La librairie s’enflamme

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A Athènes, décembre 2008, révolte de la jeunesse après le meurtre d’un étudiant par un policier.

« Dear Friends, there is a discussion on the recent event in Athens the coming Saturday 10th of January at bbooks in XBerg.  It will be nice to see you all.
Best,
Giorgos »

A la suite de cette intrigante invitation à une discussion politique autour de la récente révolte de la jeunesse athénienne, je me suis rendue à la Librairie b_books, à Berlin. Une librairie très active qui édite parfois elle-même quelques essais sur les arts du spectacle, le cinéma et la politique internationale, et où l’on peut trouver en anglais et en allemand de quoi régaler son cerveau affamé de philosophie et de pensée post-moderne. b_books est gérée par dix personnes, dont certains, comme Stefan, sont des réalisateurs de films expérimentaux. Bref, Berlin dans toute sa délicieuse splendeur : intello, passionnée, rebelle, et toujours prête pour un échange, généreuse envers tous ceux qui le souhaitent.

Georgios Papadopoulos est chercheur dans le domaine de la finance, à la Jan Van Eyck Academie & Erasmus University Rotterdam. Voulant partager son expérience des événements grecs de décembre 2008, il revient sur les faits, expliquant à quel point ce mouvement de révolte de la jeunesse à la suite de l’assassinat d’un étudiant par un policier a trouvé de multiples résonnances chez les générations précédentes. Makis, jeune producteur de cinéma, explique ainsi que sa mère lui a dit « Bravo » pour la première fois de sa vie. « Notre génération n’a pas de futur, souligne-t-il. En Grèce, la cellule familiale constitue le coeur de la société. Les gens de tous âge se sentent concernés par les conditions de vie précaires des jeunes ». On est bien loin du divorce parents-enfants français…

Théoriser la révolte : bien, ou mal? Telle était la majeure question posée ce soir-là. Car si Georgios estime nécessaire de préserver la spontanéité du mouvement des jeunes sans la « contaminer » par trop de pensée théorique, d’autres prônent « l’organisation politique » (Katia, 37 ans, libraire), « l’utilisation des outils démocratiques et des institutions européennes pour se regrouper » (moi), et « l’exploitation massive des outils culturels comme vivier d’idées pour construire une pensée libre, pas trop intellectualisée » (Tobias, 30 ans, travaille dans la pub).

Nous sommes tous sortis de là heureux d’avoir pu en parler. Berlin est encore et toujours cette ville où les échanges européens peuvent avoir lieu, où le dialogue n’est pas un vain mot. Dans la petite librairie, les cartes de visites, les emails et les numéros de téléphone s’échangent. « Il faut en reparler », « On se voit le mois prochain pour voir ce qui a été fait », « Envoie-moi ce document, je ferai une conférence à la fac dessus »… Ce n’est pas 68, ce ne sont pas des activistes d’extrême-gauche, mais des instits, des étudiants, des serveurs, des artistes, des écrivains… ils réfléchissent à un moyen d’action. Au meilleur moyen de s’organiser, de comprendre et de tirer les conclusions de la révolte qui enflamme régulièrement la jeunesse à « 600 euros par mois ». Parce que ça ne peut plus continuer.

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7 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

7 réponses à “La librairie s’enflamme

  1. Je sors d’un goûter-galette-loupiac à 15 euros (x20 / mois ?).

    Impossible de réagir raisonnablement au billet : la révolte serait-elle légitime dès lors qu’elle dépasse la seule parole ?

    C’est la guerre en Palestine.

    Même à jeun, impossible de réagir raisonnablement.

    Ceci pour dire que, gris ou clair, il m’est difficile de mettre à part ma passion (pour vivre !) et mon cynisme (pour me protéger, pour survivre). L’un et l’autre s’annihilent plus ou moins, où se trouve l’équilibre ?

    Et pour boucler cette première réaction à chaud (aurais-je tenu le même argumentaire (argumentaire ? ça ???) dans ce bistrot berlinois ?), je ne suis pas un grand adepte de la révolte (j’ai naguères apprécié et adopté les vues du rédacteur de « Penser l’action révolutionnaire », la révolution étant un processus global d’action différant de la révolte, davantage réaction), je dirais ceci (considérant que la patronne officie de Berlin) :

    Brefle (et sans aucun rapport direct avec ce qui précède, mais une commune inspiration) : la révolte est un acte, non une parole (Lao Tseu (ou Yvan-Chrisostome Doltoi, chépubin)

  2. je crois beaucoup à la diversité, des approches, des pratiques,
    parce qu’en combinant on va parfois plus loin, parce que peut-être on multiplie les chances, aussi parce que certains défauts se neutralisent, je ne sais pas,
    c’est important d’avoir des lieux pour en parler, comme vous le faites, parce que sinon on reste pur spectateur, comme je le suis en ce moment par rapport à la Grèce (je ne dis pas ça pour culpabiliser, je préfère juste préciser),
    et là au contraire on peut s’approprier ce qui se passe.

    je parle par périphrases, le mot « év^nement » est bien entendu banni, mais que mettre à la place, en politique, et en action aussi en vérité, les mots sont vite piégés et piégeux.
    Du sain sentiment de révolte, de refus de l’injustice et volonté d’avenir, aux actes, le chemin passe régulièrement par la violence.
    Je me méfie de cette violence, parce qu’elle est la pire des drogues, c’est une drogue contagieuses et aux effets durables.
    Mais on ne fait pas avancer les choses par les seuls théoriciens, et le seul activisme ne débouche une fois l’élan épuisé que sur le retour au point de départ (la Commune) ou une tabula rasa totalitaire (la Cambodge?).
    Le danger viendrait aussi de ne voir les choses que par le bout auquel on se sentirait de participer, plutôt l’élaboration ou l’analyse politique dans mon cas, la théorie en somme.

    quand on en arrive là c’est que beaucoup de responsables n’ont pas fait ce qu’ils auraient pu, ont préféré poursuivre plutôt qu’écouter et tenir compte des autres.
    Du coup même si je partage les motivations de la révolte, j’ai toujours cette double défiance qui vient me tempérer, d’abord cette méfiance envers la violence, et le sentiment de gâchis.

    tout ça pour parler de mon nombril et dire que j’aime bien votre manière de vous en mêler.

  3. @ Christophe : révolte ne veut pas dire violence… je ne fais pas l’apologie de la rébellion armée !!! Mais je te pardonne, la galette-loupiac ça tombe sur l’estomac comme une pierre… ;-)

    @ Arbobo : merci, Arbobo. Cette phrase-là : »Le danger viendrait aussi de ne voir les choses que par le bout auquel on se sentirait de participer, plutôt l’élaboration ou l’analyse politique dans mon cas, la théorie en somme. » est importante ! Mais pourquoi pas? Que ceux qui savent théoriser le fassent, que ceux qui s’expriment par l’art le fassent, et que les autres votent, agissent, construisent, merdre quoi, faut de tout dans une société, c’est comme au Monopoly, y a les oranges et y a les bleus, (d’ailleurs celui qui a les oranges il se fait toujours plus de fric que les autres, tout le monde tombe sur ses cases, mais pourquoi?!)

  4. J’avais écrit un petit truc là-dessus dans mon blog (en gros, où est passée ma révolte ?) suite aux discussions avec mon fils de 16 ans, gréviste pour la première fois de sa vie… En tant que parent, et ancienne lycéenne révoltée, et actuelle citoyenne agacée, je me suis posée beaucoup de questions… Continuer à garder les yeux ouverts a été ma conclusion, et c’est sans doute ce que nous faisons un peu ici, et vous là-bas dans cette librairie qui fait envie.

  5. @ Ficelle : oui, il faut garder les yeux ouverts mais surtout -et voilà en quoi j’ai trouvé l’initiative de cette discussion formidable- il faut parler, se regrouper, car sans cela il ne se passe rien, les opinions sont disséminées, les révoltes et les manifestations brûlent comme des feux de paille et aucune véritable idée politique ne s’en dégage… il faudrait donc que quelqu’un fasse la même chose à Paris…

  6. il y a des lieux qui le font, et notamment des librairies partout en france pour qui la sortie d’un livre est l’occasion de venir dialoguer avec les auteurs et ensemble,
    ce n’est pas toujours romans qu’il s’agit, aussi des livres engagés, des témoignages, etc.

    et puis partout aussi, notamment en milieu rural et semi-rural, des rencontres de ce genre ont lieu, à un rythme formel ou informel.
    Je ne prétends pas que la culture du débat public, de l’agora, est ancré dans le quotidien des français-es, mais ça existe tout de même, au-delà de la seule vie associative loi 1901.
    Et puis comme tu le sais, les théâtres ont aussi des lieux de partage de la parole, des lieux comme le théâtre de saint-denis dont du beau travail pour encourager le sens du commun, du collectif. C’est précieux.

  7. @ Arbobo : c’est vrai, mais là je parle d’échanges européens car la chose est désormais possible… si on ne construit pas l’Europe culturelle par le haut, par des institutions valables, dans ce cas commençons la d’en bas.

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