La dernière femme

Salut, Lulu.

Jean-Paul Enthoven est-il effrayé à l’idée de rencontrer sa dernière femme, comme le suggère la quatrième de couverture?

Pour moi, Enthoven, c’était surtout l’homme de lettres qui s’était fait blouser par la première dame de France. De ses quatre publications, je n’avais rien lu. Jusqu’à ce que l’on m’offre La Dernière Femme, soit neuf portraits de femmes, dont les huit premières sont illustres et ont marqué l’imagination de l’auteur : Madame de Vilmorin, Colette Peignot, Nancy Cunard, Zelda Fitzgerald et Françoise Sagan occupent le poste de l’écrivain méconnue ou maudite ;  Louise Brooks et Françoise Dorléac se disputent le statut d’étoile filante du cinéma et la « Dernière Femme » est une inconnue italienne dont la description m’a laissée… perplexe…

Ces portraits, narrés avec grâce et déférence, m’ont séduite et m’ont arrachée à la laideur des aller-retour infernaux que je devais effectuer cette semaine sur la ligne 13 du métro parisien. Toutes ces femmes de lettres, sous la plume d’un homme de culture, prennent des couleurs vibrantes, sortent de leur tombeau pour illuminer un peu l’imaginaire des lecteurs d’aujourd’hui, avec leur fantaisies, leurs caprices de femmes riches et leurs tourments d’artistes. C’est cependant pour Louise Brooks, la délicieuse flapper du cinéma muet, que mon cœur s’est emballé. Car on apprend, grâce à Enthoven, que la ravissante actrice ne brillait pas seulement dans la lumière expressionniste des films de Pabst*, mais qu’elle était lectrice assidue et même… auteur. Un auteur qui, à la fin de sa vie, brûlait ses pages avec rage si celles-ci « ne tenaient pas entièrement dans l’espace de la vérité ».

Pur sang nihiliste, d’après Enthoven, Dans sa jeunesse Louise Brooks s’était livrée à une liberté d’un genre nouveau : vivre follement et réfléchir ; ne rien refuser aux sens ni à la métaphysique. Elle prit ainsi l’habitude de danser, de boire, d’écrire, de faire l’amour – tout en citant Proust ou Schopenhauer à des joueurs de polo qui ne songeaient qu’à enlacer son cou de cygne.

La dernière femme du livre d’Enthoven m’a laissée indifférente – femme vivante et dont on tait le nom, elle est antipathique dans ses rapports amoureux et me rappelle bizarrement un certain mannequin d’origine italienne, sur lequel j’ai de forts préjugés aujourd’hui. Si la dernière femme de ce roman devait être choisie parmi les neufs autres, c’est bien Louise Brooks, la Lulu de Pabst et de Wedekind que je choisirais, le garçon manqué le plus féminin de l’histoire du cinéma, la féministe avant l’heure qui ne détestait pas les hommes, mais n’en avait pas fait le but ultime de sa vie, et qui avait jeté sa gloire aux orties, comme une vieille pellicule des années 20, oubliée dans la salle de projection. Elle finit sa vie dans une modeste maison de Rochester aux Etats-Unis, volontairement retranchée au milieu de ses livres.

Comme quoi, si Enthoven avait bien choisi sa dernière femme, il n’aurait rien eu à craindre d’elle que de la regarder brûler ses manuscrits dans sa bibliothèque…

*Georg Wilhelm Pabst est un réalisateur, scénariste, producteur et monteur allemand d’origine autrichienne né le 25 août 1885 à Raudnitz (Bohème, Autriche-Hongrie, aujourd’hui République tchèque), décédé le 29 mai 1967 à Vienne (Autriche). Ses grands succès à l’époque du muet sont La Rue sans joie (1925), avec Greta Garbo, Les Mystères d’une âme (1926), L’Amour de Jeanne Ney (1927) et Loulou (1929), (avec Louise Brooks), des films profondément réalistes influencés par la psychanalyse (alors peu connue hors d’Allemagne) et qui abordent avec franchise les problèmes de la sexualité.

Publicités

19 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

19 réponses à “La dernière femme

  1. quelle joie que cette évocation de Louise Brooks, et quel plaisir de la découvrir auteure elle aussi :-)

    quelque part dans ma tête elle cotoyait déjà Dorothy Parker, le glamour en plus.
    L’extrait que tu cites donne envie de connaitre cette femme, de la connaitre en vrai, de se frotter à cette séduction là. En quelques lignes on a déjà tellement de cette femme et de ce qui la rendait si attirante.

    on peut la lire quelque part?

  2. @ Arbobo : je suis fan de Dorothy moi aussi…
    Je ne sais pas si on peut la lire quelque part. Enthoven, dans son bouquin, n’évoque pas de roman publié, ni d’essais, ni de poésie. Elle a apparemment écrit des portraits d’acteurs pour le magazine Esquire. Mais on n’en saura pas plus. Peut-être avait-elle tout brûlé. Un petit tour sur Google nous permettrait peut-être d’en savoir plus.

  3. Ses mémoires ont été publié sous le titre « Lulu in Hollywood ». Le livre est disponible en anglais aux « University of Minnesota Press » et en français (Loulou à Hollywood) chez Tallandier.

  4. @ Agnès : Heureusement que tu es là, miss Agnès! Ton érudition et ta curiosité font toujours merveille… Merci! Je vais me jeter dessus, et Arbobo aussi, je n’en doute pas, n’est-ce pas Arbobo?

  5. funny face

    Passionnant tout ça … ça me donne envie de le lire.
    Des histoires de femmes, ça devrait m’intéresser.
    Quant à Louise Brooks, si belle et si mystèrieuse … Quelle révélation tu nous fais sur elle ! Fabuleux ! :)

  6. Point d’érudition dans ce cas, ma chère, juste une déformation professionnelle parfois utile ; appelle-moi la chercheuse de livres ;) .

  7. plutôt deux fois qu’une en effet,
    les femmes intelligentes sont décidément les plus belles :-)

  8. @ Funny face : le bouquin d’Enthoven est chouette et se laisse lire avec beaucoup de plaisir. Il m’a fait découvrir plein de femmes passionnantes… qui connaît vraiment Nancy Cunard ou Louise de Vilmorin?

    @ Agnès : ça roule, en tous cas c’est bien utile!

    @ Arbobo : je reconnais bien là ton féminisme qui fait chaud au coeur dans ces pages!

  9. Ah, Louise Brooks, sa fameuse coupe de cheveux, sa silhouette longiligne et son long, très long, interminable sautoir de perles… Elle est, avec Garbo, dans mon panthéon des actrices du muet.

    Aparté : Tu as donc vécu cette semaine « l’enfer de la ligne 13 ». M’est avis que tu as des horaires « décalés » ou que tu l’as fréquentée dans sa portion Chatillon/St Lazare, car moi, aux heures où je la fréquente, dans sa portion St-Denis/St Lazare, il m’est tout bonnement impossible de sortir un livre. Pas d’espace suffisant…

  10. Quelle jolie photo de Louise Brooks !

    Il aurait donc choisi comme dernière femme l’ex de son fils, plutôt bizarre, non ?

  11. @Emma : pas si bizarre que ça puisque pour avoir le fils, le mannequin italien avait d’abord mis le grapin sur le père ;o)

  12. la question n’est pas : « les femmes intelligentes sont décidément les plus belles »
    mais pourquoi l’inverse devrait être impossible (selon vox populi, que je rencontre souvent au bistrot, au boulot…).

  13. @ InColdBlog : je lisais sur le quai… et parfois debout, écrasée contre la vitre poisseuse… j’ai généralement des horaires décalés, mais là ce n’était pas le cas cette dernière semaine. Pourvu que ça ne se reproduise plus avant un millénaire. Je plains les Parisiens qui souffrent des horaires de bureau du fond de mon cœur.

    @ Emma : je ne suis pas sûre à 100% que ce soit d’elle qu’il parle mais… cela laisse songeur, tu verras si tu lis le bouquin, c’est étonnant!

    @ Christophe : ça revient au même en fin de compte…

  14. La dernière femme reprend, très exactement, la méthode et le style des Enfants de Saturne où l’auteur avait choisi de « se » raconter à travers une dizaine d’hommes (dandys, excentriques, mélancoliques ou écrivains). Cette fois, c’est à travers une dizaine de femmes que Jean-Paul Enthoven tente de raconter, à sa façon, sa drôle de guerre, ou sa drôle de paix, avec l’autre sexe.

    « Les femmes, disait Simone de Beauvoir, se forgent à elles-mêmes les chaînes dont l’homme ne souhaite pas les charger. »
    Hormis Françoise Sagan, la plupart des héroînes de ce livre sont choisies non pour elles-mêmes mais pour les tumultueux rapports qu’elles ont entretenues avec des hommes célèbres: Louise de Vilmorin, alias « Marylin Malraux » ; « Laure », l’égérie vénéneuse de Georges Bataille ; Nancy Cunnard, la muse cruelle d’Aragon ; Louise Brook, la vamp lubrique et nihiliste du cinéma muet ; Marie Bonaparte, l’Altesse Royale qui sauva la vie de Freud ; Françoise Dorléac, qui mourut à l’âge de James Dean ; Zelda Fitzgerald, l’amour fou et l’épouse folle de Francis Scott.

    Pour ma part, j’opte pour la relecture du fabuleux livre de Ella Gwendolen Rees Williams, dite Jean Rhys, la prisonnière des Sargasses.

  15. holden

    je sais pas trop si cela a un rapport, ou disons que cela prendrait du temps d’expliciter le rapport…
    quelque chose peut-être relatif aux femmes « belles et intelligentes »…
    En tout cas, je savoure depuis quelques jours la lecture des « années » d’Annie Ernaux… Je n’avais encore jamais rien lu d’elle… c’est génial.

  16. J’ai offert à Marie Do l’intégrale en folio d’Annie Ernaux : des livres de parfois moins de 100 pages. Elle est impressionnée par la dureté. Je la laisse prendre un peu d’avance, ensuite je m’y mets. Tout ça pour un objectif : Les années.

    Ceci étant, je vois bien un rapport : l’intérêt d’Annie Ernaux n’est pas dans une intelligence brillante, mais dans une capacité à faire passer avec des mots simples une complexité de la vie sans que le lecteur ressente cette complexité comme compliquée à lire.

  17. Voila, c’est fait, tu es citée dans mon « I love your blog » perso…

  18. @ Mohamed : ah non, je ne suis pas d’accord avec cette interprétation, je crois qu’Enthoven a véritablement raconté ces femmes pour et par elles-mêmes… Malraux, Aragon et les autres apparaissent le plus souvent comme des faire-valoir pour Cunard ou Vilmorin, par exemple. Très sincèrement – Dieu sait pourtant si je suis féministe – ce n’est pas du tout ce que j’ai ressenti à cette lecture. Et en ce qui concerne Brooks et Dorléac, étant deux actrices célèbres, elles étaient forcément vouées à devenir des icônes sexuelles populaires (la « magie » du cinéma, quoi) mais Enthoven en parle comme de femmes fières, volontaires – fortes. Il ne les soumet pas au désir du spectateur, il les y soustrait.

    @ Holden : cela me tente beaucoup, tout le monde dit un bien fou de cette auteur, je pense que cela sera ma prochaine lecture.

    @ Christophe : dimanche matin, j’ai le cerveau en bouillie et ton com me jette dans le désespoir. Récupèrerai-je mes neurones? ;-)

    @ Cécile : youpi, merci!

  19. si vous aimez Louise Brooks je vous conseille le livre fantastique de Barry Paris qui lui consacre une bio!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s