35 Rhums, pas de gueule de bois

ITALY-VENICE-FILM-FESTIVAL-35 RHUMS

Alex Descas et Claire Denis

C’est très curieuse que je me suis rendue à l’avant-première allemande de 35 Rhums, le dernier film de Claire Denis, sachant qu’on m’en avait dit du bien en France, et que la réalisatrice serait présente. Claire Denis, je n’avais rien vu d’elle. Mais je la connaissais pour son travail de première assistante réalisateur sur un bon nombre de mes films cultes : Les ailes du désir et Paris-Texas de Wenders, Down by Law de Jarmusch, La Passante du Sans-Souci de Rouffio et Le Vieux fusil d’Enrico. A croire que Claire Denis a bossé avec tous les types qui me font rêver.

35 Rhums est donc une histoire d’amour entre un père d’origine africaine, conducteur de RER, et sa fille, en banlieue parisienne. La mère, allemande, morte depuis longtemps, ne sera qu’un prétexte pour traverser l’Allemagne et y rencontrer une tante oubliée. La jeune métisse doit choisir sa route, se séparer du père tant aimé et embarquer avec le prince charmant, un voisin du dessus plutôt cocasse, qui passe sa vie entre son vieux chat dégueulasse et des souvenirs affreux rapportés de voyage lointains.

Il ne se passe pas grand-chose dans ce joli film de Claire Denis, et pourquoi pas? Les contours de la relation entre le père et son enfant son esquissés avec grâce. Mais la réalisation, parfois brillante, comme dans cette scène où tous les protagonistes surpris par l’averse dansent des slows dans un troquet de banlieue, se livre parfois un peu trop au cliché du film d’auteur français. La petitesse des situations devient appuyée, le silence devient un poil lourd. A force de ne pas vouloir montrer, Claire Denis souligne son procédé de suggestion cinématographique. Un peu dommage. La photo est signée Agnès Godard, une lady qu’on ne présente plus dans le monde du cinéma, qui débuta comme assistante d’Henri Alekan sur Paris-Texas de Wenders, et qui est, depuis quelques années, la camérawoman la plus adulée de France. Dommage là aussi : un abus de gros plans, qui prétendent charger le film de puissance émotionnelle, forcent un peu le regard et rentrent l’intrigue prévisible.

Saluons le jeu subtil d’Alex Descas, qui incarne le père. Séduisant, silencieux, tranquillement imposant. Alex Descas est un grand acteur français. Et Noir, comme par hasard. Quel bien fou cela fait de voir tous ces acteurs de couleur sur notre écran, sans arrière-plan social ou politique aucun ! Merci à Claire Denis d’avoir envisagé son casting de cette manière, là où une autre réalisatrice aurait fait jouer son histoire par Mélanie Laurent et Fabrice Lucchini. On peut le dire : on ne voit pas encore assez d’acteurs noirs dans les films français. Et il serait temps de changer cela.

Applaudissements aussi pour Grégoire Colin, qui interprète de manière décalée un personnage loin de ceux qu’on attribue généralement à cet acteur un peu « dandy ».  Avec sa fine moustache de mec de banlieue, son jogging en nylon à bandes, ses claquettes de piscine et ses chaînes vulgos, il est plus vrai que nature. On découvre un comédien hilarant, à la voix particulièrement intéressante, capable de se transformer de façon étonnante. Bravo! Quant à Ingrid Caven, qui interprète la tante allemande de Lübeck, elle fait une performance à hurler de rire en diva alcoolique et poète dans son salon petit bourgeois.

Beaucoup de moments de bonheur, donc, dans ce film de Claire Denis, qui, sans révolutionner le paysage cinématographique français, a le mérite d’être un vrai film de cinéma, avec un vrai regard sur les gens et sur la vie. Dommage tout de même (et c’est là mon dernier bémol) que Tindersticks, un groupe d’ordinaire génial, ait signé une bande-son complètement ratée à base de sifflements de pipeau. Claire Denis, après la représentation, est venue discuter avec le public berlinois. Charmante, primesautière dans une jupe très courte dévoilant de jolies jambes, un peu pompette et décoiffée, elle a répondu aux questions des spectateurs de sa voix voilée et sexy, et a prouvé que son anglais se défendait vraiment bien.

Publicités

15 Commentaires

Classé dans Cinéma

15 réponses à “35 Rhums, pas de gueule de bois

  1. ça sent les petites habitudes tout ça,
    la 2e BO des Tindersticks,
    des acteurs déjà utilisé 2 ou 3 fois auparavant (grégoire colin, alex descas)…
    cela dit j’irai probablement le voir parce que j’aime le cinéma de claire denis, depuis son tout premier « chocolat »
    Elle a grandi en Afrique noire et Chocolat était très autobiographique, des acteurs noirs ça va de soi pour elle, c’est le bienfait d’avoir grandi dans un pays où puisque tout le monde est noir la couleur de peau ne prédispose pas à un emploi plus qu’un autre :-)

    en revanche quand tu dis « Il ne se passe pas grand-chose dans ce joli film de Claire Denis »
    et je corrige de ce pas : il ne pas grand chose dans un film de claire denis, tout court :-)
    En général ce n’est pas au détriment de la qualité.

  2. bon je n’ai pas vu
    mais je vais y aller
    c’est certain
    merci du billet
    et claire denis est séduisante
    oui

  3. Fafaaaaa

    Je reprends Arbobo en choeur et je souligne aussi le pléonasme. Ce qui ne m’empêche en aucun cas de me rouler aux pieds de la réalisatrice, sa capacité d’envoutement à travers ce ton si particulier a ce résultat que l’on reconnaît un Claire Denis entre 10 000 comme on reconnaît un Godard, un Truffaut, un Lars , ou un David Lynch.

    Je ne sais pas si j’irais le voir en salle je ne me suis jamais remise de la désertion d’une salle complète lors de la sortie de Trouble Every Day. Le grand cinéma c’est pas fait pour les gens moi je dis. Et c’est pas fait pour partager du coup.

    Je remarque que c’est le second billet ciné ou tu reproches l’usage du cliché. Or déjà la première fois je m’étais interrogée. Pourquoi veux tu un cinéma sans clichés cinématographiques ? C’est tout un art « le cliché » non ?

    Pour finir je dirais qu’il est doux de retrouver cette « filiation » entre Jarmusch et Claire Denis. A croire que des Ailes du Désir à 35 rhums il n’y a qu’un pas, à rêver que nous l’avons franchi sans encombre.

  4. @ Arbobo : j’aimerais voir ses autres films en tout cas… les petites habitudes, oui, peut-être… mais quand on aime travailler avec des gens, on s’y recolle, non? Et puis, Fassbinder a passé toute sa carrière avec Schygulla et d’autres acteurs fantastiques, et personne ne s’en plaint, au contraire, c’est le genre d’habitude qu’on adore!
    Je ne savais pas que Claire Denis avait grandi en Afrique. En tout cas, cela lui a donné un joli regard sur les choses.

    @ Stéphane : dis-moi ce que tu en penses après l’avoir vu. Si Claire Denis est classe, la jeune actrice (qui n’est pas professionnelle) n’est pas mal non plus.

    @ Fafa : bon, moi, « Les Ailes du désir », je le mets à cent pieds au-dessus de ce petit « 35 Rhums » charmant, parce que pour moi, « Les Ailes du désir », c’est le plus grand film du monde. Donc, s’il y a eu un pas de franchi, il a été franchi humblement et en descendant l’échelle, mais ce n’est pas une place répugnante, loin de là.
    Le cliché? Encore faut-il savoir l’utiliser. Là, je le trouve exploité trop littéralement. Ce n’est pas le cliché d’un… ben tiens, d’un Fassbinder, puisque j’en parlais à Arbobo, qui magnifie tant le cliché de la diva, de l’Allemagne, des nazis, etc. qu’il en devient… unique.
    Non, je n’aime pas du tout le cinéma de cliché. Comme tu le dis très justement, c’est tout un art… un art que peu savent manipuler…

  5. La présence de Grégoire Colin dans un film est parfois le seul motif qui m’a fait le voir… J’adore cet acteur trop rare

  6. Fafa

    Han oui moi aussi je groupise les ailes du désir à tel point que je n’ai toujours pas réussi à sortir le film de son blister. C’est te dire. Là j’en suis à 4 mois à regarder la jaquette avec des yeux mouilles d’amour et comme je me connais ça va durer encore plusieurs années

    (Dead Man acheté il y a plus de 5 ans, presque 10 si ça se trouve, est toujours gentiment plié dans son blister, de temps en temps je le sors de la dvdthèque et je le contemple écrasée d’admiration en me disant qu’il faudrait peut être que j’achète un deuxième exemplaire pour pouvoir le regarder…)

    Ma groupittude est un calvaire.

  7. @ Cécile : oui, il est vraiment extra, et en France, on en voit peu, des acteurs de sa trempe.

    @ Fafa : dis donc, c’est vraiment super étrange, ton fétichisme du DVD sous blister? En tous cas ça me fait vraiment rire… je t’imagine avec une DVDthèque entièrement plastifiée… mais au moins, tu l’avais déjà vu, Dead man?

  8. J’ai beaucoup aimé ce film ! (http://laetitiaberanger.over-blog.com/article-28315359.html) Sentiment renforcé par les plans qui défilent, vus du RER. Je crois que je deviens accro à tout ce qui avance sur des rails, c’est grave docteur ?! Et les « rice-cooker », Magda, tu n’en parles pas ? Tout de même ! rires

  9. @ Laëtitia : moi aussi, j’ai aimé tous les plans dans le RER! Le contraire m’eût étonné de toi d’ailleurs, toi la fana du métro. C’est vrai que je n’ai pas évoqué les rice cookers… parce que je n’ai pas trouvé ce détail si intéressant ni justifié, en fait. Et toi?

  10. J’interviens… pour tenter de te répondre sur ces rice cookers que j’ai trouvés très émouvants au contraire : le père et la fille achètent le même instrument, la première n’ose le dire pour ne pas gêner son père. Chaque soir, ils se retrouvent autour de ce même rice cooker et à la fin, elle part avec le sien. J’ai vu ça comme un symbole trivial de ce qui les unit, de ce qui constitue leur quotidien.

  11. Fafa

    Oui j’ai vu Dead Man en ces temps ancestraux ou les cinémas de quartier existaient toujours et où la sortie d’un film était attendue avec ferveur, appréhension fébrilité.

    J’ai eu la chance inouïe de naître à une époque ou le cinéma n’était pas un bien de consommation courant comme des pâtes ou de la purée et mon fétichisme est l’expression directe de mon acharnement à vouloir préserver la magie et le mystère du cinéma. Sans cela je serais perdue à jamais.

    Quand tu as vu les ailes du désir la première fois as tu imaginé une seule seconde en avoir un jour une copie chez toi ? Pour moi c’est vraiment un luxe extrême.

  12. @ Fafa : en fait, j’ai vu « Les Ailes du désir »… dans une copie dégueulasse, dont la bande sautait et les couleurs passaient. Une cassette qui appartenait à mon père, un vrai fétiche pour lui. Je n’ai jamais vu ce film sur grand écran et pourtant, je l’ai regardé au bas mot trente fois dans ma vie. Lorsque mon père a bazardé ses cassettes de Wenders (son dieu sur terre) pour les remplacer par des DVD à la qualité durable et bien meilleure, j’ai récupéré toutes les cassettes. Et j’aime voir ces images sublimes de Paris-Texas, d’Au fil du temps, ainsi torturées par le temps et par les années 80.
    Mais tout cela n’empêche pas que, comme toi avec tes DVD emballés, je recule le moment fatal où je vais aller voir « les Ailes » sur grand écran, parce que je sais que ce moment sera unique et que je veux le choisir.
    Par exemple, j’ai découvert « The Misfits » (immense chef-d’œuvre de John Huston, l’as-tu vu?) au cinéma en 1997, j’étais une ado, le cinéma s’écroulait de toute part, j’avais déjà vu le film en cassette et là, j’ai pris une grande claque de ciné.

  13. @ Anne-Sophie : bonjour! En fait, j’ai trouvé le symbole grossier. Voilà pourquoi je ne l’ai pas relevé (mais j’aurai dû). C’est parce qu’il m’a semblé très convenu. Mais bon… c’est un petit défaut.

  14. Fafa

    …j’aime tellement ce film que j’ai du mal à te répondre. Tu comprends parler des Misfits c’est parler de moi :). Donc oui je l’ai vu plusieurs fois mais jamais au cinéma et je ne sais pas si je supporterai le choc.

    C’est aussi un DVD que j’ai et que je ne regarde jamais. J’adore le film mais le voir est de l’ordre de l’insupportable pour moi, Indian Runner me fait le même effet d’ailleurs. Un effet très bizarre.

    As tu vu Indian Runner ?

  15. @ Fafa : wow! toi aussi tu adores les Misfits? Ça commence à en faire, des films en commun, ça, Fafa. Vois le au cinéma. Ce déploiement somptueux de noirs et de blancs, le visage de Gable, la robe noire de Marylin et ses cheveux transparents contre l’arbre devant la maison… les chevaux qui galopent, terrorisés, dans le désert… ah my god j’en ai des frissons, vois le au cinéma, je t’en prie!

    Pas vu Indian Runner, mais là tu vois, je commence à comprendre que tes goûts sont les amis de mes goûts en matière de cinéma, donc, je prends mon stylo, je prends mon carnet, et je l’écris à l’instant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s