L’ange gay, la nuit, le livre

michelange

Last night the DJ book saved my life

C’est le genre de soirées où l’on t’accueille avec le sourire et les muscles offerts. Ça brille et ce n’est pas vraiment en finesse. Mais c’est là, donné, joyeux, franc du collier. La porte s’ouvre sur un jeune homme sexy, plus gay qu’une statue de Michel-Ange. Les noms s’égrènent, tous te regardent avec les yeux tendres de ceux pour lesquels tu ne seras jamais une proie. Tout le monde se présente à tout le monde. On ne se croirait presque pas à Paris, tant cela semble ouvert et accessible.

Design ostentatoire, faux bon goût, mais cela ne choque jamais. On n’est pas outré par les œuvres d’art étalées par le galeriste qui possède l’appartement. Rien de beau – mais rien de vraiment laid. Du « contemporain », avec tout ce que ce terme fourre-tout comporte de vague, de vide, de nullité de l’émotion artistique. Le propriétaire de ce duplex niché au cœur du Xe arrondissement de Paris, est un petit sexagénaire, rond du ventre, et ses cils sont gainés de mascara. Il balance ses longs bras autour des corps mi-nus des éphèbes épilés qui sautillent dans son appartement, sur une musique house aussi tonique que médiocre. Bizarrement, à minuit, tout cela fonctionne à peu près bien. Même le caniche bouclé qui suit en frétillant une grande DJ blonde, a l’air d’avoir trouvé sa place dans l’univers. Et tout le monde sourit.

Mon amie C. me raconte ses amants. Quatre en même temps, à vrai dire. Pas d’amour, non, pour son coeur trop brisé. De la liberté.  En ce moment ?  Jules et Jim, Les liaisons dangereuses, et Pygmalion tout à la fois. Soudain, un éphèbe se retourne, et nous fait profiter du spectacle d’une énorme trompe molle, pendant le bref instant d’une ouverture de braguette. Une petite brune aux yeux toujours mi-clos, sèche et musclée, moulée dans un T-shirt noir sans manches qui propulse ses seins énormes en avant, se jette sur lui, et en un éclair, elle est en soutien-gorge, pendant qu’un tiers personnage les prend en photo. Leurs mains se livrent à un ballet de caresses aussi fausses qu’elles sont théâtralement franches, n’épargnant aucune zone intime. Drôle de parade amoureuse entre deux personnes qui ne souhaitent pas avoir de relation physique ensemble. Parade pour qui ? Pour le « public » des invités ? Pour le photographe ? Surtout pour eux-mêmes, non ?

O., beau corps de danseur, s’agite, torse nu, souriant et drôle, un petit bandana rouge noué autour du cou. Nous, brochette de quatre filles, rions éperdument à ses bêtises. Je rencontre S. le Syrien, et F. l’Espagnol, deux amis.  S. le Syrien a bien bourlingué dans sa jeune vie. Il est très beau : pourquoi s’habille-t-il comme un candidat de la Star Academy ? Un gâchis innommable que ce gel en paquet sur ses belles boucles noires, et ce jean délavé qui lui fait les fesses de Jennifer Lopez. Pourtant, quand S. le Syrien parle, c’est pour dire les choses les plus jolies du monde sur l’arte povera et ses représentants contemporains, comme cela, par hasard, sans aucune parade.

Il est cinq heures ; je reste, comme un éphémère blanc collé à l’ampoule qui brille trop fort. Les mains du galeriste se baladent sur tous les corps qui se trémoussent dans sa cuisine, son canapé, son escalier, sa salle de bains. Il me trouve « appétissante », je suis sa mascotte féminine, tout à coup. O., le danseur, crie qu’il en « a marre d’être pris pour un bout de viande » et me propulse d’un geste tendre dans la cuisine, sous le regard bienveillant de la grande DJ blonde. Les narines de la fille sont tellement grandes que, de là où je suis, je distingue nettement une fine couche de poudre immaculée, qui commence à m’obséder. Sa conversation est cousue de fil blanc, d’ailleurs. Son chien c’est son chien, et ça se traite avec amour même si ça ne remplace pas un être humain. Son volubile petit ami, un informaticien de 23 ans, est le seul hétéro de la soirée. Geek et hétéro.

La DJ blonde balance ses propres mixes dans l’ordinateur. Plusieurs personnes ont disparu à l’étage supérieur. La DJ pronostique : X est avec Machin, Bidule est avec Truc. La brunette aux seins surdimensionnés passe à poil dans le salon. Dans le miroir du couloir, j’aperçois sa silhouette et mes doutes sont confirmés : c’est du toc. Un adorable gosse, (imaginez Obama à 20 ans) est fasciné par la couleur de mon rouge à lèvres. Maintenant que le mini-Obama a attiré l’attention sur ma bouche, tous les garçons de la soirée veulent m’embrasser. Pour se retrouver avec une belle trace sur les lèvres, le front ou la joue.  Je me sens asexuée, éthérée, icône féminine planant au-dessus d’un monde d’hommes désintéressés. J’espère juste ne pas tomber de trop haut au milieu des bouteilles de Monbazillac.

La brunette réapparaît dans un grand peignoir blanc, la clope au bec. Un rapide passage au-dessus de la flamme d’une bougie, et elle remonte à l’étage, pour reprendre une activité apparemment interrompue. Je comprends que le peignoir est un costume de théâtre, destiné à faire savoir à tout le monde que oui, c’est bien cela : là-haut, ça s’envoie en l’air. Elle aurait pu se déshabiller à l’étage, mais c’était tellement plus amusant de venir nous saluer en serviette éponge. Insensibles à son cirque, une « coach beauté » marocaine et son acolyte, un simulacre de Pénélope Cruz, tripotent mes cheveux et se demandent quel type de shampooing me conviendrait le mieux. Je me laisse faire, l’esprit embué et indifférent à leurs considérations Paris Hiltoniennes.

Et puis tout à coup, la bande égarée à l’étage supérieur redescend. Le galeriste clôt la marche, furax, et pousse un hurlement de fauve en voyant son ordinateur déplacé, les taches de vodka sur le fauteuil phallique, une sculpture à 1600 euros en miettes et le vomi de l’Espagnol sur sa housse de couette violette. Il fout tout le monde dehors d’un claquement de mains. Et le temps s’arrête lui aussi. Mon regard balaie le salon où les fêtards se regardent hésitants, ne sachant s’il faut partir ou s’excuser. Je remarque soudain quelque chose d’étonnant. Il n’y pas un seul livre sur les rayons de la bibliothèque, ni sur la table basse, ni par terre, nulle part… Cela existerait donc, les gens qui ne lisent pas du tout?

S. le Syrien et moi, on se retrouve à six heures du matin marchant dans les couloirs froids du métro. On déambule surtout dans ses souvenirs amoureux. Les filles d’abord, une fille surtout ; un amour fou. Et puis, par hasard, son meilleur ami qui s’approche, qu’il repousse d’abord, puis qu’il laisse venir. Il était écœuré mais il l’a fait. Et il ne s’est jamais arrêté. Il ne sait plus, S. le Syrien, s’il est hétérosexuel, homosexuel, bisexuel. Il est entre les deux, entre les trois : « J’ai peur de ne pas avoir d’identité réelle », murmure-t-il tristement. En haut des marches on se sépare ; son sourire est incroyable de douceur, et ses yeux veloutés m’attendrissent terriblement. J’ai envie de le prendre dans mes bras pour le consoler, et lui dire que cela ira très bien, qu’on a le droit de ne pas choisir. Mais c’est lui qui ouvre ses bras, me serre contre lui comme une sœur. Alors, j’ouvre mon sac à main, je fouille dedans, et je lui donne le livre que j’ai sur moi. Comme si rien ne pouvait mieux dire mon empathie. Et peu importe le titre du bouquin, son auteur ou son contenu… Pas vrai?

Quand j’ai pris le métro, j’ai vu S. le Syrien ouvrir le livre et se plonger dedans…

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27 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

27 réponses à “L’ange gay, la nuit, le livre

  1. Le genre de soirée qui me mettrait mal à l’aise, je crois… à cause de tout ce coté un peu faux que tu décris admirablement. La fin est très belle cependant et, que S. le Syrien se rassure, je pense comme toi qu’il ne faut pas forcément choisir. Meme, je trouve qu’il serait dommage de choisir… quand on aime les deux autant en profiter… c’est deux fois plus de plaisir :) . La bisexualité – si l’on tient vraiment aux étiquettes – est une conception (je n’aime pas l’expression « orientation sexuelle) très équilibrée ;) .

  2. @ Agnès : je ne sais pas si l’équilibre existe en matière de sexualité… en fait, je défends un peu l’idée que le sexe est de toute façon nécessairement déséquilibré, mystérieux et secret. Si on n’assume pas notre côté malsain, on devient une publicité Manix vivante, et on n’est plus un être humain. Je ne parle pas de déviances maladives qui exploitent des êtres non consentants, bien entendu. Mais peut-être S. le Syrien devrait-il tout simplement admettre qu’il est une personne étrange, différente, et que c’est très bien comme ça? Et c’est aussi ce qui le rend si attachant et attirant! En gros… là où y a d’la gêne, y a pas d’plaisir, ma bonne dame!

  3. Connaissant ma pudibonderie, je ne serais pas resté dix minutes dans cette sauterie, même si un magma informe de jolies nymphes avait voulu me… sauter dessus !!

    Quelle bravoure, dans ce contexte, que de continuer à faire la promotion du livre et de la lecture. Tu es une véritable Croisée de la lecture !!

    ;-)

  4. @ Pierre : le livre permet de garder la tête froide… c’est le Graal du monde moderne! :-)

  5. Beau texte
    drôle de soirée
    amusante
    même si je ne sais pas si je serais resté aussi longtemps que toi

    ton galeriste c’est qui?

  6. @ Stéphane : le galeriste… secret professionnel oblige, je ne dirai rien, cher Stéphane!!!

  7. Très joli texte pour une soirée soirée où j’aurais aimé être et j’adore de ne pas aller. L’hédonisme übersexuel, les bavardages mondains débridés par les psychotropes (à ce propos, la « conversation cousue de fil blanc », magnifique, magnifique), égotistes et ne servant rien moins qu’à monologuer (les gens causent mais il y aurait des chiens ou des statues en face, ce serait kif-kif), brefle, toute cette jubilation insouciante et animale m’a rapidement lassée.
    Faut-il reconnaître toutefois que c’est lors l’une de ces soirées que je créai naguères Mario Cavallero Jr, artiste multimédia. Et croyez moi, ça crée du succès, un artiste multimédia. même si personne finalement ne s’est vraiment enquis de ce en quoi ça pouvait bien consister que d’être artiste multimédia.

    Bon, ceci étant, la mondanité a ceci de chouette qu’elle restera un terreau inépuisable à toutes narrations, des plus convenues aux plus déroutantes. Aujourd’hui, c’est Magda qui nous a régalé, et nous avons pu voyager un peu sur sa plume légère.

    Pour conclure, en forme de questions :

    N’as-tu pas été étonnée que tout le monde ait un nom fait avec une lettre et un point. c’est quand même une sacrée coïncidence, non ?

    Le livre, là, où S. s’est plongé entré dans le métro, ne serait-ce pas ton plan de Paris de la RATP ?

    Hm ?

  8. ouai ouai ouai
    je vais te torturer
    et tu vas le dire
    hahahah

  9. C’était quoi le titre du bouquin ?
    Sinon, c’est triste ce genre de soirée, je trouve…

  10. « N’as-tu pas été étonnée que tout le monde ait un nom fait avec une lettre et un point. c’est quand même une sacrée coïncidence, non ? »

    ^^

    :o)

    :-D

    ton récit n’est pas très gai en effet, en résumé personne n’avait l’air de trop savoir pourquoi il était là ou pourquoi il/elle restait.

  11. @ Christophe : ah, Christophe… comment dire. Ce qu’il y a de bien avec toi c’est qu’à chacun de tes commentaires, je ris aux éclats. C’est un antistress merveilleux, un mini-massage cardiaque à chaque fois, et même si cela va finir par me créer des rides… j’adore ça.
    Non, ce n’était pas le plan de Paris…
    Un artiste multimédia, c’est quoi? Ben c’est Christophe.

    @ Stéphane : tu n’as pas les moyens de me faire parler, ach

    @ Fashion : en fait, par délicatesse pour S., sans pouvoir bien l’expliquer, je préfère garder le titre secret… mais non, je promets que je ne lui ai pas refilé le cadeau de « Chez les filles »! :-)
    La soirée n’était pas triste… pas plus triste au fond que d’autres soirées. Simplement, les gens faisaient ce que presque tout le monde a dans la tête en soirée… au lieu de le garder pour eux. De toute façon, après une fête, je suis toujours un peu triste… c’est le revers de la médaille.

    @ Arbobo : I know, Chris est wonderfulement marrant.
    Qui sait pourquoi il va à une soirée? Moi, j’ai rencontré S. que je trouve merveilleux. Et ça me va bien… :-)

  12. pas encore…
    ça ne serait tarder
    héhéh

  13. nul
    ça ne saurait tarder
    désolé
    :(

  14. @ Stéphane : pas grave, c’est l’accent allemand qui fait ça… éhéhéhé

  15. « N’as-tu pas été étonnée que tout le monde ait un nom fait avec une lettre et un point. c’est quand même une sacrée coïncidence, non ? »

    ach j’adore:)

    Je suis assez d’accord avec Fashion c’est triste ce genre de soirée. Je crois que je préfère (et de loin) les gens qui gardent certaines choses pour eux .
    J’avoue que la rencontre et la séparation de la fin rattrappent le reste. Décrit comme ça, S. est magnifique.

  16. Ah dommage, comme Fashion, moi aussi j’aurais bien aimé savoir avec quel trésor était reparti ce mystérieux Syrien :(

  17. @ Roxane : c’est spécial, mais de là à dire que c’est triste… non, je ne pense pas. Pas plus triste, en aucun cas, que ces soirées où tout le monde se mate sans se dire bonjour, et vous dédaigne si vous n’êtes pas de leur « tribu » fashion/artiste/geek/politique… ou tout simplement si vous avez l’air d’avoir moins d’argent qu’eux. Au moins, dans cette fête, tout le monde avait envie de rencontrer tout le monde, avec le sourire et avec de l’écoute. C’est rare.
    Et S. le Syrien est en effet quelqu’un de magnifique… ;-)

    @ InColdBlog : un peu de mystère ne nuit pas à la blogosphère, héhé!

  18. De toute façon, un patron de galerie marchande, à part un franchisé Etam, j’vois pas qui ça peut intéresser.

  19. Neige

    J’aime beaucoup ta description de cette soirée décadente.

  20. « ces soirées où tout le monde se mate sans se dire bonjour, et vous dédaigne si vous n’êtes pas de leur “tribu” fashion/artiste/geek/politique… ou tout simplement si vous avez l’air d’avoir moins d’argent qu’eux »

    euh….
    essaie les gens normaux alors :-/
    peut-être qu’on en trouve plus à berlin ;-)

  21. @ Christophe : (rire) (rires) (relecture) (rire) si ce galeriste lisait ça, il s’étoufferait dans son fauteuil phallique.

    @ Neige : merky!

    @ Arbobo : mais mon Dieu, c’est quoi les gens normaux? La norme parisienne est tout de même constituée de gens relativement fermés (ou timides, mais fiers), et il est bien rare, en arrivant dans une soirée de 50 personnes, que tout le monde vienne te saluer et te mettre à l’aise…
    Et à Berlin, les gens ne sont pas forcément très accessibles d’emblée – ils sont un peu réservés. Mais quand on a gagné l’amitié d’un Allemand, c’est pour la vie.

    @ Cursus : merci!

  22. @ Gondolfo : merci beaucoup!!!

  23. Superbe, ce texte ! Il fut un temps lointain où j’ai aussi trainé dans ce genre de soirées… ma vie est moins trépidante maintenant, mais il y a des bouquins dans toutes les pièces de ma maison !

  24. @ Liliba : la vie la plus trépidante se trouve entre les pages d’un livre, non? ;-)

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