Fotoplastikon

Belle entre les belles : Grazyna Szapolowska, dans « Brève histoire d’amour » de Kieslowski (1988)

Carnet de voyage polonais, feuillet n°4.

Mercredi 6 janvier 2010, Varsovie.

Au premier plan, un homme et une femme. Beaux, la trentaine. Hollywoodiens. Elle, Jane Russel. Lui, Cary Grant ? Il dit quelque chose à l’oreille de « Jane Russel », qui, elle, se tourne de trois quarts vers le spectateur. Ils semblent se moquer sérieusement de l’hideuse construction qui se termine en arrière-plan : le Palais de la Culture de Varsovie, un monstre de pierre commandé par Staline, alors que la ville manque cruellement de logements. Nous sommes au milieu des années 50. Nos Jane Russel et Cary Grant polonais sont jeunes, beaux – la guerre ne les a pas détruits. Lui, il aurait pu mourir au front – elle, sous les bombardements. Mais ils sont là, vivants, et ils se moquent de la mégalomanie communiste sur cette photo en noir et blanc.

Le Fotoplastikon est une pure merveille. Un trésor qui n’existe qu’à Varsovie. C’est l’ancêtre du cinéma. Une rotonde de projection de photos stéréoscopiques. Cette machine en bois date de 1905. La jeune femme rondouillette et souriante qui tient le lieu me dit, dans un anglais haché, qu’il s’agit bien de la machine originale. Le seul exemplaire au monde – miraculeusement préservé de l’histoire tourmentée de Varsovie!  En s’installant sur un petit tabouret, on regarde à travers des trous percés dans le bois des photos de Varsovie depuis le 19e siècle jusqu’à aujourd’hui. Phénoménal!

Sur une autre très jolie photo, celle-là datant de mai 2009, défilent des majorettes en jupette rouge. Tout devant, une adolescente de seize ans, châtain et svelte dans son minuscule costume de majorette, regarde le photographe. Et elle se moque, elle aussi. En coin. La lèvre relevée à droite, dans un sourire puissamment ironique. « Je suis la plus belle des majorettes. Rien ne peut me vaincre ». Cette jeune fille, pour moi, incarne la Pologne relevée. Celle qui ramassait les décombres de la vieille ville, et rebâtissait tout à l’identique, après la Seconde Guerre Mondiale.

Si cette jeune fille avait huit ans, alors elle serait l’adorable enfant  en robe courte que l’on voit sur une autre photo du Fotoplastikon. De dos, la petite fille plante une pelle dans un tas de ruines sur la place de la vieille ville, juste après la guerre. La place n’est plus qu’une ligne d’horizon. L’enfant travaille déjà à la reconstruction. Huit ans à peine, et déjà les manches retroussées.

La Pologne est une sacrée bonne femme. Elle n’a pas froid aux yeux. Ce n’est pas pour rien que Varsovie a choisi pour emblème une sirène armée d’un bouclier. Sa statue se trouve, petite et gracieuse, sur la place de la vieille ville. Plus loin dans la ville, les communistes en ont bâti une autre version, musculeuse,  héroïque et monumentale. Sexys et combatives sont les Polonaises. Par -20 degrés, elles affrontent le froid en minijupe et doudoune ceinturée.

Il neige tant que mes pieds s’enfoncent dans la poudreuse. Je me réfugie dans un adorable salon de thé tenu par deux blondes bavardes et gracieuses. L’endroit s’appelle Belle époque*, il est parfaitement féérique. Les murs sont rose pâle et vieux rose, les tables recouvertes de napperons en dentelle, partout traînent des chapeaux à voilette dignes de la Reine Mère. Ce lieu serait un rêve pour petite fille anglaise, qui jouerait à recevoir pour le thé comme sa grand-mère. Je me réchauffe avec un shoot de calories maximal : un gâteau maison aux noix et à la crème pralinée – bien plus gros que mon estomac. Avec ça, un cappucino qui bat les records du sublime, à la cannelle et au gingembre.

Passablement anéantie par la dose de sucre que je viens de m’injecter, je lève les yeux sur les photos de stars du passé qui couvrent les murs. Bardot, Dietrich et Garbo se disputent le rôle de la plus canon de toutes. Mais la plus belle, la voilà. Sous mes yeux, une photo dédicacée de sa propre main : Grazyna Szapolowska, la sublime actrice de Brève histoire d’amour et de Sans fin de Kieslowski.

L’ombre du grand cinéaste plane toujours sur Varsovie. Je le savais bien! Je digère en souriant. Le destin est bien fait. Peut-être même, me dis-je avec excitation, suis-je assise à l’endroit même où Grazyna a posé ses fesses ? Oh! Cela me rend heureuse. Je commande un deuxième cappucino et je le bois à la santé de Grazyna.

Dans le prochain billet, je vous emmène à Cracovie, à la rencontre d’un très grand artiste…

* Café Gallery Belle Epoque

Freta 18, 00-227 Varsovie, Pologne

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11 Commentaires

Classé dans Cinéma, Ma vie littéraire

11 réponses à “Fotoplastikon

  1. Tu devrais essayer de voir « le Faussaire » de Volker Schlöndorff dans lequel Bruno Ganz interprète un reporter allemand qui est confronté à une ville hantée par la mort et la destruction quotidienne, Beyrouth.

  2. CS

    Il y a des soirs comme ça, on rentre tard et on se dit qu’on aura peut-être la chance de lire un nouveau texte de toi avant la grande nuit, et parfois le miracle se produit. Merci !

  3. Je suis complètement d’accord avec CS, c’est magique de rentrer et d’avoir un nouveau billet de toi! Comme tu me donnes super envie de me rendre au café Belle Epoque pour l’ambiance, prendre le thé et m’émerveiller devant ces photos des actrices magnifiques. Ce Fotoplastikon pique vraiment ma curiosité – on en reparlera sûrement ce soir. Les anglaises en province aussi sortent toujours en mini-jupe et T-shirt mais c’est plutôt parce qu’elles sont un peu ivres et bêtes! A plus tard alors.

    • Merci Vanessa!!!

      Je pense que, en vraie gastronome, tu adorerais le café Belle Époque!

      J’ai souvent vu les Anglaises en mini-tenue par des températures effarantes, même à Londres – l’alcool tient chaud, c’est vrai :-)

      A ce soir ma chère Vanessa.

  4. Mo

    Les filles de l’Est sont toutes sexys et et court vêtues, quel que soit le temps. Parfois plus vulgaire que vraiment beau, mais… voir une fille courir avec grâce en talons aiguilles sur des pavés gelés, ça me laisse toujours rêveuse.
    (Et ce café, mon Dieu, ce café!)

    • En Pologne, elles ne sont pas vulgaires! Mais elles ont une image très classique de la féminité, c’est sûr! moi c’est surtout leurs petits collants tout fin (genre 20 deniers maxi) par un temps de merde qui me fascinent…

  5. Ce que j’aimerais trouver un café comme celui-là à Kiel, un qui soit un peu classique dans sa déco, un peu recherché sans faire branché à mort, insipide, standard et sans tomber non plus, par sa déco classique justement, dans l’annexe de centre gériatrique. Un endroit qui ait un peu de charme et d’élégance, pour l’hiver justement, quand il fait moche et que l’on veut se réchauffer tout en lisant (les chouettes terrasses pour l’été ça ne manque pas, ici, mais les intérieurs ne sont pas très intéressants et souvent d’une branchitude estudiantine sans âme).

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