Wannsee / Kaurismaki

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Nos vies sont des films, nos vies sont des livres. C’est un peu le slogan de mon blog, en somme, et aussi un de mes passe-temps favoris : prendre mon existence pour une aventure romanesque. Me poser en tant qu’observatrice, regarder les personnages qui évoluent autour de moi, les manipuler.

Je partais pour Potsdam, donc, une petite ville limitrophe de Berlin, ancienne capitale de la Prusse, qu’il me fallait voir pour ne pas crever idiote. Le train traversait des forêts sans feuilles. Je me dirigeais vers un château célèbre, avec son aile des Dames où Voltaire eut sa chambre (le coquinou, tiens), vers des rues au pavé brillant, et bordées de petites maisons aux couleurs pastel. Un Disneyland teuton.

Mais sur la route, il y avait Wansee. Ce grand lac gris où jadis, les Allemands des années 30 aimaient se balader à poil, dans la grande tradition FKK (Frei Körper Kultur, la culture du corps libre), chérie par les nazis, et reprise étrangement par les habitants de l’Allemagne de l’Est comme par les hippies du monde entier. L’Homme est un paradoxe à deux pattes, bon. J’ai eu envie de voir Wannsee au mois de mars.

Devant le lac, mon compagnon de route voulut, lui, monter dans un bateau qui relie Kladow, une île du coin, à la plage de Wannsee. Il n’y avait pas l’ombre d’un touriste. Le sable était lisse, beige et triste comme sont les plages du Nord. Le capitaine avait une grosse moustache. Les passagers avaient de grosses moustaches. Des Allemandes d’âge mûr aux lèvres fuschia s’asseyaient dans la cabine à l’allure morne et rétro, les mains posées sur leurs genoux.

Mon cavalier a les yeux bleus glacier et une barbe blonde de trois jours. J’ai dit : « Tu ressembles à un héros de film d’Aki Kaurismaki« . Il s’est levé, sans un mot, sans un sourire, a acheté une bière, s’est assis devant moi, a pris ma main, l’a posée sur la table, a posé la sienne par-dessus, a bu un coup et a regardé droit devant lui, avec une expression d’ennui intense. « Voilà ce qu’un personnage de Kaurismaki fait quand il est follement amoureux ». On a traversé le lac gris et froid dans cette cabine de bateau où les Allemands ne disaient pas un mot, en riant intérieurement de notre film imaginaire. Dans ma fausse fourrure de la RDA, je ressemblais aussi à une Finlandaise mutique.

En débarquant à Kladow, devant la façade de maisonnettes-restaurants, en frontispice d’une île complètement déserte et morne, nous étions comme deux Kaurismakiens perdus dans le Truman show. Une blondinette faisait son jogging avec son chien, un couple poussait un enfant dans un landau ultramoderne, des touristes achetaient des saucisses rôties le long d’une rue au revêtement rose bonbon.

Sans un mot, nous avons fait volte-face et sommes remontés à bord. On n’avait pas le look Truman Show.

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23 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

23 réponses à “Wannsee / Kaurismaki

  1. hahahaha j’adore ! Le choc culturel intervient souvent là où l’on s’y attend le moins; il est fourbe, cet animal.
    Tes histoires de Kaurismäki me donnent envie de retourner en Finlande et ton bateau de revoir Venise… Et comme nous sommes en mars, j’ai envie de Suède… sauf que, si je considère ma vie comme une aventure (fais pareil que toi ;)), et bien je suis forcée de constater que je suis en mauvaise posture: j’ai un pied en Allemagne du Nord et l’autre, plus fictif, dans le Val-au-Saumon (Islande) et ce n’est pas pratique pour voyager… (les vieux Islandais me libèrent dans 2 semaines!)

  2. Fafa

    :D j’adore cette comparaison. Il m’arrive de faire les mêmes.

    En général je me retrouve dans des Wenders ou Cassavettes. :D et je ne sais pas si je supporterai la pression d’un Kaurismaki. C’est tout de même réservé à une élite. :)

    J’aimerai bien tenter la bluette à l’américaine un jour…

    Et je trouve ton post très drôle :

    Il s’est levé, sans un mot, sans un sourire, a acheté une bière, s’est assis devant moi, a pris ma main, l’a posée sur la table, a posé la sienne par-dessus, a bu un coup et a regardé droit devant lui, avec une expression d’ennui intense. “Voilà ce qu’un personnage de Kaurismaki fait quand il est follement amoureux”.

    Excellent.

  3. superfaustine

    wouah!!! Superbe post! Si je devais définir ma vie, ce serait peut-être un Gus Van Sant (surtout en ce moment)
    Et Potsdam alors?

  4. @ Agnès : le… Val-au-Saumon? C’est une blague ce truc? ce nom me laisse rêveur… mais c’est quoi?
    Moi aussi j’ai envie de Finlande… ce n’est pas très loin de Berlin, je vais sans doute m’y octroyer un petit séjour.

    @ Fafa : ahahahaha la pression d’un Kaurismaki! Une élite je ne sais pas, mais une certaine catégorie de dingues prêt à tout au cinéma ça oui! Tu te retrouves dans un Wenders ou un Cassavetes? Quelle chance. Tu dois en vivre, des émotions intenses, là. Raconte m’en une. J’espère que tu ne te sens pas trop Mabel dans « Une femme sous influence »…
    En tout cas depuis que je vis à Berlin je suis souvent dans « Les ailes du désir » bien sûr!
    La bluette ricaine, j’y ai eu droit, c’était drôle, mais on s’en lasse. Une femme comme nous, qui regarde du Wenders ou du Clark, ne peut s’y conformer que 5 minutes, pas au-delà, voyons ;-)

    @ Superfaustine : oh, merci Superfaustine! Ta vie est un Gus Van Sant? Lequel? Pourquoi? Je veux tout savoir!
    Potsdam? Ah, je vous en parlerai dans un autre billet peut-être!

    @ Ficelle : merci à toi de le partager avec moi, Ficelle!

  5. Mo

    Je n’ai pas grand souvenir de Wannsee, mais j’adore Sans-Soucis, même si c’est follement kitsch. Et les jardins, maintenant, doivent être entre givre et bourgeons… il faut que j’y retourne!

  6. Le Val-au-Saumon (Laxárdalur en islandais moderne) est une région du nord-ouest de l’Islande et le théatre des évènements de la « Saga des gens du Val-au-Saumon » que j’analyse en ce moment. Je suis donc momentanément captive mentalement de cette lointaine contrée ;) .

  7. @ Mo : je ne suis même pas rentrée dans le château, ça me rasait d’avance! Mais j’ai bien aimé les jardins en hiver… et les parterres de crocus sauvages.

    @ Agnès : oui, oui, je sais que c’est une saga, mais je croyais le lieu « légendaire ». Fantastique, ce nom. Et alors, ça donne quoi, cette analyse?

  8. Oui, la toponymie islandaise est assez géniale, il y a meme un cap du petit-déjeuner :) . Quant à mon analyse, elle est encore en cours de rédaction, donc je ne peux pas encore me prononcer. Mais, une chose est sure, les femmes de cette saga sont impressionnantes :) .
    Tiens d’ailleurs en parlant de femmes, un lien qui devrait t’intéresser: http://missy-magazine.de/
    Ça pourrait peut-etre remplacer avantageusement Jalouse, non? Je ne l’ai pas encore acheté mais j’en commanderai un exemplaire dès que je serai sortie de mon mémoire.

  9. @ CS : oh là là traduction s’il vous plaît! tu continues à aller en Finlande à ce que je vois?

    @ Agnès : ça a l’air drôlement bien ce truc. Nettement mieux que Jalouse, merci.
    On pourra la lire ton analyse?

  10. Si ça te tente vraiment de lire 80 à 100 pages d’une étude scientifique en allemand avec citations (non traduites, hehe) dans un peu toutes les langues scandinaves, je pourrai te l’envoyer par mail quand j’aurai fini ;) . Cependant pour ce qui est d’une mise en ligne sur le blog, j’hésite encore.Tout dépendra de la note et de toute façon il faudra que j’attende d’avoir officiellement terminé mes études pour pouvoir le faire (en théorie, mi-juillet).

  11. CS

    Je fais plus qu’y aller, je vis à Helsinki au moins jusqu’à cet été. Donc, tervetuloa Suomeen, bienvenue en Finlande !

  12. @ Agnès : oui, je veux bien la lire, mais traduite, of course, hein… tu peux aussi l’envoyer à CS ci-dessous qui maîtrise le finlandais parfaitement maintenant, pas vrai CS?

    @ CS : génial, en voilà une belle nouvelle. Si tu n’es pas loin de Berlin, passe!

  13. Fafa

    Et si ! J’ai pensé à Mabel en tout premier lieu :) d’ailleurs je t’envoie un lien par mail à ce sujet.

    Pour la bluette je suis entièrement d’accord avec toi, je soupçonne que celle ci pourrait même glisser vicieusement vers le total Godard à force de dialogues décalés flirtant avec de l’essence pure
    de non sens artistiquement travelingué avant.

    Côté émotions je crois bien que je suis absolument incapable de t’en raconter une ne serait ce que parce que j’ai trop de choix :) de plus je les trouve de mauvaise qualité en ce moment :D rien de vraiment transcendant quoi. Bien sur y a toujours cet espèce de fond à la Wenders mais pas beaucoup d’action dans le fond.

  14. Sit

    Aaaah, un Kaurismaski en live ! J’aime ce film imaginaire et ce voyage minuscule. Ah, c’est malin, maintenant j’ai froid.

  15. @ fafa : ah la bluette à la Godard ce serait fou… as-tu vu un de ses premiers courts d’ailleurs, écrit par Rohmer, qui est une vraie bluette Nouvelle Vague? j’en ai oublié le titre, c’est l’histoire de deux minettes qui partagent le même soupirant sans le savoir…

    @ Sit : Merci Sit! (réchauffe-toi avec un bon verre de rouge) (avec modération car fumer tue)

  16. Fafa

    Je suppose que je l’ai vu…je suis censée avoir avalé tout Godard entre mes 15 et 18 ans*…je vais refaire un tour de filmo histoire de confirmer. A vu de nez la réponse est oui.

    *pour ce que ça m’a servi…je me souviens de 2, 3 pas plus. Tous les jours je me dis que je devrais noter tout ce que je vois tout ce que je lis tout ce que j’écoute, et puis j’oublie…

  17. @ Fafa : TOUT Godard entre 15 et 18 ans? Oh my god. Même la pub qu’il a faite pour Nike? Je te jure, ça me tue, ça me tue…

    au fait : mon blog me sert beaucoup à ça (me souvenir des trucs que je lis et vois). Et en plus je fatigue les autres avec mon opinion! :-)

  18. Fafa

    mouhaha! :D

    Quand je me passionne pour quelque chose j’avale tout ce qui concerne le sujet (imagine ce que ça donne quand je suis amoureuse…au bout de 6 mois avec un allemand tu me croises lisant l’histoire de la RAF dans le texte, 3 mois avec un mec qui s’appelle Alexandre et je te cite tous les Alexandre connus sur la planète j’aurais même poussé le vice jusqu’à lire les Alexandre-écrivains, 1 soirée avec un chauffeur de bus et je te remonte un moteur diesel les yeux fermés etc…:D). Une vraie manie. Très bizarre en plus …

    :) sinon moi j’aime bien tes opinions d’autant plus que les sujets me plaisent et que je découvre plein de choses. Comme je n’ai toujours pas réussi malgré mes menaces à mettre un pied à Berlin je suis ravie de ce que tu nous en racontes.

  19. Très drôle ta petite manie dis-moi… mais ça cache quoi cette répétition étrange?
    L’histoire de la RAF dans le texte? Mais Fafa, tu parles allemand couramment? Ach, Mann! C’est beau ça.

    J’aimerais bien la voir moi, la pub Nike de Godard… j’en ai honte pour lui…

  20. Fafa

    J’eus parlé allemand couramment. Mais plus du tout en ce moment. Par contre il m’en reste assez pour que je puisse le lire de manière aléatoire.

    C’est marrant que tu voies une répétition là où je ne vois qu’un espèce de tic bizarre. A mes yeux il n’est que la manifestation extrême d’une curiosité insatiable.

    Je suppose que si c’est une pub nike on l’a déjà vue non ? Sinon elle doit être sur la toile. Il n’y a pas de quoi avoir honte au fond. C’est pas comme s’il avait tourné un épisode des desperate housewives non plus.

  21. Ah si mais tu rigoles c’est bien pire! un épisode de Desperate filmé par Godard, cela aurait été un pur bonheur.

    Tu imagines ce que les pavillons roses de banlieue léchée auraient donné dans un univers à la Godard? Bree ou je-sais-pas-qui (je n’ai jamais regardé cette série plus d’une fois, je n’ai pas accroché) qui parle face caméra comme Anna Karina, l’air las et boudeur? La musique de Delerue pendant que l’autre type passe la tondeuse à gazon? Un délice surréaliste. J’aurais adoré.

    Non, la pub Nike, c’est grave. Et on ne la trouve pas sur le Net (j’ai fouillé) ou alors, très difficilement. On ne peut pas dire qu’un ancien maoïste ne sait pas ce qu’il fait quand une boîte comme Nike lui commande un film. C’est juste de l’anti-propagande au sujet de son image pas intello, beauf, basket-de-merde-faite-en-Chine.

    Et Godard qui dit oui à ça, c’est comme Tarkovski qui ferait des spots en faveur de la guerre en Tchétchénie, ou Wenders qui ferait tourner Alexandra Lamy. (Remarque… il a osé faire tourner Milla Jovovich, c’est moche aussi).

    Ah oui, sur ton « tic » : j’ai employé le mot répétition, parce qu’en effet je pense qu’un tic est par nature répétitif! Mais c’est un bien joli tic. Moi, ce serait plutôt des tics du genre demander toutes les 2 secondes si j’ai pas un truc entre les dents quand je mange du taboulé. Le tien est donc bien supérieur.

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