Enfances à l’écran

Michael Nierse (11 ans) dans « Jacco’s film » de Daan Bakker

La Berlinale se poursuit et décidément, cette année, les films sélectionnés sont du meilleur cru. Et devinez qui a remporté hier l’Ours d’or du meilleur court-métrage? Notre ami Ruben Östlund (Suède) dont je vous parlais mardi justement, pour son très drôle et très intelligent Händelse Vid Bank : histoire de deux amis qui regardent, amusés, des casseurs de banques très peu organisés faire leur coup – et se faire choper lamentablement.

Semih Kaplanoglu dirige Bora Altas, 8 ans, sur le plateau de « Bal »

Ma journée Berlinale d’hier fut grandement consacrée à l’exploration de films dédiés à la (douce?) période de l’enfance. Bal (miel en turc) de Semih Kaplanoğlu est un film superbement lent et attentif aux liens de l’enfant et de la nature. Yusuf est un petit garçon de six ans qui éprouve des problèmes de langage et de lecture ; il entretient avec son père, un apiculteur courageux, une relation silencieuse et profonde. Le film est puissamment émouvant et laisse le spectateur chancelant, perdu dans la touffeur vert sombre des forêts de Turquie. Jusque-là, très clairement, mon grand favori dans la compétition officielle.

Je me suis rendue ensuite à la projection des courts-métrages de la sélection appelée Generation, une compétition entièrement dédiée aux films pour enfants. Imaginez une immense salle de cinéma, remplie d’enfants, qui prennent le micro pour poser des questions aux réalisateurs et juger la qualité artistique des films. Un moment étonnant dans un festival international de cinéma. Les programmateurs de la Berlinale ont le très bon goût de ne pas prendre les enfants pour des cons : les films sélectionnés sont très bons. Dans Jacco’s film, du Néerlandais Daan Bakker, Jacco, un enfant de dix ans, filme ses parents qui passent leur temps à se déchirer et ses copains racailles qui n’ont jamais réponse à rien. On est très loin de Walt Disney, mais le jeune public de la Berlinale adore et le fait savoir.

L’actrice allemande Hanna Schygulla

Hanna Schygulla est une déesse du cinéma allemand depuis les années 70. Elle remporta l’Ours d’argent de la meilleure actrice en 1978 pour Le mariage de Maria Braun de Fassbinder. Cette année, la Berlinale lui rend hommage en lui remettant un prix spécial pour l’ensemble de sa carrière.

La belle Hanna, désormais âgée de 65 ans, est venue parler d’elle à la Deutsche Kinemathek. De longs cheveux gris, des yeux comme deux diamants liquides qui semblent regarder derrière vous, et cette voix inimitable, ce phrasé lent et interrogatif. Arrivée avec 20 minutes de retard, elle ne perd pas de temps et embarque les auditeurs dans la drôle d’histoire de son voyage à Cuba et de sa rencontre avec l’écrivain Gabriel Garcia Marquez.

Hanna Schygulla semble savoir qu’elle n’a besoin que de lever tranquillement les yeux et de donner son énigmatique sourire au public, pour que celui-ci l’adore et s’agenouille. Elle irradie littéralement. Nous sommes tous en lévitation, un sourire léger flottant sur nos lèvres, nous aussi. Interrogée sur les humeurs terribles de Fassbinder à son égard, elle répond : « Je ne veux pas dire de mal de Fassbinder. Ce qu’il m’a donné, et surtout ce qu’il a donné au cinéma, est tellement important, historique. Ne parlons pas de Fassbinder ».  Je prends le micro et lui demande quels rôle elle aimerait jouer aujourd’hui. « Des rôles de grand-mère! » s’exclame-t-elle. « C’est de mon âge! Mais mon agent m’engueule quand je dis ça ».

L’actrice japonaise Shinobu Terashima

Enfin, je m’écrase voluptueusement dans un des canapés de velours anthracite de l’hôtel Grand Hyatt, avec trois amis journalistes qui avaient à y faire. Je n’étais là que par snobisme, et pour regarder les starlettes passer, en me moquant gentiment de leurs tenues ou de leurs coiffures. Mais devant l’élégance de Shinobu Terashima, l’actrice fantastique de Caterpillar de Wakamatsu, je me suis tue. Droite, souriante, corsetée dans un somptueux kimono vert et jaune, elle portait haut son chignon sophistiqué, avec la classe d’une très grande star de cinéma. Une qualité dont elle fait montre dans le terrible film de Wakamatsu, dont j’ai parlé il y a deux jours.

Et pour finir, nous sommes allés manger un délicieux poulet maffé et danser sur du zouk au cinéma Babylon Mitte, où était présentée une sélection de courts-métrages africains. J’y discute longuement avec un producteur tunisien et un artiste iranien. Le monde entier se rencontre au festival de Berlin. Quel vide lorsque tous les festivaliers quitteront ma ville, après cette merveilleuse fiesta d’une semaine et demie! Je préfère ne pas y penser. Il reste encore beaucoup de films à voir, beaucoup de gens à rencontrer. Ah… Si tous les jours pouvaient ressembler à la Berlinale!

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19 Commentaires

Classé dans Cinéma

19 réponses à “Enfances à l’écran

  1. Dans ta réponse à mon commentaire sur ton billet précédent tu disais avoir des envies de Heidi mais ton portrait de la Berlinale fait plus penser à Charlie et la Chocolaterie ou Alice au pays des merveilles :) .

    • héhéhé c’est clair que je me sens plutôt Charlie qu’Heidi en dépit des apparences! et que Berlin n’a pas grand chose de l’air frais des montagnes, même si les neiges paraissent véritablement éternelles en ce moment…enfin, ça commence à fondre un peu…

  2. Alors là, j’ai vraiment l’impression de lire un chapitre du Gatsby par Scott Fitzgerald. Tout le monde est beau, tu marches sur l’Or, c’est toujours la fête. Après, ca va être difficile de s’habituer à la vie « normale », non? Quelle chance d’avoir assisté à cet entretien avec Hanna Schygulla car c’est vraiment une de mes idoles.

    • J’adore quand tu me compares à Fitzgerald, continue :)

      Oui, je vais avoir un gros choc, surtout que je pars à Konstanz voir ma soeur 10 jours – au pays des playmobils, en somme.

      Hanna est merveilleuse, je t’en dirais plus…

  3. Mo

    Et moi pendant ce temps je vais voir « Valentine’s Day »…

  4. J’imagine comme cela doit être savoureux ces moments-là pour quelqu’un qui aime le cinéma comme tu l’aimes… Ton regard donne une belle image de ce festival, puisque tu parles surtout du contenu avec un peu de paillettes pour décor.

  5. Mo

    J’ai pensé à toi ce matin en entendant le palmarès…
    Et oui, Valentine’s Day est sorti, pour le 14 ou à peu près, évidemment, et c’est bien. Dans le genre guimauve, mais bien.

  6. Cécile

    Quelle chance tu as de vivre des rencontres et des moments pareils. Je suis tellement en manque de films comme ceux-là, je t’envie… En tous cas tu me donnes une fois de plus envie de pleins de choses, cette fois ce sont des films que j’espère bien voir un jour.

    • Tous ces films vont sortir au cinéma! Mais je ne sais pas s’ils passeront chez toi – tu ne m’as pas encore dit là où tu vivais!

      L’ours d’or, « Bal » est à ne pas rater en tout cas… je le recommande mille fois!

      Merci Cécile pour ce commentaire, comme toujours c’est fantastique de lire que l’on arrive, parfois, à transmettre ses passions.

      • Cécile

        J’habite en Grèce, dans une ville de Thessalie où il n’y a quasiment aucune chance que je puisse voir tout ça, crois-moi sur paroles.
        Pour l’instant, je me contente de faire des listes mais je ne désespère pas de voir ces films un jour…En tous cas, je me suis régalée de tes compte-rendus.
        Quant à Blonde, je l’ai commandé il y a huit jours (!), je ne vais donc pas lire ton billet tout-de-suite, j’y viendrai dès que j’aurai terminé ma lecture.
        Merci pour ce que tu partages avec nous.

  7. Cécile

    Site internet du Monde, il y a deux minutes: extrait d’interview de Marylin dans une publicité pour la dernière berline de Citroën: qui dit mieux???
    Je ne pouvais pas manquer de te rapporter ça…, même si je casse un peu l’ambiance.
    L’image continue à faire vendre, à son corps défendant.

    • Je suis allée chercher la pub Citroen… en même temps, c’est l’occasion de revoir son charme fou en interview, et surtout, son personnage (je doute qu’elle ait réellement utilisé cette voix en permanence dans la vie). Mais bien sûr, on est habitués à ce que les publicitaires n’épargnent rien, même pas les morts.

      J’ai hâte de savoir ce que tu vas penser de « Blonde »! Reviens me le dire! Mais attention, c’est un pavé, ça va te prendre un peu de temps!

      Alors tu habites en Thessalie? Je n’y ai encore jamais mis les pieds, mais cela ne saurait tarder. Tu connais mon amour de la Grèce. Et grâce à ma soeur j’ai l’occasion de m’y rendre autant que je le souhaite… j’irai sûrement bientôt, car je n’y suis pas retournée depuis un an maintenant. Ça commence à me manquer!

  8. Cécile

    Je ne manquerai pas de te donner mon avis en effet. Je l’aurai vendredi si tout va bien.
    Ta soeur vit donc en Grèce?
    Si tu viens, fais-le moi savoir, je ne vais pas souvent à Athènes mais qui sait?
    A bientôt.

    • Non, ma sœur vit aussi en Allemagne, mais dans le Sud. Elle passe tous ces étés en Grèce dans sa belle-famille en revanche.

      J’espère y aller de nouveau cette année pour le festival d’Athènes, dans ce cas tu pourrais peut-être venir découvrir quelques pièces avec moi?

      • Cécile

        Alors là, tu me tentes carrément (mais attention, contrairement à toi, je ne suis pas une spécialiste). Nous avons visité Epidaure il y a quelques temps, j’ai cherché à connaître la programmation (ainsi que celle d’Athènes), en vain, le lien n’était pas actualisé. Quand a lieu le festival (je ne serai pas en Grèce une partie de l’été)? Si toutefois je suis là et que j’arrive à faire garder mes loulous (!), ce sera avec joie.
        PS 1: je hais la pub aussi.
        PS 2: assez d’accord avec ton analyse du Sartorialist. J’aime bcp la photo et regarde régulièrement des blogs photos, il n’y a guère d’émotion(s) dans tout ça, certes les personnes photographiées sont (la plupart du temps) des anonymes, il n’en demeure pas moins que c’est une compilation de looks proche des catalogues. C’est voulu mais, comme toi, l’intérêt de tout ça est pour moi assez limité.

  9. @ Cécile : je te tiendrais au courant pour Athènes. Cette année, le festival hoquète un peu au niveau financier. On sait pourquoi, hein…

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