Femmes-serpents

NDIAYE_Marie_photo_C._Helie

Marie N’Diaye

Marie N’Diaye est une auteur française née d’un père sénégalais. Elle écrit depuis qu’elle a douze ans et cette longue habitude de la plume, aussi bien pour le roman que pour le théâtre, s’est muée en un style unique et forcément très travaillé. C’est ce qui lui a valu d’entrer au répertoire de la Comédie Française à Paris avec sa pièce Papa doit manger.

Mais c’est aujourd’hui d’une autre pièce – tout aussi majeure à mon avis – que je veux vous parler : Les serpents, publié aux Editions de Minuit en 2004. Ou comment trois femmes, la mère (Madame Diss), l’épouse (France) et l’ex-femme (Nancy) d’un homme qu’on ne verra jamais, font leur nid de serpents autour de la cellule familiale et du souvenir d’un enfant mort appelé Jacky. L’homme, si on ne le voit pas, est omniprésent dans les bouches de ces femmes qui le redoutent, l’aiment et le méprisent. Il apparaît tantôt noble et original, tantôt violent, égoïste et responsable de la mort de son fils.

Le petit Jacky, donc, est mort parce qu’il devait nourrir les serpents dont le père lui avait confié la garde. Qui est coupable? Personne et tout le monde à la fois. On se dispute pour racheter le souvenir, pour obtenir quelque chose de cet homme – de l’argent, la place au foyer auprès de lui, la liberté.

Ces trois femmes, finalement, sont les figures multiples de l’émancipation féminine. Mme Diss, la belle-mère, veut vivre comme un homme. Très belle, même âgée, elle croque les types, fait des dettes pour ses frais de toilette, et alors? Elle veut du fric. Nancy, l’ancienne épouse, a fui la cellule familiale pour réussir en ville, monter un magasin et devenir quelqu’un. Et alors? Elle aurait voulu donner tout ça à son enfant, mais il est mort. Elle veut reprendre sa place près de son ancien mari. France, la nouvelle épouse, veut sa liberté. Il est probablement trop violent, cet homme, elle veut fuir, comme une clocharde, être à soi. Nancy et France échangeront leurs places. L’homme croit que par sa position d’homme, il dirige, mais en vérité il n’a rien à dire.

Le texte de Marie N’Diaye propose une langue de théâtre lyrique et imprégnée des rythmes terriens du Sénégal, environnée par les couleurs sèches des champs de maïs. Il y a dans ces statures très droites de femmes marquées par le destin, le goût de la tragédie grecque.

C’est une oeuvre dramatique superbe, et Marie N’Diaye a aujourd’hui le plaisir de la voir traduite pour le public allemand aux Editions Merlin Verlag.

Ce n’est pas la première fois que l’apport des auteurs d’origine africaine à la langue française me frappe. Tandis que l’hyper-réalisme prévaut depuis longtemps chez les auteurs français métropolitains, bien des auteurs issus de la triste colonisation ont apporté une couleur sophistiquée, maîtrisée et grandiose à tout ce qui touche leur plume. L’occasion de relire Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, mais aussi de découvrir l’extraordinaire Moussa Konaté qui écrit, comme Marie N’Diaye, pour le théâtre.

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34 Commentaires

Classé dans Au théâtre

34 réponses à “Femmes-serpents

  1. le lien avec l’afrique est plus indirect,
    mais il y a aussi l’apport indéniable des auteurs de la France d’outre-mer,
    de césaire à patrick chamoiseau le contingent est assez fourni.

    je n’ai pas un souvenir très fort de ce que j’ai lu de marie n’diaye, j’étais peut-être tombé sur un de ses moins bons. En revanche « la tragédie du roi christophe » !

    • Je n’ai pas lu cette pièce de Césaire, mais j’en ai lu d’autres. Je suis sensible à ce qu’il écrit, même si la prose de Marie N’Diaye me séduit plus. Mais enfin, il n’y a là pas de débat.
      Pas encore lu de Patrick Chamoiseau, mais je note!

  2. Tu devrais lire avec intérêt l’article publié par Amin Maalouf dans les colonnes du « Monde des livres » (du 10 mars 2006), où il considère que la notion d' »écrivain francophone » ne repose sur aucun critère défini et conduit à une sorte de ghetto en créant une discrimination inacceptable entre littérature française et littérature écrite par les étrangers en français.
    François Nourissier avait bien souligné cette idée : « Le français est une langue assez fixe (…). De nouvelles façons d’écrire, des mots nouveaux empruntés à un autre langage peuvent l’enrichir (…). D’autre part, du point de vue de la richesse d’inspiration, la littérature francophone peut beaucoup nous apporter. Une des faiblesses du roman français contemporain, c’est quand même une certaine répugnance à traiter les grands problèmes : on fait de l’intimisme, on fait du laboratoire, on fait de la littérature de recherche, très cérébrale. Il n’y a plus d’équivalent aujourd’hui au travail de Zola, Flaubert ou Balzac ; il n’y a plus, sur les grands problèmes de la société française, une sorte de compte-rendu romanesque de grande qualité. C’est une inspiration que nous avons perdue. Or, il y a un souffle différent qui passe avec des écrivains qu’on va chercher un peu plus loin… »

  3. Je n’ai pas du tout aimé ce que j’ai lu d’elle (un roman épouvantablement mal fichu que je n’ai même pas terminé et dont le titre évidemment m’échappe totalement) ; je me demande ce que donne cette pièce sur scène. Tu l’as vue montée ?

  4. Je ne connais pas la littérature africaine, ni celle du continent, ni celle des caraïbes. Je n’ai lu qu’un seul livre du Malien Amadou Hampâté Bâ « Amkoullel l’enfant peul » et j’en ai gardé le souvenir comme d’un récit romancé alors qu’il s’agissait d’un livre de mémoires. L’exotisme dans tout les sens du terme fut tel que ma lecture eut lieu comme on lit une fiction. Déconnection, manque de repères. Instructif pourtant. Votre article me donne envie mais… où trouvez-vous le temps de lire tant ?

    • Moi? Je ne lis pas autant que je le voudrais, chère Gicerilla! Disons que ça fait partie de mon travail aussi, de lire…

      Si vous ne connaissez pas la littérature africaine, je vous recommande de commencer par la poésie de Senghor, la plus étonnante à mon avis.

  5. Fafa

    « Un temps de saison » Fashion, le titre m’est revenu en lisant ta description…fou ton pouvoir d’évocation…;)

    Je ne sais plus si ce genre de sujet me branche ou pas j’ai l’impression qu’on ne parle que de la même chose depuis que l’humain sait parler ça me gave en ce moment d’une force !

  6. superfaustine

    le prochain Marie N’Diaye s’articule autour de trois femmes et sort à l’occasion de la rentrée littéraire… Tu auras de la lecture, chère Magda!

  7. Mo

    Pour compléter ce que dit Mohammed, il y a l’essai d’Anna Moï, « eesperanto, desperanto », dont j’avais rapidement parlé sur le blog. Et c’était un des grands débats d' »Etonnants voyageurs » il y a 2 ans, il y a sûrement des trucs à piocher sur leur site si ça t’intéresse, mais il faut sans doute trier un peu!

  8. Ah ! Pour une fois, je parle la même langue que toi ! Depuis 15 jours, j’attends que LA librairie où j’ai commandé « Les Serpents » m’appelle pour pouvoir m’en délecter. Lorsqu’on vit dans la cinquième ville de France, le théâtre ça se mérite, même en bouquin… Difficile de traduire l’émotion que procure l’écriture de Marie N’Diaye (je l’ai découverte avec son roman La Sorcière). Angulaire, cruelle, mystique, sa prose laisse le goût de la vérité : une réelle incertitude.

  9. Coucou Magda,
    Je passe juste pour signaler la parution de mon deuxième roman, Djeeb le Chanceur, aujourd’hui en librairie. Promotion sans vergogne, et même avec un peu de fierté (c’est sans doute ce que j’ai écrit de mieux en lecture plaisir).
    A bientôt j’espère.

    • Hello Don! Tu es autorisé à faire ta pub ici of course… même si vu mon irrégularité récente, ça va pas te faire un battage médiatique dingue… mille good vibes pour ce nouveau roman Don. Je vais essayer de me le choper à Paris la prochaine fois que j’y passe! En espérant une dédicace un de ces quatre!

  10. pas de bla-bla depuis le 20/06 : ça sent les waouhcances chez madame Magda !

  11. Ca me fait penser à Nina Bouraoui, justement j’étais avec elle en pensée à l’instant.

    Je vous conseille vivement son dernier livre « Appelez moi par mon prénom », un hommage à l’amour, au coup de foudre et à la lenteur des choses.
    Et une visite sur ce blog toujours aussi bizarre et lunatique, peu entretenu :
    http://kellouza.wordpress.com/2009/07/16/nina-bouraoui/

    @+

    KLZ

    • Il était tard, j’ai laissé ce message plus haut comme on laisse une trace. Difficile de mettre sous une même étiquette la littérature maghrébine et la littérature africaine, au sens Afrique Noire… Surtout que Nina Bouraoui, une sorte de maitre de la mélancolie et de l’émotion, serait à classer dans la littérature française, si l’on se fie à l’extrait du monde des livres et l’article d’Amine Maalouf.

  12. Comme on laisse une trace, ou plutôt comme un chien urine dans un coin.
    Kha, suis pas en forme ces jours ci… :)

    • Héhéhé, ils sont drôles tes petits mots Kellouza… Nina Bouraoui, c’est une de mes copines qui m’en parlait tout le temps, une vraie obsession chez elle, mais je n’en ai jamais lu une page. Faut que je m’y mette, merci pour la piqûre de rappel!

  13. Il faut vraiment que je pense à lire N’Diayé !

  14. @ Loïs : sans hésitation, « Papa doit manger »!

  15. @ Magda : C’est assez curieux, la marque que laisse l’écriture de Nina Bouraoui, comme ton amie obsédée par elle. J’ai l’impression qu’ils (elles) sont nombreux(ses) à sortir de ses livres avec une sorte de sentiment amoureux pour l’auteur. Son écriture transforme le lecteur en passionné un peu fou, entier, mais sans objet réel; avec peut être en prime, l’angoisse de réaliser que l’on est dans l’imaginaire.
    Et Avec cette sensation de rupture et d’abandon qu’on peut ressentir à chaque fois que la lecture de la dernière page d’un très bon livre est achevée.

    Je parle de mes sensations de lectrice, mais j’ai vu et lu ces mêmes sentiments chez d’autres lecteurs; je sens à chaque fois une sorte de passion orpheline que j’ai du mal à comprendre.
    Puis quand on en est sorti, on a du mal à rentrer dedans à nouveau, parce que ça pompe pas mal d’énergie.

    Pas sûr que tout ceci te donne envie de lire du Nina Bouraoui… :)

    Tiens, je vais me poster mon commentaire à moi même, car je trouve qu’au final, il est plus en accord avec mon post qu’avec le tien sur Marie N’Diaye qui donne envie de lire plus de littérature africaine !

    Faut que j’assume ma schizophrénie et l’affiche au « grand jblog ».

    • Non, pas du tout, tu m’as tout à fait donné envie de lire Bouraoui. Merci Kellouza! Je serai ravie qu’un auteur contemporain français me pompe enfin mon énergie au lieu de me laisser sur le carreau, ni pantelante ni même effleurée.

      Tu en parles très bien et ton commentaire est presque un billet à lui seul.

  16. Cool ! Tu me feras signe quand tu auras lu un de ces romans, le dernier, ou celui qui a eu le prix Renaudot Mes Mauvaises Pensées, ou La Vie Heureuse, Garçon Manqué… ou tous ceux là et les autres.

    K

  17. Daniel Wong

    C’est drôle, les coïncidences (mais il y a-t-il des coïncidences?) Juste quand j’allais créer mon blog, ce matin, à 4h, chez Blogger – Google, quoi – je tombe sur ton article.
    A peine un jour avant, je venais de lire une critique de Marie Ndiaye sur le site de Telerama. Marie Ndiaye, une auteure dont je n’avais jamais entendu parler de ma vie, y faisait deux apparitions successives.
    Ni une ni deux, j’ai dit au-revoir à Google, et sans remords vu leurs conditions d’utilisation de leur blogs.
    Me voici donc sur WordPress, un peu grâce à ce blog, beaucoup grâce à cet article. Et, mille pardons, je n’ai pu choisir un autre thème que le tien.
    Ha oui, j’oubliais, Marie Ndiaye est la suivante sur ma liste de livres à lire.

  18. otman

    ndiaye meissa ndiayemadekenedemba ndiaye kissou ndianaw kissou boune .a. ndiaye birame penda dieme,ndangour ndiaye mbadiare ndiaye dieyy ndiaye tout les ndiayenne vous exprime grand merci et bonne continuazion . l,histoir se repect encore pour quoi tes ancetres etaient les sages et les plus nobles de l afric occidental. ndiaye ousmane italia

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