C’est mon dernier mot (Slumdog Millionaire)

slumdog

Hier, j’ai écrit toute la journée. J’avais la tête comme une pastèque bourrée de graines. J’ai enfourché mon vélo, fait quelques mètres et j’ai atterri dans une salle de cinéma de mon quartier (Kreuzberg) à Berlin.Tout le monde l’a vu, le film a même reçu l’Oscar, je ne vais donc pas m’étendre sur le synopsis de ce film de Danny Boyle. Danny Boyle est un cinéaste dont j’avais beaucoup aimé Petits meutres entre amis et Trainspotting. La Plage m’avait moins séduite (Virginie Ledoyen m’emmerde beaucoup), mais touchée. Oscar, plusieurs bons films à son actif, bouche-à-oreille sur Slumdog Millionaire : j’attendais de Danny Boyle qu’il me surprenne.

Me voilà donc seule dans le noir, en proie aux bruits incessants de pop-corn et de cônes glacés, machouillés par des mandibules allemandes qui se fichent bien de mon confort auditif. Cela m’énerve, mais je résiste au besoin de me lever pour leur crier « SCHEISSE », alors que l’envie est plutôt forte. Les bandes-annonce commencent, et je m’aperçois que tout est doublé en allemand. Je m’inquiète : Slumdog Millionaire sera-t-il lui aussi projeté dans la langue de Goethe? Eh bien oui. Cette fois, je réprime un gros soupir d’agacement. Je parle l’allemand, mais le doublage, ça me fait sortir de mes gonds.

J’admets que j’étais mal disposée. Cela dit, les trente premières minutes du film m’emportèrent assez rapidement. Slumdog Millionaire est l’exemple type du scénario compliqué (flash-backs et multiplicité des protagonistes) qui semble bien ficelé et haletant. Sauf qu’en fait, c’est une illusion totale, compensée par des mouvements de caméra incessants, style stroboscope, qui finissent par écœurer mais font passer les failles profondes de la narration. Que le postulat de départ soit gros, bon. Un ultra-pauvre qui devient millionnaire parce que c’est son destin, ça peut faire un bon film. Mais Danny Boyle ne cesse de valser entre les genres (comédie, drame, thriller, drame social, bollywood) et reste en surface, parce qu’il ne maîtrise pas tous ces codes de catégories cinématographiques à la fois, contrairement à Vincent Gallo, tiens.

Danny Boyle en fait trop. Cent fois trop. Il verse dans l’overdose sentimentale et en oublie de raconter pourquoi les deux héros s’aiment tant, jusqu’à affronter la mafia et le destin. Une foule d’événements ne sont pas justifiés ou développés. Prenons par exemple le moment où le héros, Jamal, retrouve Latika, sa bien-aimée depuis l’enfance, qui est devenue l’esclave de leur ennemi commun. Il la voit, par la porte entrebaîllée d’un bordel, tourbilloner en costume de danseuse traditionnelle indienne. Et après, que fait-on de ça? Rien. Cet épisode de danseuse de la vie de Latika, ne se développe jamais dans le film. C’était juste un prétexte pour montrer un joli costume hindou, et faire clignoter les yeux des spectateurs avec un cliché tout brillant sur l’Inde.

Examinons maintenant le message du film, sa moralité. Pour Danny Boyle, Jamal a gagné parce que c’était son destin. Nous savons à quel point les Indiens de religion hindoue attachent de l’importance à cet aspect de leur existence, le destin. C’est contre ce fatalisme de classe sociale que se battait Gandhi dans les années 1920. Il était très intéressant, pour Danny Boyle, d’aller fouiller cette particularité culturelle de l’Inde. Mais ça foire, comme le reste. C’est le destin, et alors? Que va faire Jamal de son destin? Rien. Il va le subir et rester le gentil bonhomme que l’on connaît depuis le début du film. Il va gagner des millions, trouver l’amour, et ça s’arrête là.

Boyle a voulu se livrer à un exercice de radioscopie de l’Inde fort dangereux. Il survole le pays et nous sert les clichés bien connus : les intouchables qui nettoient la merde des autres, les traditions, les enfants-voleurs, la mafia, les informaticiens et les call-centers… Parce que son histoire avec Jamal (le protagoniste) fait semblant d’être forte, il se permet de parler de tous ces stéréotypes sur l’Inde avec légèreté. On n’apprend rien. En sortant de là on a un peu ri, un peu eu peur, un peu eu envie de pleurer. L’acteur principal est bon, mais l’actrice est gnangnan, le présentateur télé est caricatural, le méchant est méchant sans faire peur.

Slumdog Millionaire n’est rien de plus qu’un énième film à gros budget, qui sert les idéaux d’une certaine catégorie de gens dans l’industrie du cinéma américaine : bats-toi mais reste à ta place. Ne fais pas la révolution, ne change rien autour de toi. Si tu es pur, tu gagneras beaucoup d’argent et ta copine sera une bombe sexuelle. Et ben moi, ça m’énerve. A tel point qu’en sortant de la salle, je me suis jurée d’acheter un énorme seau de pop-corn et d’aller gâcher la prochaine projection du film avec des bruits de mastication.

Non, je plaisante. Je déteste le pop-corn. C’est plein d’OGM. A la place, je vais me revisionner Devdas. Un grand film Bollywood made in India, kitsch si vous voulez, mais vraiment bien écrit, flamboyant, et qui me file des frissons!

Publicités

17 Commentaires

Classé dans Cinéma

17 réponses à “C’est mon dernier mot (Slumdog Millionaire)

  1. matt

    parfaitement d’accord.
    je dirais qu’il est .. ! …. mmmmh…. voyons…!..

    -cul-cul la praline ! (^-^)

  2. Fafa

    Je n’ai pas été le voir car ton post résume mon analyse pré visionnage et au vu des réactions emphatiques des personnes qui ont vu le film j’ai su que j’avais pré analysé juste. Ton post ne fait qu’enfoncer le clou.

    De plus je méprise ardemment les foules qui réalisent que le monde ne se résume pas à leur arrondissement le temps d’un film et se vautrent avec bonheur dans des accumulations de poncifs visant à les rassurer sur leur sort.

    La suite de l’histoire du film est toute aussi édifiante dans le poncif d’ailleurs. Le père a essayé de vendre la gamine. Cela m’a beaucoup fait rire…

  3. @ Matt : c’est le mot.

    @ Fafa : eheheheheh j’étais sûre que t’allais dire des trucs comme ça! sûre! mais je pensais aussi que tu avais sans doute vu le film et je m’attendais à une magnifique estocade à la Fafa, cyranesque et bien sentie. Eh bien, même sans l’avoir vu, tu lui règles son compte brillamment!

  4. hey magda

    bon j’ai vu ce film
    je vais un peu au ciné
    mais pas autant que toi

    le film m’a plu
    mais ensuite moins
    et puis ce tapage…
    et puis le fait que ce cinéaste ne fasse rien ensuite,
    utilise les bidonvilles comme décor, et puis la mascarade, et puis toutes ces fichus bons sentiments, bof
    j’ai un peu aimé le film quand même
    j’ai bien aimé le rythme mais tout n’est pas génial en effet, et je trouve le présentateur assez moyen oui
    mais ce film est fait par un occidental avec un point de vue d’occidental qui en suite rentre chez lui pépère boire son sky
    voila

    moi, je bricole et je bois un husky coca
    héhé

  5. @ Stéphane : eheh le husky coca! j’adore!
    tu vois, j’ai eu la même sensation que toi : ça m’a bien plu, mais en fait non. Ce film fait simplement appel à des cordes sensibles facilement touchées. Ce qui ne le rendra pas inoubliable, pour sûr. Il ne méritait pas l’Oscar (quand on pense que « La vie des autres » l’a eu, par exemple, je ne vois pas de comparaison possible). Ou alors si, il méritait l’Oscar : ce truc qui sert désormais à gratifier les films qui incarnent les valeurs hollywoodiennes les plus stupides?
    Heureusement, il leur reste Clint Eastwood…

  6. Mo

    Pas vu, et verrai pas.
    Mais le doublage made in germany, la plaie. A Erfurt, il est impossible de voir un film récent en VO, et même le ciné « art et essai » est loin de la proposer systématiquement. Snobisme? Peut-être, mais ça m’agace…

  7. mpbproject

    superbe film, magnifique BO. Slumdog Millionaire est l’adaptation britannique d’un roman indien de Vikas Swarup : « Les Fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devient milliardaire ». Je l’ai parcouru après avoir vu le film. Moins rude, plus authentique (par exemple, la scene des orphelins est simplement déduite par le héros).

    Je pense que le fait de ne l’avoir qu’en allemand doublé ne t’a pas aidé. On est loin du phrasé mélodieux de l’anglais sauce curry. Pour les autres courez y mais en VO ! Grand spectacle!

  8. @ Mo : ce n’est pas du snobisme… le doublage, c’est mauvais.

    @ Mpbproject : mais si tu relis mon billet, tu verras que cela n’a rien à voir avec la langue. Un « anglais délicieux » n’aurait rien changé aux problèmes insolvables de ce scénario que j’ai trouvé mauvais, et à sa morale insupportable.
    Et puis, je n’ai pas trouvé que c’était du grand spectacle mais bien plutôt de la poudre aux yeux… honnêtement, je n’ai pas aimé la photo du film. Ni la BO. Tout cela est kitsch et sans considération pour la culture indienne, à mon avis. « Slumdog Millionaire » est ce que le burger curry de chez MacDo est à la cuisine traditionnelle indienne.

  9. atelierk

    Oui mais bon, faut-il le prendre tellement au sérieux ? Je l’ai vu et trouvé drôle, je suis sortie de la salle et je l’ai presque oublié…Je n’ai jamais pensé que c’était autre chose qu’on joli conte à gros budget, avec une belle idée de scénario qui de temps et temps accuse une certaine fatigue.
    Bizz
    Xenia

  10. Pas si simple. Vous faites peut-être partie, Magda, de ceux qui ont lu Gandhi, lu Lapierre et Collins et les autres. Mais vous faites partie alors d’une (infime) minorité. Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que les millions de gens qui ont vu le film de par le monde ne connaissent ab-so-lu-ment rien sur l’Inde, sur son histoire, sur ses religions etc. et donc ce film, il me semble, fait office surtout de vulgarisation sur les exactions et les injustices qui structurent cette société. C’est un aperçu à peine biaisé sur les particularités, dont certaines insupportables, de ce pays. Alors, un rien manichéen sans doute, mais je suis certaine que ce film aidera à la sensibilisation de milliers de gens sur comment est la vie là-bas. Et c’est déjà bien, non ?

  11. @ Xenia : ben oui je le prends au sérieux, il a eu un oscar, voyons ;-)

    @ Gicerilla : je ne trouve pas que ce soit bien… car il déverse quantités de clichés qui n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité complexe du pays (continent devrais-je dire).

    Je ne trouve pas que Boyle vulgarise, mais bien plutôt qu’il se sert de l’Inde comme toile de fond colorée et tragique, afin d’attirer la pitié du spectateur occidental. Boyle ne dit rien sur les castes, ni sur le sort des femmes, ni sur la mafia. Il se sert des personnages sans leur donner de contradictions (donc aucune profondeur) : ce sont de purs stéréotypes. A y bien regarder, les mafieux indiens de Boyle ressemblent plus à un gang du Bronx qu’à des habitants de Mumbai, par exemple…

    On pouvait s’attendre à un regard plus respectueux mais aussi plus « amoureux » de l’Inde de la part de Boyle, un Anglais issu du pays qui colonisa l’Inde pendant tant d’années. Les deux cultures anglaises et indiennes sont intimement liées aujourd’hui.
    Boyle ne fait pas honneur à l’Inde, il l’exploite pour servir son histoire-cliché.

    Les gens savent que la pauvreté est la gangrène de l’Inde. C’est un cliché on ne peut plus vrai. Mais que nous raconte Boyle de cette pauvreté? rien… sinon qu’ils peuvent jouer à la télé et gagner des millions. Comme partout ailleurs…

    Savez-vous d’ailleurs, chère Gicerilla, que les enfants du film n’ont été payés qu’un euro par jour lors du tournage? Et on ne nous fera pas croire que la production n’avait pas les moyens de leur donner un salaire correct. Qu’on n’aille pas nous dire non plus que c’est mieux que rien pour des enfants des bidonvilles. C’est cynique quand on connaît les millions engendrés par le succès commercial du film…

  12. matt

    pour ce qui ne connaissent rien de l’inde..??
    Ben il y a « The Darjeeling Limited ». C’est sans comparaison
    Et de +, les gros feignant se verront gratifiés d’ une VF très correcte.

  13. « Darjeeling Limited » c’est vachement bien… mais c’est du Wes Anderson, normal!

  14. matt

    yep …
    mais Danny Boyle aurait du être à la hauteur … dommage ……

  15. Tu es dure je trouve… mais bon, si c’est ton dernier mot…
    Je crois cependant que tu oublies deux choses qui permettraient peut-être de nuancer ta critique :
    – ce film est adapté d’un roman
    – le tout n’a aucune prétention de vraisemblance c’est un conte moderne dont la morale n’est pas plus morale que celle de Cendrillon ou de la Princesse au petit pois par exemple…

    Je crois aussi avoir lu/entendu que les enfants du film se verraient surtout payer leurs études (mais à vérifier of course) ce qui, à mon avis est très intelligent et leur sera nettement plus utile dans la vie qu’un salaire supérieur à un euro qui aurait pu être capté par leurs parents (cf. le début de scandale de la petite actrice que son père voulait soit disant vendre…).

  16. @ Cécile : je proteste ! Cendrillon a une morale hyper puissante… connais-tu les études de Bettelheim sur les contes de fées? J’avais écrit un article sur l’impact psychologique de la lecture des contes sur les enfants ici :

    https://cequetulis.wordpress.com/2007/12/28/comptes-de-fees/

    Et puis, il paraît que les enfants devaient avoir une maison, et qu’ils ne l’ont jamais eue… bref, ça sent le traquenard… et une œuvre véhicule toujours un message, quel qu’il soit! Une œuvre est le reflet de la pensée profonde de son auteur. Nous en savons donc un peu plus sur la pensée de Danny Boyle et sur les choix des Oscars. Tout ça me blesse. J’ai mal au cinéma, comme disait ma prof de théâtre…

    Oui oui oui, c’est mon dernier mot! :-)

  17. C’est l’un des plus beaux films des dernières années. Je le vois et revois, je ne m’en lasse pas !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s