Maude et Stéphane). Il déplie l’enveloppe sacrée, remet une boucle noire en place dans sa chevelure de dieu grec (j’en fais trop, oui, je sais) et de sa bouche délicate il prononce le titre tant attendu…

Belle du Seigneur d’Albert Cohen!

Toute l’assistance frappée de stupeur se retourne vers le fond de la salle où Monsieur Cohen, charismatiquement tranquille, se lève pour recevoir son trophée. Et c’est bien là, chers amis lecteurs et participants à ce jeu cruel, que notre palme montre ses limites. Car si Belle du Seigneur est effectivement un grand classique que peu de gens arrivent à lire d’un trait, il a néanmoins été écrit par l’un des plus touchants auteurs de notre siècle, le magnifique Livre de ma mère étant le témoignage le plus émouvant de la production d’Albert Cohen.

Et là, j’imagine assez bien le grand écrivain monter sur scène, se saisir de la palme et regarder le jury avec un peu de compassion. Nous n’avons peut-être pas tous réussi à terminer Belle du Seigneur, mais ne serait-ce pas en fait parce que l’époque nous intime de consommer le livre comme on consomme un épisode de série TV ou un pot de Nutella? En fait, moi, j’ai un peu honte (et j’ai moi-même voté pour ce grand bouquin). Et j’ai très envie de reprendre Belle du Seigneur, d’en achever enfin la lecture et de me dire, comme Neige, que ça valait sacrément le coup.

Après ça, on irait tous clore le festival avec un bon coup de Bandol devant le port, Monsieur Cohen nous pardonnerait nos gamineries et on écouterait Marguerite Yourcenar Andrée Chédid** chanter du M.

* Je ne peux que vous recommander le beau documentaire de Wim Wenders, « Carnets de notes sur vêtements et villes », sur le couturier Yohji Yamamoto, entre Paris et Tokyo. Leçon de cinéma, comme d’habitude, par mon réalisateur chouchou.

** J’ai honte. J’ai fini de rédiger ce post à 2h du matin la nuit dernière. Et j’en ai confondu Yourcenar avec Chédid. Lamentable. Merci Arbobo pour la rectification.

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28 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

28 réponses à “Les inavouables rasoirs : la palme!

  1. Pingback: Fashion News » Blog Archive » Les inavouables rasoirs : la palme!

  2. pauvre Albert… Ceci dit, mieux vaut recevoir que ne rien recevoir, l’indifférence est encore pire…
    Quant à Sanary, c’est super joli. Je pourrais te conseiller un bar, une librairie, un endroit où s’approvisionner en délicieux biscuits provençaux…

  3. j’apprends incidemment grâce à toi qu’andrée chédid n’était qu’une mère porteuse :-)

    je ne suis pas certain d’avoir envie de me lancer dans ce cohen, malgré l’émotion qu’il a souvent provoqué autour de moi. Mais la taille du bouquin n’y est pas pour grand chose (heureusement! size doesn’t matter ^^)

  4. Fafa

    !!! Les grands auteurs peuvent avoir écrit de l’illisible non ?

    Il ne s’agit pas de remettre en cause Albert Cohen – puisque j’ai voté pour lui – mais de souligner que ce livre (qui a rendu complétement nunuches deux générations de lecteurs avant nous) est loin d’être le meilleur de cet auteur que pour ma part j’adorationne et adulâtre tout comme j’entretiens une folle passion pour Solal.

    Le Solal du « Solal » d’Albert Cohen, avant qu’il ne devienne cet être niais, mielleux et content de lui de « Belle du Seigneur ».

    J’ai lu probablement tout ce qu’à écrit Albert Cohen et je confirme que « Belle du Seigneur » est son pire roman. Sache qu’il ne m’est pas tombé des mains car je me suis accrochée et je l’ai lu courageusement jusqu’au bout 3 fois tant j’aime Solal et tant je crois en Albert Cohen plus qu’en moi même. Remettant en cause à chaque fois un jugement qui aurait peut être été hâtif ou mal aspecté pour cause de jeunesse, d’inexpérience où d’ignorance.

    Il y a dans ce livre des passages magnifiques, trop peu nombreux hélas mais surtout des lenteurs des lourdeurs et un côté pataud qui ne rend en aucun cas graçe à son auteur.

    Je persiste et signe Belle du Seigneur est un livre au ras des paquerettes en regard du reste de l’oeuvre du grand auteur qu’est Albert Cohen.

    (j’ai terriblement envie de relancer ici un débat sur le niveau de ceux qui ont sacré ce livre mais j’ai promis à mon clavier de ne plus polèmiquer sur le sujet)

    La chianterie quasi hors concours d’Eugénie Grandet sur laquelle la planète entière s’accorde ne met pas en cause le grand talent de Balzac à ce que je sache.

    NB : Je me pose en contre suite à ta remarque sur « l’époque qui va trop vite et nous qui lirions trop mal ». J’ai voté pour Cohen et ne me sens pas du tout concernée par ce constat, je ne comprends pas par contre comment tu peux penser que nous ayions pu mal lire – cf. « consommer » – Belle du Seigneur pour l’honorer de la palme du livre rasoir. En ce qui me concerne c’est tout le contraire « Belle du Seigneur » a eu plusieurs fois toute mon attention ; je suppose d’ailleurs qu’il n’y a eu que les lecteurs de pavés assidus et diplômés pour oser s’attaquer à ce morceau.

    Je te souhaite bon courage pour la relecture car je sais à quoi tu t’exposes et merci pour le Bandol mais je prendrais un Ruinart millesimé à la place ;)

  5. Fafa

    rha ! désolée je me suis laissée emporter et j’en ai mis une tartine.

  6. Ton billet m’a fait hurler de rire : bien sûr que tes fantasmes peuvent donner le prix, à condition que les membres du jury ne soient pas habillés par Yamamoto.
    Sinon, être élu Livre le plus rasoir de l’année pour gagner le droit d’être lu ou relu, c’est finalement pas mal, non ? ;)

  7. funny face

    Sanary, c’est super joli, je vis pas loin en plus …
    « belle du seigneur », je ne l’ai pas lu et du coup je ne sais pas si je vais le lire (il est dans la bibliothèque de ma grand mère …) je préfère boire un coup sur le port !

  8. **pas de quoi ^^
    je suis connu pour ne jamais me relire avant de publier :-/ (c’est vrai)

    moins gai, mais à lire pour la femme de théâtre que tu es, ce point de vue intéressant :
    http://www.telerama.fr/scenes/mc-93-vs-comedie-francaise,34325.php

  9. @ Amanda : ouh, moi aussi j’adore Sanary, j’y ai passé plusieurs étés… mais si j’y retourne je te demanderai tes adresses secrètes!

    @ Arbobo : je ne sais pas si la taille compte mais l’énormité de mon erreur était bien là. Merci pour ta vigilance.

    @ Fafa : je te suis sur le Ruinart, on se fait la bouteille à deux en cachette! Quant au livre… oui, j’ai envie de le finir, c’est un challenge. Neige ne dit du bien, tu en dis du mal. J’ai envie de me faire mon avis perso. Ca risque d’être long et douloureux. Pour filer la métaphore lancée par Arbobo, tout ce qui est long n’est pas forcément bon…
    Au fait, j’aime tes tartines matinales!

    @ fashion: tu as raison ce n’est pas mal du tout! Tu n’aimes pas Yamamoto? Je veux bien débattre du choix du couturier, mais tout le jury doit être homogène. Je trouve ça bien plus classe. J’attends tes suggestions. N’oublie pas qu’à Sanary il fait chaud : pas de cuir, pas de Gucci ou de Versace donc.

    @ Funny Face : moi aussi mais en tant que Présidente du festival, je ne peux pas me laisser aller uniquement au sirotage de Bandol en terrasse, héhé.

  10. @ Arbobo : bel article, je connaissais l’histoire, mais c’est bien que Conrod en parle… et son propos est si juste lorsqu’il dit « les élites de ce pays (politiques, économiques, souvent médiatiques…), comme de la plupart des pays occidentaux, n’aiment plus l’art (quand il n’est pas soluble dans le divertissement), la culture (quand elle n’est pas industrielle) ni la pensée (quand elle persiste à revendiquer son autonomie). »

  11. Coehlo en Paco Rabanne c’est un peu cliché ou alors tellement évident par contre Michel Houellebecq à poil, euh non merci!
    Personnellement j’ai aimé « Belle du seigneur », quant au « Livre de ma mère » il m’attend encore avec sa belle couverture (édition de poche oui certes mais orné d’un tableau que j’adore).

    Va pour Louis Garrel, mais pour les fringues je préfèrerais Balmain plus glamrock.

  12. et bougre de merdre j’ai encore fait une faute d’orthographe dans mon message.

    Je savais pas que Andrée Chédid était la mémé de M, bon ok ils ont le même nom…

  13. @ Arbobo: peut-être pas très gai ce lien mais non dénué d’intérêt.

  14. @ Roxane : ouais je sais mais j’aime bien les clichés depuis mon interview de Claude Baechtold. L’auteur de « L’alchimiste » en doré c’était vraiment trop tentant.
    Et pour Balmain, ouais faut voir, trop « in », trop « Vogue », moi je veux de l’intemporel dans mon festival. L’an dernier c’était Balenciaga partout, maintenant je suis sûre que Kate Moss laisse Pete Doherty pisser sur son foulard frangé. Comment ça, ils ne sont plus ensemble? Et alors? On ne peut plus inviter ses ex à faire pipi sur ses vieilles sapes? huhu.

  15. erzébeth

    Ah ben voilà qui me donne envie de lire Albert Cohen – parce qu’en attendant, je ne peux pas juger le vote final (ce qui est très frustrant). D’autres livres méritaient de gagner mais qui sait, peut-être qu’il n’a pas volé sa palme non plus !

    (et j’adore le commentaire de Fafa)
    (ça me donne encore plus envie de découvrir cet Albert. Allez, je m’y colle en 2009 !)

  16. @ Erzébeth : finalement, « Belle du Seigneur » récolte des lecteurs, c’est drôle. C’est vrai, d’autres livres auraient pu gagner haut-la-main mais… là, on tape quand même dans le grand classique inavouable et ça me plaît!

  17. Rho la vache, je me suis mordu l’arrière de la langue ce matin en éternuant, ça me gêne, vous pouvez pas savoir.

    (ce qui m’amuse, c’est que j’en connais une qui va chercher jeu de mots et autres contrepets, alors qu’il ne s’agit que d’un je de maux exprimé nuitamment, avant le coucher de mon pbk d’abord, et de mézigue ensuite)

    (n’empêche, ça fait hyper trop mal quand on mange des tomates dessus)

  18. funny face

    @ christophe : faudra que tu m’apprennes comment on peut arriver à se mordre l’arrière de la langue … en éternuant … arf ! peut être dans une BD de Placid et Muso …. non ? ou alors tu devais penser à quelque chose d’inavouable …. ( huhuhuhu !)

  19. B’en nan, je ne sais pas, peut-être est-ce du à ma très grande langue (tout le monde sait que je l’ai bien pendue, mais elle est effectivement d’un gabarit maousse, sans toutefois concourir dans la catégorie démoniaque de celle de Gene Simmons, le bassiste de Kiss http://www.pop-hits.net/article-3706165.html).

    Enfin brefle, ce matin, ça me fait une sacrée grosse bouboule au fond de la bouche qui asticote mes dents de sagesse (malheureusement, seules icelles sont sages, c’est sot).

  20. @ Christophe : tu m’as régalée avec tes histoires de Kiss et de langue. C’est le commentaire le plus à côté de la plaque qu’on n’ait jamais laissé sur un de mes billets. J’ai passé un quart d’heure dans mon bain à imaginer comment on pouvait se mordre le fond de la langue. J’ai même essayé de me faire éternuer avec la mousse. Sur ce, je vais m’habiller.

  21. Graumph! *les interjections s’encombrent au seuil de ma bouche, se bousculant pour sortir*
    J’ai spontanément trépigné de satisfaction en voyant qui était le lauréat. Quand j’ai lu Belle du Seigneur, j’ai été subjuguée pendant les premiers chapitres et affreusement déçue par le dénouement de la scène entre Ariane et Solal. Je me suis sentie trahie par la réaction que Cohen prête à cette pintade, et n’ai plus lu les centaines de pages restantes que par une sorte d’acquis de conscience, espérant que mon goût pour ce livre allait revenir… Sans succès. Bon, j’ai pas trop forcé non plus, hein, tant la sensation de trahison a été cuisante.
    Quelques temps plus tard, pour mes études, j’ai contacté le président de la société des amis d’Albert Cohen (ou un truc comme ça) qui a été proprement imbuvable, et mon esprit paresseux a achevé de se dire que Cohen = sale vieux mufle.
    Et voilà que je lis le commentaire de Fafa, qui diaboliquement me flanque le doute!
    Je profite de ce commentaire pour t’informer que je t’ai citée dans mon dernier billet (s’agit d’un tag, mais j’aime pas qu’on me force, alors je ne force personne, mais j’informe tout de même :-) ).

  22. @ Christophe : euh…

    @ Kali : ah, oui, je pense que « Belle du Seigneur » n’a pas eu la palme pour rien… il m’a emmerdée tout autant, et pourtant je ne suis pas allée aussi loin que toi dans cette lecture!
    Mais Cohen = sale mufle, ça non, je n’y crois pas. Vraiment, penche-toi sur « Le livre de ma mère » qui est d’une délicatesse et d’une sensibilité masculine absolues.
    Merci pour ce que tu as écrit sur moi dans ton billet, cela m’a fait très plaisir!

  23. Argh c’est donc Belle du seigneur qui a été élu LE livre rasoir!
    Je comprends Kali: moi aussi c’est la 1ère partie du livre qui me plait le plus. J’adore la description du milieu des fonctionnaires de la Société des nations, et de la famille de Solal.
    Je trouve que ce bouquin est avant tout un exercice de style.
    Fafa m’a donné envie de lire d’autres Cohen!
    Je ne résiste pas à l’envie de te mettre un petit extrait :
    « Dans la salle des pas perdus, les ministres et les diplomates circulaient, gravement discutant, l’œil compétent, convaincus de l’importance de leurs fugaces affaires de fourmilières tôt disparues, convaincus aussi de leur propre importance, avec profondeur échangeant d’inutiles vues, comiquement solennels et imposants, suivis de leurs hémorroïdes, soudain souriants et aimables. Gracieusetés commandées par des rapports de force, sourires postiches, cordialités et plis cruels aux commissures, ambitions enrobées de noblesse, calculs et manœuvres, flatteries et méfiances, complicités et trames de ces agonisants de demain ».

  24. M’en fous, veux une microrobe Balmain (au moins même émêchée je ne risque pas de me faire pipi dessus) sinon je viens pas.
    celle-ci m’irait comme un gant: http://desourcesure.com/uploadv3/balmain.jpg

  25. @ Neige : je me souviens bien de ce passage, il est quand même formidable. Et actuel, tiens tiens… on pourrait l’appliquer à beaucoup de hauts lieux politiques d’aujourd’hui, non? Et pas seulement à Genève…

    @ Roxane : ben dis donc, elle est pas bien longue en effet cette microrobe… ravissante. Par-dessus ça, une bonne peau de phoque rapportée par Claude Baechtold et on passe l’hiver à manger du kiviak. Je t’autorise à la porter lors du festival, tu vas déchaîner les médias, ça ne peut pas être nocif pour notre palme.

  26. Ne fais pas trop de pub quand même… ils vont tous se battre pour en être et alors pffff plus de prix Nobel à venir § :)

  27. @ Gondolfo : tu crois? J’en serais flattée. Je pense que ce festival peut accueillir de nombreux écrivains français. Quelle chance.

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