Vladimir à la porte d’or

Photo244

Miami? Non, Paris. (Photo personnelle)

Paris, rue Marbeuf dans le 8e arrondissement, 16 heures. J’ai rendez-vous chez le médecin. Pas ma faute, si ma gynéco a choisi d’établir son cabinet dans le quartier le plus huppé-friqué de Paname. Ma gynéco, c’est cette femme de soixante ans, dont l’œil perçant étincelle dans un visage délicieusement ridé. Elle enfonce toujours, dans son sourire de parisienne un peu cynique et souvent drôle, une longue et fine cigarette : « Vous fumez la même marque que moi », lui ai-je dit un jour. Elle leva un sourcil derrière ses lunettes, souffla la fumée, rit rauque : « C’est du joli ».

Bref, j’avais encore un peu de temps avant mon rendez-vous avec cette étonnante lady. Je m’assied en terrasse d’un café en face du cabinet. Une vision bling-bling digne des pires heures de la campagne de Nicolas Sarkozy m’aveugle : une porte cochère violemment badigeonnée de peinture dorée. A ma gauche, un type en baskets hurle dans un téléphone à l’encontre d’un type qui arrive bientôt en 4×4, portières claquant avec une douceur ouatée de bagnole de riche. Le bruit est dans le moteur, pas dans la carrosserie. A ma droite, un énorme hommes d’affaires douteuses beugle à son tour dans son portable, avant de s’allumer un barreau de chaise, dont la puanteur vient ternir le parfum délicat de mon café à 3 euros.

Je souffre. Grandement. Je m’empare du recueil de poèmes de Maïakovski que j’ai acheté la veille.

« Je sais

qu’une femme coûte son prix.

Mais bah!

en attendant,

qu’au lieu du chic des robes de Paris

je t’habille de fumée de tabac. »

(La flûte de vertèbres, II)

Je respire mieux. Toujours aveuglée par la porte dorée, je poursuis ma lecture.

« 150 000 000 est le nom de l’artisan de ce poème

Pour rythme, la balle.

Pour rime, le feu de maison en maison. »

(150 000 000)

Je me régale. L’envie me vient de tirer à boulets rouges, sur la façade rutilante en face de moi, sur les vitrines qui suintent du gras des dollars, sur les filles couleur UV en Gucci, qui squattent la terrasse en picorant une laitue allégée sans fibres.

Après mon rendez-vous médical, je fuis le quartier et m’engouffre dans le métro bondé. Un jeune boutonneux se lève pour céder sa place à une femme noire enceinte. Moche le type, et pourtant : soudain il m’apparut charmant, pour cette B-A de scout bien élevé. Je lis toujours mon Vladimir. Le boutonneux est dans mon dos. Il voit les lignes noires sur fond blanc :

« ASSEZ !

nous allons nous y mettre

si sans

nous

personne n’y pense. »

(La Quatrième Internationale).

Le boutonneux m’effleure l’épaule : « Sans indiscrétion, c’est quoi, ce que vous lisez? ». Il m’explique tout de go que ça correspond exactement à ce qu’il a en tête en ce moment. Un gros ras-le-bol général, en somme. Une bonne vraie colère populaire. Pas de quoi voter Arlette Laguillier – il me semble qu’on peut aimer Maïakovski sans voir rouge – mais tout de même. J’acquiesce.

Et maintenant

j’ai

envie d’écrire comme ça

à cause de

Maïa

kov

ski.

maiakovski

Vladimir Maïakosvki, A pleine voix, Anthologie poétique 1915-1930, Editions Poésie/Gallimard

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13 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

13 réponses à “Vladimir à la porte d’or

  1. Pingback: Daily News About Paris : A few links about Paris - Thursday, 28 May 2009 18:45

  2. lire maïakovski dans le 8e, si c’est pas du snobisme littéraire, ça ;-)

    bonne chose en tout cas, car ne plus tu m’as donné envie de rouvrir mon recueil de lui, qui s’ennuie sur l’étagère depuis un moment.

  3. atelierk

    Maïakovski a nourri mes vingt-ans.
    Et…pourquoi une gynéco dans le 8ème ? Je suis sûre que dans le 11ème tu en trouveras qui fument la même marque de cigarettes que toi, la voix rauque et le verbe cynique, avec des cafés où l’on ne consomme pas de salades en papier de soie.
    Xenia

    • C’est un bon médecin… et elle n’est pas chère – étonnant.
      Cela ne m’étonne pas que Maïakovski ait nourri tes vingts ans, chère Xenia ;-) ça se ressent dans tes engagements d’aujourd’hui!

  4. Fafa

    pareil j’en ai ressorti mes recueils…Maïakovski est un de mes grands amours.

    Sinon libre à toi de frayer dans les arrondissements les plus mal famés de la capitale sous de fallacieux prétextes gynécologiques. Ma gynéco ne fume pas, elle est même chiantissime, mais il y a des librairies et des gens qui savent lire dans son quartier au moins !

    • Je suis ravie de lire que mes posts poussent mes chers lecteurs à dépoussiérer leurs rayons! Surtout pour se replonger dans de la poésie aussi frappante…

      Mmmmh, à vrai dire, je préfère flâner à Berlin… les poches pleines de bouquins en français.

  5. elou

    J’adore, tout simplement!

  6. encore une fois, tu écris un beau mélange de vies et de mots… :-)

  7. Ts ts, Magda, vous n’y connaissez rien. Ecrire « …en picorant une laitue allégée sans fibres… » c’est le fait d’une fille qui ne fait pas attention à ce qu’elle mange. Justement dans la salade sans vinaigrette, y’a des fibres pour un bon transit et un ventre plat, et pas de calories, voyez ? Cela étant dit (c’était essentiel) je vais me mettre à Maïakovski que je ne connais pas !

    • Mais justement! c’était pour dire à quel point leurs salades régimes sont dépourvues de tout intérêt… non mais, savez-vous que les fibres sont bannies par certains régimes? On frise l’hystérie. D’autres mettent les fruits à la poubelle. Aura-t-on jamais vu une pomme engraisser quelqu’un?

      Bon, plus sérieusement, puisque vous aimez la littérature russe, si Maïakovski manque à votre palmarès, alors il faut vous ruer dessus. C’est un de mes poètes favoris, et dans cette période de la littérature slave, il est l’un des plus fous, des plus audacieux, et d’une modernité qui devrait vous plaire!

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