Tristan et Iseult dans la jungle vietnamienne

duongthuhuong_03-a471b

Duong Thu Huong, auteur vietnamienne

Je sais que ce mot, nous n’avons le droit de l’employer qu’avec parcimonie ; qu’on ne doit jamais en abuser, et que tout blogueur « littéraire » qui se respecte ne peut se sentir autorisé à l’écrire qu’après y avoir mûrement réfléchi : je viens de lire un chef-d’oeuvre. Un vrai, grand, sublime chef-d’œuvre.

Il s’agit de Terre des oublis, de l’écrivain vietnamienne Duong Thu Huong, un pavé publié dans la ravissante édition de Sabine Wespieser, en 2006. L’histoire d’un homme, Bôn, qui revient de quatorze années de guerre du Vietnam, et que l’on croyait mort. Il n’a tenu à travers toutes ces épreuves que pour le bonheur de retrouver sa femme, la belle Miên. Mais celle-ci est mariée à l’homme parfait, Hoan, un riche planteur, et vit le grand amour. Par honneur, par dévouement, et par peur de la rumeur populaire, Miên se rend à Bôn et l’enfer commence. Iseult abandonne Tristan à son sort.

A partir de ce postulat très simple, et cependant absurde, voire révoltant (briser de ses propres mains sa plus grande histoire d’amour) Duong Thu Huong crée une histoire à trois voix, alternant des passages descriptifs d’une éblouissante sensualité – où la nature de la jungle et de la montagne se mêle à l’animalité de l’homme – et des pensées intérieures,  murmure continuel de l’âme humaine. Une plume au parfum délicat du thé au jasmin qu’aime tant boire Miên, l’héroïne du roman.

Mais le talent de l’auteur ne s’arrête pas à cette écriture ciselée : la structure du récit est extrêmement construite, faisant de cette histoire toute intérieure et émotionnelle un roman véritablement palpitant où rien n’est prévisible.

C’est aussi un document puissamment émouvant sur les blessures de l’âme laissée par les années de guerre. Bôn, le premier mari, ancien soldat, n’a connu que la vie d’un combattant ; incapable de se réadapter à une vie en société et de prendre son destin en main, il glisse doucement vers la folie. Mais cela, Duong Thu Huong ne l’assène jamais. C’est par l’identification à ce personnage pourri de malchance que nous comprenons, petit à petit, combien l’horreur des combats a détruit cet homme et l’a laissé indigne de vivre parmi ses semblables.

Sans jugement sur ses personnages, sans brusquerie, Duong Thu Huong nous entraîne par le bout du coeur dans la jungle touffue et terrifiante des sentiments amoureux. Et me laisse pantoise, haletante, assoiffée d’autres lectures de sa plume (pourtant, Terre des oublis est un sacré pavé). Un chef-d’oeuvre, je vous dis!

Publicités

15 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

15 réponses à “Tristan et Iseult dans la jungle vietnamienne

  1. Ah et bien je dois dire que malgré ma fatigue, ce billet me fait du bien. Je dois avoir une centaine de livres non lus chez moi et je ne trouve rien qui me fasse envie ces jours-ci. Tu es la deuxième personne de la journée a me suggérer un livre.

  2. J’ai ce livre dans ma pile depuis un bon moment… et après les commentaire de copines, j’avais presque décidé de ne pas le lire… Après ton billet, je pense que je vais le garder dans ma pile!

  3. J’ai énormément aimé ce livre, comme toi. Beaucoup y ont trouvé des longueurs, mais ce n’est pas le plus important, cette lenteur que l’on peut lui reprocher. Il est magnifique, oui.

  4. @ Roxane : ah, ça me fait plaisir! Je pense que cela te plaira beaucoup, connaissant tes goûts. Quel est l’autre livre qu’on t’a suggéré?

    @ Karine : hello! ça fait longtemps! Comme tu peux le voir, ce bouquin m’a entièrement conquise. Qui est-ce qui ne l’a pas aimé? Cela m’étonne…

    @ Amanda : ah, moi je ne lui ai pas trouvé de longueurs… je trouve que le rythme est superbement maîtrisé. Je suis contente que tu l’aies aimé :-)

  5. J’ai reçu une vraie claque en lisant ce roman l’année passée et je n’avais moi-même alors pas hésité à en parler comme d’un chef-d’oeuvre tant il réunit de qualités dans la construction, le rythme, les images. J’ai surtout été époustouflée de voir à quel point l’auteure était parvenue à nouer l’intime et la grande Histoire : c’est d’une maîtrise absolue. Un coup de chapeau au traducteur qui a su rendre en français la beauté du style de Duong Thu Huong.

  6. « Mon coeur mis à nu » Joyce Carol Oates

  7. Mo

    Moi j’avais trouvé les longueurs dont parle Amanda. Eté déçue finalement, parce que le roman est extrêmement ambitieux, et ne parvient pas aux sommets qu’il laisse miroiter. Mais émue, oui, et prise assez pour ne pas abandonner. Mais un chef-d’oeuvre, non, pas pour moi. Cela dit, tu en aprles vraiment bien, et tu risques de convaincre bien du monde!!

  8. @ Maude : nous avons les mêmes goûts! As-tu lu autre chose d’elle?

    @ Roxane : Cela fait longtemps que je veux lire du Joyce Carol Oates, mais je ne l’ai pas encore fait. C’est bien?

    @ Mo : Je n’ai trouvé aucune longueur au bouquin… mais c’est sans doute mon rythme à moi! Je maintiens mon opinion, pour moi ce livre est grand! et j’espère convaincre beaucoup de monde, car je trouve que ce travail mérite d’être lu! :-)

  9. J’ai lu plein d’avis qui devraient me pousser à le lire… oui mais bon… il y a un hic… le sacrifice amoureux est un sujet qui me rebute. La vie et l’amour sont déjà suffisamment compliqués « pour de vrai » et je n’ai pas besoin d’y ajouter en plus des lectures désespérantes. ;o)

  10. J’ai trouvé ce bouquin maladroit dans sa construction, bancal et bourré de longueurs. J’ai été d’autant plus déçue que les 200 premières pages m’avaient littéralement embarquées et que le sujet est très fort. C’est marrant de voir que les avis sont très opposés sur ce roman.

  11. @ Cécile : Non, le livre n’est nullement désespérant, tu verras… ce qui est fou, c’est que l’auteur soit arrivée à créer un suspense dingue avec une intrigue de roman sentimental : les amoureux vont-ils, oui ou non, arriver à se retrouver? Et pourtant, on est loin d’un Harlequin, crois-moi… non vraiment, je te le recommande!

    @ Fashion : ah oui là je suis carrément étonnée! En tous cas, je crois qu’on ne peut pas nier que l’écriture de l’auteur soit d’une sensibilité rare. Quant à la structure, eh bien, je pense simplement qu’elle est originale, pas bancale… but of course, dear Fashion, it’s only my opinion, right? :-)

  12. Celui-ci je ne l’ai pas commencé. Mais j’avais aimé « Blonde » et actuellement je suis assistante sur « Je me tiens devant toi nue », une de ses pièces. C’est bien écrit (quoique mal traduit) et c’est un brin féministe (mais pas belliqueux). Je pense que l’auteur mérite que l’on s’y intéresse.

  13. Il faudra décidément que je lise ce livre, puisque tout le monde en dit du bien. Mais le bien que vous en dites dans votre billet rend, je ne sais pourquoi, l’envie plus pressante. Merci Magda.

  14. @ Roxane : tu me diras quand ça se joue!

    @ Georges F. : Je viens d’acheter trois autres titres d’elle… c’est vous dire à quel point son écriture m’a séduite!

  15. Alain

    Je n’ai pas lu « terres des oublis », titre engageant pourtant.En revanche je viens de finir « Au Zénith » chef-d’oeuvre certainement sur le temps qui passe, les tragédies du pouvoir et de la guerre, et la difficulté d’aimer. Un ouvrage aux parfums forts comme un festin de plats épicés aux ingrédients inconnus avec ces lenteurs imparables qui font de sa lecture un antidote au « fast food littéraire » qui envahissent nos vies.A recommander

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s