La Bande à Baader

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Johanna Wokalek incarne magnifiquement la terroriste Gudrun Ensslin dans « La Bande à Baader »

Séance de onze heures du matin à Paris, nous sommes quatre dans la salle de projection pour la sortie française du film La Bande à Baader, réalisé par L’Allemand Uli Edel.  J’attendais depuis longtemps cette adaptation de l’histoire du groupe révolutionnaire RAF (Rote Armee Fraktion) qui oeuvra en Allemagne dans les années 70. Histoire controversée : ces « révolutionnaires », qui fondèrent leur mouvement à partir d’une révolte étudiante, se voulaient défenseurs des droits populaires tout en utilisant des méthodes terroristes.

Le sujet du film est évidemment extrêmement puissant. Raconter cette histoire politique et sociale en 2h25, et en faire un scénario qui tienne la route, est d’abord l’oeuvre d’un bon auteur, Bernd Eichinger, également producteur du film, mais aussi du célèbre La Chute (réalisation d’Oliver Hirschbiegel), portrait-fiction d’Hitler qui fit date. La narration est centrée sur trois personnages : Andreas Baader bien sûr, leader masculin du mouvement, sa petite amie Gudrun Ensslin, et la journaliste Ulrike Meinhof. Tous trois sont les « fondateurs » du mouvement et sont devenus de véritables légendes. Le film hésite entre la fascination pour ces « héros », prêts à sacrifier leur vie et leur vie familiale, sur l’autel de leurs idéaux politiques et de la solidarité révolutionnaire (le groupe avant tout), et la mise à l’amende : Ulrike Meinhof, la brillante journaliste philanthrope, abandonne ses deux petites filles ; Andreas Baader est montré comme un semi-crétin charismatique, impulsif et presque misogyne ; Gudrun Ensslin ne recule jamais devant le meurtre s’il est justifié par la cause – même s’il s’agit de supprimer l’un des leurs… Le groupe inspire tantôt la pitié, tantôt la sympathie, tantôt la peur, tantôt le mépris. Uli Edel nous laisse ouvre toutes les portes et n’en referme aucune : ce n’est pas avec son film qu’on saura si la RAF était une bande de salauds sanguinaires et aveuglés, ou un attachant groupe d’idéalistes jusqu’au-boutistes. Tant mieux : ce n’est pas le rôle du cinéma de fiction de faire la lumière sur les événements historiques.

En revanche, c’est son rôle de nous apporter des émotions esthétiques et une réflexion philosophique. Et là, cela pèche un peu. Certes, le jeu des acteurs est impeccable : Martina Gedeck, la grande actrice de La vie des autres, affirme encore son talent en interprétant Ulrike Meinhof, et Johanna Wokalek sera sans doute une révélation pour le public français, dans le rôle de Gudrun Ensslin. La réalisation, dynamique et classique, est d’une grande efficacité, mais n’apporte rien au contenu. Fondamentalement, il manque à la mise en scène d’Uli Edel un parti pris plus fort : est-on plutôt dans la tête d’Ulrike, de Gudrun ou d’Andreas? Aucun personnage ne nous emmène assez loin dans ses émotions ou dans son cheminement personnel. Du coup, on a un peu le sentiment d’assister, parfois, à un documentaire hyper-scénarisé avec un déroulement parfait des événements et une analyse intéressante du milieu étudiant révolutionnaire. Un peu plus de chair n’aurait pas nui à cette histoire. Du point de vue unique d’Ulrike Meinhof (présentée comme la plus intelligente des trois), le scénario aurait gagné en intimité, en force et en finesse. Le film débute avec son personnage, mais on la perd trop vite, noyée dans le magma révolutionnaire du groupe.

Dans le genre du film « historico-politique », genre qui est l’un de mes favoris, mais aussi l’un des plus périlleux, La bande à Baader n’atteint pas le niveau esthétique puissamment lyrique de Gomorra, ni l’empathie profonde qu’éprouve le spectateur de Nos meilleures années pour le personnage très ambigu de la terroriste italienne.

Quant à la réflexion apportée par le film sur les événements, elle semble légèrement naïve. Elle présente en effet la RAF comme un groupe stylé et sexy d’adolescents attardés, gavés de concepts marxistes, qu’ils n’arrivent pas à digérer avec suffisamment de discernement… face à Horst Herold (Bruno Ganz), l’homme chargé par le gouvernement de mettre un terme au terrorisme de la RAF, et dont le réalisateur fait un homme d’une extrême intelligence politique, qui tente toujours de comprendre les causes de la révolte plutôt que d’appliquer la répression pure. En a-t-il réellement été ainsi?

La Bande à Baader reste plutôt un bon film – dynamique, intelligent, bien interprété – qu’il est intéressant de voir lorsqu’on a envie d’en savoir plus sur ces événements des années 1970, qui participent d’un mouvement international important (Mai 68, Cuba, Action directe, Les Brigades rouges). Il est d’ailleurs curieux de noter l’engouement que suscite aujourd’hui cette période chez les cinéastes des années 2000 (Nos meilleures années de Marco Tullio Giordana, Mesrine, l’instinct de mort, de Jean-François Richet, Les amants réguliers de Philippe Garrel, etc.) mais aussi chez un public européen avide de jeter un oeil en arrière sur cette Histoire proche, dont les tenants et les aboutissants lui échappent encore.

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17 Commentaires

Classé dans Sorties cul(turelles)

17 réponses à “La Bande à Baader

  1. Très bon billet mais l’idée que l’on fasse de la Bande à Baader une bande d’ados cool et sexy me géne quand même un peu.

    Sur les brigades rouges je me souviens d’un film plutôt pas mal de Bellocchio mais j’ai oublié le titre…

  2. Baader a t-il un lien avec baader le dadaiste?

  3. Les tenants, je ne sais, mais les aboutissants, je les sens explosifs…

  4. à notre tour d’être rattrappés par la peur de l’ennemi intérieur, peut-être?

    je n’ai, heureusement, jamais fréquenté de terroristes, mais des gauchos de tous ordres, oui,
    et chez une petite frange il y a un rapport à la force, à la puissance, particulièrement malsain et pour lequel je n’ai pas la moindre excuse (idem pour Action directe).
    mélange d’ego et de sadisme déguisé en messianisme, ça ne me botte pas du tout.

    du coup, il y a peu de chance que je paie pour voir ce film ;-)
    j’attendrai le passage télé

  5. @ Emma : le film de Bellochio s’appelle « Bungiorno Notte », et il a été très salué par la critique ; mais je ne l’ai pas vu… tu m’as donné envie d’aller le louer! Quant à l’image de « La bande à Baader » : c’est vrai que cela peut paraître un parti pris étrange, en même temps, c’était un peu le cas : la bande était formée d’étudiants principalement, et le port de la minijupe ou du cuir était quasiment obligatoire dans les 70’s…;-) ce qui fait que nos « héros » semblent très sexy à l’écran. Cela dit, je suis allée regarder de près les têtes des vrais membres de la bande : le réalisateur s’est inspiré du moindre détail physique des personnages originaux. Ils étaient assez beaux… surtout Andreas Baader, il faut le reconnaître. C’est certainement une des raisons de leur popularité à l’époque, et de leur aspect médiatique.

    @ Stéphane : je ne crois pas.

    @ Emmanuel : pareil…

    @ Arbobo : au contraire, moi, cela m’intéresserait tout particulièrement d’avoir ton regard sur ce film et son sujet! Mais bon, je ne vais pas te forcer, hein.

  6. @ Romain : merci, je suis allée faire un tour sur votre blog d’ailleurs!

  7. j’irais avec un a priori, c’est pas le mieux pour voir un film, surtout avec les réserves que tu fais :-)

  8. @Magda:j’ai vu.Et je vous ai répondu.Tout à fait d’accord sur le côté esthétique de la bande à Baader dont les acteurs sont trés ressemblants.D’ailleurs, une des raisons (un peu futile) de la popularité de la politique dans les 60,S et 70,s c’est que les jolies filles et les jolis garçons en faisaient aussi.La pub par exemple attirerait moins les gens de nos jours si il n’y avait pas de mannequins…

    Moi aussi j’ai envie d’aller louer Bungiorno Notte qui parle d’un mouvement qui fut bien plus massif que la RAF: Les Brigades Rouges

  9. @ Arbobo : bon, ben non, alors. ;-)

    @ Stéphane : warum?

    @ Romain Blachier : « La pub par exemple attirerait moins les gens de nos jours si il n’y avait pas de mannequins… » : of course! c’est terrible ce que l’apparence physique a pu prendre le pas sur les autres qualités humaines en notre siècle, non? C’est devenu la préoccupation numéro 1. Aujourd’hui, il vaut mieux être une fashion icon plutôt qu’un écrivain si on veut gagner de l’argent!

  10. comme ça
    ça me ferait un peu délirer d’écrire l’histoire des deux baader comme le faire Noguez a propos de lenine dada.

    Lenine aurait participer à la création de dada, mais tout ceci est faux, juste bien écrit et completement fictionnel, lénine dada est réellement intelligent

    et moi j’aimerai bien faire baader baader
    héhé, mais encore trop jeune et surtout pas assez d’info encore…

  11. @ Stéphane : ça serait intéressant en effet! Je crois qu’il n’y a pas d’âge tu sais… Lance-toi!

  12. Mo

    J’adore tes billets cinéma. Je n’irai pas voir ce film, parce que ce n’est pas mon genre préféré, contrairement à toi (même si « Les cent pas », du même Marco Tullio Giordano dont tu disais du bien, et sur la mafia, était très bien); et puis aussi parce que je ne peux pas m’empêcher d’être un peu contrariée quand je vois que les seuls films allemands qui sortent ici, ou presque, sont consacrés à la face plus sombre de ce pays, qui n’est pourtant pas que ça. (et même si le reste du cinéma allemand n’est pas toujours très bon!)
    Pour en revenir à tes billets, je les aime parce qu’il y a ton double point de vue de spectatrice et de cinéaste, parce que tu réfléchis à ce que tu vois et comment on te le montre, quand je vais au ciné essentiellement pour me divertir et n’ai aucune idée de la technique derrière tout ça.
    J’arrête là ce commentaire bien trop long! Pars-tu bientôt dans ce pays exotique dont tu parlais pour un prochain boulot?

  13. @ Mo : bonjour Mo! Merci tout d’abord pour ce que tu dis de mes petites critiques ciné. En fait, j’y prends de plus en plus de plaisir et je crois bien que je vais ouvrir un nouveau blog qui y sera exclusivement consacré. Car je m’aperçois qu’en ce moment, je suis capable d’ingurgiter 4 films par jour et que je lis moins… ou alors, des bouquins sur le… cinéma.
    C’est vrai que le ciné allemand dit « nouveau cinéma allemand » a de toute façon pour sujets des événements sombres, ou des introspections psychologiques pas toujours roses. Je trouve cela intéressant, parce qu’enfin l’Allemagne ose s’affirmer à nouveau comme un pays d’auteurs-réalisateurs!
    Pour conclure, oui je pars très prochainement dans ce beau pays en guerre qu’est… l’Irak… mais j’y reviendrais, car je vais vous expliquer tout ça en long et en large.

  14. Sébastien

    Merci pour cette intéressante critique… :)

    J’ai également vu le film et il m’a passablement donné à réfléchir, à tel point que je suis en train de lire le livre dont le film est tiré: « Der Baader Meinhof Komplex », un pavé de plus de 800 pages, écrit par Stefan Aust, ancien rédacteur en chef du Spiegel je crois…

    Ce film m’a laissé pour la RAF beaucoup plus de sympathie que je ne l’aurai voulu, et je trouve ça assez dangereux, surtout sachant que le réalisateur voulait justement « casser le mythe »… Qu’est-ce que ça sera le jour où qqn fera un film de propagande? :/

    Rien que le début (l’horrible répression d’une manifestation contre la visite du Chah d’Iran) est une sorte de conditionnement… En même temps, on ne peut pas le reprocher à l’auteur (cette répression et le mort qu’elle causa conduira à la démission du maire de Berlin d’alors). Et les autres évènements de l’année 1967, évoqués ou non dans le film, ne sont guère de nature à donner une autre impression: mort du Che, début de la guerre du Biafra, guerre du Viêt Nam, début de la guérilla en Namibie contre la domination sud-africaine, guerre des six jours…

    Il y a pas mal de compléments intéressants dans le bouquin… Sur certains détails, il donne l’impression que le réalisateur a enjolivé certains aspects des RAF… Ulrike Meinhof est par exemple présentée comme très hésitante à rejoindre la RAF dans le film, notamment au moment de la libération d’Andreas Baader au tout début. Selon le livre, elle serait en revanche sortie en deuxième de la pièce, juste après Baader, ne laissant guère de doutes sur sa motivation (sa peur?).

    Tu parles aussi de semi-crétinisme, et c’est effectivement l’impression que j’ai eue dans le film à propos de Baader… Dans le livre en revanche, les gens de la RAF sont présentés comme étant extrêmement intelligents. C’est corroboré par des témoignages, tant de la part de l’un de leur juge que de la part de l’un de leurs gardiens (qui dit que ce qui était le plus difficile pour eux (les gardiens), c’est de sentir à quel point les membres de la RAF leur était supérieurs intellectuellement).

    Et je trouve assez intéressant de voir à quel point la partie politisée de la jeunesse de cette époque (pas particulièrement la RAF) disposait d’un corpus théorique bien supérieur à celui de la jeunesse d’aujourd’hui (il est beaucoup question de Bertolt Brecht dans le livre)…

    Lecture intéressante donc… :)

  15. @ Sébastien : ce qui est vraiment intéressant en tous cas, c’est que tu aies lu le bouquin! J’attendais que quelqu’un se manifeste à ce sujet. Mais le livre est passé inaperçu en France – je crois même qu’il n’a pas encore été traduit, n’est-ce pas?

    Merci pour cette confrontation passionnante du livre et du film! J’ai envie de lire le bouquin (intéressant de noter que l’auteur bosse pour le « Spiegel », qui a été plastiqué par la RAF). Cela dit, pas tout de suite… Les 2h30 du film m’ont injecté une bonne dose de révolutionnarisme pour l’instant :-)

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