Anna dans mon lit

garbo karenine

Greta Garbo dans « Anna Karénine », 1935

Barry Lindon l’Irlandais est un ami qui aime les mots. D’abord, il parle français mieux que moi, en dépit de ses origines celtes. Ensuite, il est complètement obsédé par la littérature russe du XIXe siècle, et rêve de se faire tout Dostoïevski dans le Transsibérien. C’est à cause de lui que j’avais ouvert, il y a trois ans, Guerre et Paix de Léon Tolstoï, avant de le refermer au bout de cent pages, pestant vertement d’ennui mortel.

Et puis, là, j’écris un spectacle, et dans ce spectacle, l’héroïne se voit obligée de lire en prison le plus grand auteur russe célébré par les soviétiques. Bon, bon. Quel est le plus grand auteur russe célébré par les soviétiques? Quel auteur russe n’a pas eu droit en son pays, pendant la Guerre Froide, au couperet de la censure? Je me creusais la tête, et pensais bien sûr à Léon Tolstoï, mais ne savais comment en parler, puisque, ignare que je suis, j’avais rejeté Guerre et Paix et subséquemment toute son oeuvre, aux oubliettes. Hélas, il me faut lire du Tosltoï, me dis-je!

Je me rappelai Barry Lindon l’Irlandais qui se prélassait toujours au lit avec Anna Karénine, le coquin. Le plus grand roman de tous les temps, selon lui. J’avais des doutes. Je dois bien le dire, Pouchkine m’emmerde voluptueusement, Tolstoï m’avait rasée de près, et Dostoïevski, parfois, me fait soupirer (pas toujours, tout de même). La petite bande des grands auteurs russes*, je la laisse souvent à son samovar.

Après un week-end de dégustation vinicole intense dans les caves de Bourgogne avec Barry Lindon l’Irlandais, sa chanson commence lentement, Chablis aidant, à imprégner mon cerveau : Anna Karénine, Anna Karénine, Anna Karénine. Il prétend même que le personnage de Levine lui ressemble incroyablement. Ah ouais d’accord. Je me remets un verre de Chablis et j’achète Anna Karénine, pour voir.

Retour à Paris. L’orage fouette les vitres. L’appartement tremble. C’est divin. Je m’allonge dans mon lit avec Anna Karénine. Je l’attends, elle ne vient pas tout de suite, il lui faut presque une centaine de pages. Mais… tiens, cent pages, et je ne me suis pas ennuyée. Je lis la préface sur la nature contradictoire de Tolstoï (saint et débauché), elle est lumineuse. Et puis Anna se glisse entre mes draps. Son visage doux, ses yeux de biche, ses airs de madone et son coeur de pute divine. Je crois bien que Tolstoï a écrit, dans ce livre, l’une des plus formidables caractérisations de personnages de l’histoire du roman européen. La duplicité subtile de son héroïne est humaine à en pleurer.

Je n’ai lâché ce merveilleux personnage que lorsque mes yeux sont allés regarder du côté de Morphée.

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Léon Tolstoï, Anna Karénine, éditions Folio classique


* J’exclus Gogol, Boulgakov et Maïakovski. Grands, mais… drôles et surtout, drôlement modernes.

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17 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

17 réponses à “Anna dans mon lit

  1. Anna Karénine est un roman que j’ai adoré! Il faudrait d’ailleurs que je le relise!

  2. J’ai adoré Guerre et paix, moi. Et j’avais 17 ans. :)
    Pas encore lu Anna K., par contre. Et Dosto m’ennuie profondément.

  3. @ Praline : entre les deux lectures, tu veux dire « Guerre et Paix » et « Anna Karénine »?

    @ Fashion : oui mais toi, tu es une tête aussi. Je te recommande Anna Karénine puisque tu aimes Tolstoï. Et parce que, bon sang, c’est… grand. Quant à Dostoïevski, même s’il me rase aussi, n’as-tu pas tout de même aimé « Crime et Châtiment »? Il m’a fallu au moins deux cent pages pour me prendre au jeu, mais quand même! Au bout de la course, quel roman.

  4. Oui, guerre et paix je l’ai lu au même age que Fashion. Et Anna Karénine il y a deux ans.

  5. atelierk

    Tu m’as donné envie de le relire…Je l’ai lu en une nuit, ma première année d’université, pleurant comme une madeleine. Je me sentais seule, je me suis totalement laissée emporter par la lecture dans ma petite mansarde turinoise. Quelques années plus tard j’y ai repensé… mais ça c’est une autre histoire!
    Xenia

  6. Ouf, j’ai craint un instant que vous n’ayez pas aimé. Moi si. Et puis, si les russes vous tentent je vous en prie lisez à tout prix Gogol, Nabokov, Boulgakov, vous ne le regretterez pas. J’ai du être russe dans une vie antérieure, même si rien de slave ne reste dans mes traits, l’attrait est irrésistible. Allez, essayez vous m’en direz des nouvelles… ou des romans :-)

  7. Oups je n’avais pas vu votre PS sous forme d’asterisque * !! Je vois qu’on est connaisseuse :-)

    • Of course, chère Gicerilla, of course! Gogol est mon chouchou toutes catégories confondues, j’en suis parfaitement mordue, surtout des Nouvelles de Saint Pétersbourg qui ne cessent de me fasciner et de m’émouvoir.

      A vrai dire, je n’ai pas encore eu la chance de lire Nabokov. J’ai vu Lolita plusieurs fois – et ce film est merveilleux. Il faut que je me mette à la page.

  8. @ Xenia : pourquoi, tu vas en faire un livre? Alors! Je veux l’histoire.

  9. Alors, depuis quelques semaines je rattrape mon retard en littérature russe.
    Crimes et Châtiments : dur, dur Raskolnikov et cette étude très approfondie de l’âme humaine, de ses déviances, de ses méandres noirs. Etude de la société de l’époque aussi. Après plus de 600 pages je ne retiendrai que peu de choses je le crains. Je ne pourrai pas le conseiller et j’ai dû vraiment m’accrocher parfois ! Trop de lenteur, trop d’introspection au détriment de l’action…
    Tarass Boulba : choisi au hasard, surtout à cause de l’auteur, j’ai bien aimé et j’ai appris des choses sur les Cosaques mais je sens bien que je suis passée à côté du bouquin car il ne m’apparait pas que chez Gogol cela puisse être un récit anodin, comme ça, en passant. Alors je me dis que je l’ai lu au premier degré et donc je suis passée à côté !

  10. Pingback: Le désir et le doute - Nieputtcitron!

  11. Un acte manqué passe inaperçu dans notre vie puisque cette dernière continue de s’écouler comme à l’ordinaire. Aucune douleur n’est ressentie par celui qui le commet. Et pourtant il commet bien quelque chose : il commet par omission.

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