…et n’être rien

cartoon from www.weblogcartoons.com

(Cartoon by Dave Walker. Find more cartoons you can freely re-use on your blog at We Blog Cartoons.)

Longtemps, j’ai voulu être quelqu’un.

Mais lentement, je suis devenue heureuse de n’être rien. Je me suis même appliquée à n’être rien.

Dans l’univers dans lequel je vivais, il faut être quelqu’un. On monte sur la scène, on irradie, une heure trente, on a même droit à une critique dans un bon quotidien si la P.R. du théâtre a bien fait son job.

Il faut être quelqu’un qui connaît les autres. Citer des noms impressionnants. Laisser entendre que l’on travaille avec P., avec M., qu’on dîne demain avec G.

Longtemps j’ai cru que c’était important. Une des mes amies du métier appelle cela « les petites introductions ». Les petites introductions ne m’ont offert que des désillusions. Le directeur d’un théâtre qui vous promet la lune – et oublie votre nom avec votre travail. Un producteur qui vous assure que vous êtes géniale – et ne vous paie pas. Et ceux qui lorgnent votre cul en vous demandant ce que vous être en train d’écrire en ce moment : un cliché qui ne mourra jamais, toujours nourri par de nouveaux spécimens.

Un jour, j’ai pris ce qu’on appelle « une décision stupide », je suis partie écrire, loin des petites mains qui se serrent et se relâchent au gré des modes et des courants d’air de l’administration culturelle. J’ai quitté les planches, après avoir tant ramé pour y monter. J’ai quitté les planches avant même que quelqu’un se souvienne de mon nom. Ceux qui appellent ça la peur de réussir ont peut-être raison ; ce n’est pas cette réussite-là qui m’intéresse.

Je me prends à rêver au temps où les artistes ne signaient pas leurs œuvres ; les peintres d’icônes d’aujourd’hui n’apposent d’ailleurs pas leur nom sur leur travail. Où est passée l’humilité de l’artiste, serviteur du monde, guide des âmes, pont entre Dieu et les Hommes ?

J’ai pris un petit job « normal ». Il fallait payer les factures.

Ma boss est gentille, elle m’invite à dîner avec d’autres personnes de sa boîte.

Là, elles ont le malheur de vouloir savoir… « ce que je fais à côté ». J’avais bu pas mal de vin blanc. Dans un allemand hésitant, j’ai raconté quelques filaments de ma vie artistique, et voilà toutes ces dames bouche bée. Elles posent trente mille questions. Je m’embourbe sauvagement, tentant de leur faire comprendre que les premières de films sont parfois les soirées les plus chiantes du monde, que J.P. n’est pas si intéressante dans la vie qu’à l’écran, et que le « petit » job qu’elles m’offrent en ce moment me paie mieux que des années de théâtre.

Elles me prennent pour une snob qui crache sur le tapis rouge, et m’en veulent à présent. L’une d’elles m’a avoué le lendemain m’avoir « googelisée » après le dîner. Elle n’a pas trouvé grand-chose, mais le mythe est tenace. « Celle qui connaît truc, bidule et qui va aux premières de cinéma ». J’aurais dû me tenir bien coite, sage, peut-être même m’inventer une autre vie : n’est-ce pas la tâche d’un vrai écrivain?

J’ai un rêve ! Aller dans une soirée et me faire passer pour quelqu’un d’autre, toute la nuit. Que l’on me prenne pour une professeur d’italien, un pilote de chasse, un travesti. Humilier l’ambitieuse jeune femme en moi qui gratte les parois de la réussite. Faire grandir l’artiste qui se nourrit de tout, même du caca boudin. Et les autres auraient envie d’y croire, parce que c’est tellement bien raconté, tellement vrai, tellement plus vrai que la vie.

La tâche du vrai écrivain, en somme. Et si je pouvais au moins faire croire à une seule personne de cette soirée que je suis quelqu’un d’autre… alors j’aurais réussi quelque chose, non?

Sur ce, bonne nuit les petits!

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39 Commentaires

Classé dans Ma vie littéraire

39 réponses à “…et n’être rien

  1. Oh mais n’est-ce pas là ce que s’évertuent à faire des tas de gens toute la journée en portant leur masque social, celui qui donne à voir qui on voudrait être et non pas qui on est au fond ? Je suis bien persuadée que, piètre actrice ou pas, médiocre écrivain ou pas, vous y arriveriez très très bien, non pas parce que vous êtes douée mais parce que les gens aiment qu’on leur raconte des histoires, aiment imaginer qu’ils ont un instant fréquenté quelqu’un de pas ordinaire et tant pis si ce n’est qu’une illusion. Allons donc Magda, il y a bien plus de richesse et d’intérêt pour vous à être qui vous êtes et il se peut même que vous donniez à rêver quoique vous en pensiez…

    • Chère Gicerilla… mais justement, j’adore raconter des bobards! Non pas que je croie que ma vie soit inintéressante (très prétentieusement, je la trouve passionnante) mais je trouve fantastique cette « suspension of disbelief » du public, prêt à croire du moment que c’est bien raconté. Je suis comme cela moi-même. Beaucoup prennent cela pour de la naïveté : erreur! Comme une enfant, j’adore qu’on me raconte des énormités…

  2. C’est toujours un plaisir de te lire et surtout avec un tel billet; ton écriture est magnifique et je trouve que tu es très douée pour ton métier. Pourtant ces expériences me serrent le coeur; pourquoi est-on snob simplement pour avoir choisi la vie d’artiste? Ces gens n’y comprennent rien, c’est bien dommage. Je n’ai pas le même problème que toi mais pendant les soirée, je me trouve obligée de cacher un peu mes intérêts pour ne pas paraître trop « bizarre ». Pendant un « expat meet-up » un monsieur m’a demandé combien de langues je parle et quand je lui ai répondu que j’en parle trois, il m’a dit « Ah bon, évidemment, vous êtes allée à une très bonne école! » et après mon explication que non, en fait je suis autodidacte, il en était encore plus dégouté. Bref, parfois c’est dur d’être différente mais ne change pas, je suis ravie que tu sois quelqu’un!

    • Oh, merci Vanessa! Ton commentaire me touche.
      Je n’ai pas grand-chose à y ajouter, je ne peux que le partager… se sentir « bizarre » est tellement l’expression juste pour ce que j’ai longtemps éprouvé, 90% du temps.
      Comme si vivre en costume-cravate devant un ordinateur n’était pas bizarre.

  3. Hé hé, très agréable à lire ton billet. Très joli et même convainquant, j’irai jusqu’à authentique.
    Mais ce billet lui-même n’est-il pas une soirée dans laquelle tu te fais passer pour quelqu’un d’autre ? Impossible de savoir si l’histoire du « petit » job normal est vraie… ah ah, le doute submerge ton lecteur. Aurais-tu réussi à faire croire à au moins une personne de cette soirée que tu est quelqu’un d’autre ?
    Tu m’as fait perdre la limite entre le vraisemblable et l’invraisemblable, bravo !

    Sur ce, bonne journée Magda !

  4. Pureté cristal de l’humilité.

    J’aime ton texte comme j’aime ces géodes lithophyses volcaniques, avec leur surface minérale brute qui cache des cristaux roses et jaillissants à l’intérieur.

    Tu danses ? :)

  5. Mais tu es quelqu’un ! Tu as de la personnalité, du talent, un univers bien à toi et tu fais ce que tu as envie de faire. Et on t’apprécie pour ça. C’est ça être quelqu’un. Que tu connaisse xy ou pas et qu’il/elle se souvienne de toi n’a d’importance que pour ceux qui confondent valeur et popularité. Il y en a suffisamment des gens comme ça, qui iront prétendre que tu n’es rien parce qu’eux-même refusent de s’avouer qu’ils ne sont pas grand-chose. So what ? Tu ne veux quand même pas leur donner raison ?

    • Oh, non, je ne suis personne. Je ne veux pas être quelqu’un. Etre quelqu’un signifie écrabouiller les autres. Etre quelqu’un c’est être Sarko ou Berlusco. Prend-le ainsi : je me fais une grande fierté de n’être rien du tout.

  6. holden

    « Parfois encore, nous devrons l’admettre, nous ne serons pas vus tel que nous croyons être, en vérité tel qu’on aurait tant voulu qu’on nous aime » (JL Lagarce).

    p.s.: Tu laisses entendre que tu leur as « dévoilé » ton autre identité (la vraie?) à l’occasion d’un dîner bien arrosé… comme par inadvertance… Sans doute avais tu besoin inconsciemment de signifier que tu n’étais pas que cela, cette employée « ordinaire »… le signifier à ta boss, tes collègues… à toi-même surtout, à cet Autre dont tu voudrais tant être reconnu…

    p.p.s.: Je te lis avec toujours autant de plaisir.

    • Hello Holden!

      Heureuse de te retrouver…

      Tu n’as peut-être pas tort. Sursaut de rage fière dans une humilité forcée? Peut-être ai-je voulu m’imposer? Cependant, c’est con, mais je crois que je n’avais simplement rien d’autre à dire… car je dois bien l’avouer, un des rares trucs qui me passionnent dans la vie, c’est vraiment mon « métier ». Et même ce milieu pourri du tapis rouge, je l’adore. Eh oui.

  7. Fuckin'Fafa

    Pour ma part je n’ai jamais eu aucun mal à ne jamais évoquer mes vies parallèles. Je ne dis jamais rien de toutes mes autres vies quand je bosse dans le « général ». Les réactions sont édifiantes…comme tu le racontes, édifiantes d’envie, de jugement, de connerie sauf que :

    …personne ne voudrait de ma vie : j’ai le portable de *redford* peut être et peut être que je me fais toutes les soirées parisiennes berlinoises suisses et new yorkaises à base de tapis rouges en me mouchant dans mes doigts c’est le résultat de quoi ça ?

    D’une vie de merde : Galérer comme je galère depuis que je suis gamine ça devrait être interdit. cqfd : ma vie ce qui s’y passe est un reflet de mon obligation initiale à la survie, une absence de choix.

    Les réverbères ne sont pas des étoiles. Si ces connes rêvent d’un destin de réverbère et te déclarent snob parce que toi tu vois plus loin que les tapis rouges avec lesquels pour ma part je me torche, je dois bien avoir un chien sous la main pour réaliser leur rêve.

    Elles sont prêtes à rien lâcher les pouffiasses que tu décris dans ton texte ? A jamais se compromettre ? Elles auraient lâché les planches, elles, comme tu as fait ? Après tout ce que t’as mis de toi, ce que tu as cramé pour y arriver ? Pour tenir ? Elles sont prêtes à risquer leur machins de merde, les riens faux hypocrites injustes et meurtriers qu’elles appellent leur vie et leur ** carrière** pour l’improbabilité de quelque chose de vrai, de sincère ? Elles ont déjà mis leur vie dans la balance ?

    Laquelle qui plaint si tristement les enfants de Haïti entre deux morceaux de steak échangerait sa vie avec l’un d’entre eux ? Laquelle a été jusqu’en Irak ramener la parole précieuse de ceux que l’on entend jamais ?

    Elles sauraient se relever des gamelles qu’à tout risquer pour vivre sa vie on prend ? Sa vie, celle que l’on choisit pour soi et non pas un ersatz pré mâchouillé sans conscience et sans âme. Elles se seraient relevées, elles, après les gamelles que toi, t’as prises ?

    Mon cul…elles auraient fini exactement là ou elles sont parce que c’est ce qui arrive aux suceuses. Elles sauraient même pas différencier une étoile d’un con avec une ampoule plantée dans le derrière. Et elles sont là à te remettre en cause TOI, avec tout ce que tu as fait, tout ce que tu fais tout le temps, pour toi, pour les autres ?!

    N’être rien ? Certainement pas moi. Pas après comment j’en ai chié pour sortir du néant ou d’entrée on m’a jetée … N’être rien pour faire plaisir à la masse ronflante de ceux qui ne sont rien parce qu’ils le veulent ??? N’être rien … chaque seconde de ma vie je l’ai payée avec mes tripes. Le moindre de mes sourires j’ai du le braquer, j’ai du tout inventer et en plus le payer…

    N’être rien !? t’as fumé ou quoi ?

    …il faudrait que pour faire plaisir à la confédération des connards envieux qui n’ont jamais eu aucun effort à fournir de leur vie, qui n’en ont jamais eu envie que toi, moi, d’autres qui n’avons pas eu d’autres putain de choix que d’être courageux et de s’inventer des couilles là ou y avait que dalle on ait envie « d’être rien ».

    Je laisse l’humilité à ceux qui en ont les moyens…

    « La tâche du vrai écrivain »…n’est pas transcender la merde c’est transcender les étoiles si tu commences à vouloir être « quelqu’un d’autre » de la race de ceux qui font des compromis soit effectivement de ceux qui ne sont « rien » et que tu estimes que cela puisse être une réussite, t’es mal barrée.

    >>> Patti Smith dans le mp3, bukowski dans le sac à main, sarah kane sur le bureau et arrête de fréquenter les gens qui n’ont rien à voir avec toi.

    • Fafa…

      C’est difficile de trouver des mots pour ta réponse. Car ton commentaire m’ébranle de toute sa sincérité, de toute son humanité.

      Je ne suis pas aussi dure que toi avec ces personnes qui bavent devant les images de Cannes et des Oscars ; ce mythe, ce sont bien les artistes qui ont voulu le créer, et il se substitue à une fonction primordiale de l’esprit humain : l’adoration de plus grand que soi.

      Aussi je vois ma boss et ses collègues comme des jeunes femmes simplement ignorantes de ce monde-là, et impatientes d’en savoir plus, de pénétrer le sanctuaire. Je m’en suis voulu d’en avoir trop dévoilé les coulisses. Rien ne sert de dire que le cinéma et le théâtre sont des milieux pourris où l’on galère des années. Tout le monde s’en fout. Tout le monde veut fantasmer.

      Cela me plaît de n’être rien… je hais cet ego qui devrait me mettre en avant parce que je suis allée en Irak, parce que j’ai monté une pièce ou ceci ou cela. Je suis moins que les gens qui, en Irak, m’ont raconté leurs histoires. Je veux être à leur service, c’est différent. L’humilité n’est pas la victimisation.

      Alors oui. N’être rien, j’y tiens. Nous sommes des milliers de petits riens, on nous traite comme tels. Nos décisions politiques et sociales sont violées, la loi du peuple est sans cesse transgressée. Nous ne sommes rien. Le rien est une cible mouvante, difficile à attaquer. Le néant.

      N’oublions pas que le néant peut tout engloutir. Même les plus gros rocs, les pics, les buildings, tout.

      • Fuckin' Fafa

        Il ne s’agit pas de se mettre en avant parce que tu as fait « quelque chose » ou « rien ». Il n’y a aucune honte ou aucune fierté à tirer d’être en vie. Je n’ai aucune fierté à exister car cette existence est le résultat de la nécessité. Laquelle n’étant pas vraiment la même pour tous provoque des états d’être et de conscience « différents ».

        Il s’agit juste pour les pouffes en face de toi de rester à leur place qui est celle qu’elles ont choisi pour leur gros derrière et leur conscience d’amibes.
        Et toi aussi de rester aussi à la tienne, ceci dit. Il est inutile de parler avec ces gens là.

        Je ne suis pas sure que ce soit une affaire d’ego que de refuser de parler avec des trucs sans âmes…est ce que je parle avec ma table ? Non. Bin voilà.

        Et si je te semble dure – alors que j’ai vraiment nuancé mon propos – c’est que ces « personnes » là ne laissent aucun autre choix.

        Bises !

      • Chère Fafa,

        Je vais avoir l’air d’une bonne soeur, ou d’une hippie, mais après tout pourquoi pas. Je crois que tout le monde a une âme, franchement. Et je rêve de parler à ma table – comme dans Téléchat! Imagine un peu que le gluon du bois me réponde? Je ne voudrais pas rater ca (y a pas de cédille sur ce clavier de Boche.)

  8. Merci Magda pour ce billet ! C’est très beau, et très juste.

    Mon monde, la recherche, comme l’art, est souvent un univers qu’on choisit par passion. Pour lequel on s’engage corps et âme pendant de longues années. Et dans lequel on rêve aussi de se faire un nom, une réputation d’excellence, voire de génie. Je ne sais pas si ce besoin d’exister, de briller aux yeux des autres est une cause ou une conséquence du choix d’un métier créatif. Tout est fait pour l’encourager en tous cas.

    Lors d’une cérémonie, le président de mon ancienne université s’adressait aux nouveaux docteurs en espérant qu’il y avait dans la salle un futur prix Nobel. Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel de médecine, prit la parole après lui. « Si votre but est d’avoir le prix Nobel, arrêtez la recherche tout de suite. Vous vous trompez de moteur. La science doit être passion, persévérance et don de soi.  »

    Elle a raison. Exister en science, ce n’est pas avoir son nom dans tous les journaux. C’est aller au bout de son idée, ou de ses idées. Les partager, les propager, les confronter à celles des autres. Se laisser porter par son intuition et non par les modes. Etre honnête et exigeant avec soi-même. On y gagne le respect d’un cercle proche et pas l’admiration aveugle des foules.

    C’est infiniment plus précieux et pourtant … Qu’il est difficile de faire le deuil de ce quelqu’un qu’on n’est pas devenu et qu’on ne deviendra pas !

    Peut-être as-tu raison : un job normal aide sûrement à revenir sur Terre … pour mieux en redécoller dans ton cas, puisque tes lignes prouvent que tu es un vrai écrivain.

    • Merci Algue, ton témoignage est vraiment intéressant.

      « Qu’il est difficile de faire le deuil de ce quelqu’un qu’on n’est pas devenu et qu’on ne deviendra pas ! » Comme ta phrase est belle ! Elle recèle toute l’essence du terme « raté »…

      « Raté »… le spectre de l’artiste. L’épée de Damoclès. Van Gogh était un sacré raté, et Gauguin aussi. Le spectre qui terrifie tous les hommes d’aujourd’hui. L’homme moderne occidental est assimilé à sa carrière. Je prévois que les cinquante prochaines années vont compter une population croissante de « ratés ».

      Car le système capitaliste moderne n’offre plus la place à tant de réussites qu’autrefois, il est devenu monarchique. Quel que soit le domaine dans lequel on travaille… on gagnera moins que nos parents, on aura moins de sécurité, et on sera presque tous… des « ratés ».

  9. bon sang ça part dans des milliards de directions ce texte :-)

    en fait il continue à y avoir des artistes qui ne signent pas, certains grapheurs et artistes « de rue », au pochoir ou autre,
    mais eux mettent leur patte qui finit, si tout va bien, par être identifiée puis reconnue,
    l’un des plus célèbres étant Jérome Mesnager (le fameux homme blanc qui hante les mur du monde entier).

    mais il y a aussi des auteurs, Hollywood en consomme depuis sa création, et aujourd’hui les meilleures séries aussi, elles qui sont à juste titre présentées comme le must de la création et la construction dramatique.
    Sur les plus grosses séries, une équipe énorme bosse sans être créditée au générique, les uns bossent les punchlines, les autres les personnages…
    et l’addition de tous ces talents invisibles (mais dûment rémunéré, c’est important de le rappeler), permet une oeuvre reconnue et de qualité, comme six feet under, ou les sopranos, pour les plus belles.

    mais ce n’est pas « n’être rien ».
    être invisible du public c’est une chose, n’être rien c’est dur, et renoncer à soi pour s’effacer devant ton oeuvre, je ne te le souhaite pas, ça finirait par te détruire.

    quant-aux jobs alimentaires, c’est autre chose, on le vit plus ou moins bien, pour plein de raisons, mais c’est vraiment autre chose que l’oeuvre.

    fuck les « premières », demande des rendez-vous, des petits-dej, impose ton style et fais-le savoir, du moment que ça ne rend pas la vie impossible à ceux avec qui tu as envie de bosser.

    tu n’as aucune envie de n’être rien, et c’est tant mieux.
    je comprends la colère de fafa, et c’est bien envoyé!

    être à une « première » c’est être spectatrice, ben oui mais ceux à qui tu parles le sont, spectateurs, et pour eux une première c’est la partie privilégiée du spectacle, tandis que toi si ça ne débouche pas sur une pièce, sur un rôle, c’est juste une soirée faux-cul de plus.
    et si c’est difficile à expliquer et à faire comprendre, ne l’explique pas. Explique leur plutôt ce que c’est, ton job, ton boulot, ta condition, ta vie quoi, être artiste c’est quoi, qu’est qu’ils en savent les gens qui te croisent en soirée, explique leur plutôt ça tien, je vais vous dire ma vie d’artiste en quoi elle consiste, ils auront pas perdu leur temps.

    • Je n’ai peut-être pas envie d’être rien… si l’on cesse de dire qu’il y a des gens sans talent, sans « univers », presque sans âme. Tout le monde est quelqu’un, ou tout le monde n’est rien, en somme.

      Pour moi, n’être rien, c’est être tout simplement comme tout le monde. Comme je le dis à Fafa en réponse plus haut, nous sommes traités comme des riens.

      (Cependant, le « rien » est un consommateur, et ce dernier a un pouvoir de chantage économique. Ce pouvoir, j’aimerais l’utiliser.)

      « S’effacer devant son œuvre » n’est pas possible dans le monde dans lequel on vit ; même l’anonymat devient médiatique et hype. Je ne risque pas l’effacement.

      Et pourtant je le souhaite, non pas pour moi seulement, mais pour tous les artistes capables de créer et de se produire.

      Je ne vois pas tellement d’autre solution pour contrer les Jeff Koons et les Damian Hirst (par exemple) qui ont envahi le monde l’art et en ont fait un marché.

  10. Pas trop la force de beaucoup de mots en ce moment, mais juste dire qu’exister pleinement, faire, voilà qui est plus excitant comme projet que chercher à être…
    (écris encore)

  11. Je crois que tu confonds écraser les autres avec son ego (souvent le fait de gens pas si brillants, accomplis etc. que ça) et être fière, pour toi, de ce que tu as fait/fais. Pouvoir regarder en arrière et dire qu’au moins tu ne regrettes pas d’avoir agi de la sorte, te rendre compte que tu es, malgré tout, restée fidèle à certaines idées que tu avais. Où est le mal ?
    Bien sûr que le monde (a.k.a. les institutions, gens fortunés etc.) se fout de savoir si nous sommes là, ce que nous faisons. Mais je ne vois pas pourquoi on devrait lui donner raison et dire « amen, je ne suis rien ».

    • Mais non, je ne confonds pas… je suis contente de ce que j’ai fait, vraiment. Je ne dis pas que rien c’est nul, je dis que rien c’est bien. Etre rien c’est être humble devant la création, la sienne propre et celle des autres, et la grande. C’est faire partie d’un tout.

  12. En ce qui me concerne, j’ai la chance de susciter des préjugés qui me protègent paradoxalement car jamais dans une soirée, les personnes que je rencontre ne s’imaginent un seul instant que je puisse connaître tel photographe ou écrivain, avoir vu tel film ou telle pièce de théâtre.
    Cela me permet de passer des soirées à l’abri des questions indiscrètes.
    Plus d’une fois, je me suis abstenu d’intervenir dans telles ou telles discussions tant la vanité des propos était affligeante.

  13. Cécile

    Je crois pour ma part que tu ne confonds rien et que tu as su parfaitement expliquer ce que n' »être rien » signifiait pour toi. J’aimerais l’avoir exprimé aussi justement que toi, tant je me sens proche de ce que tu ressens. Lire pareils mots me réchauffe le coeur. L’année que je viens de vivre, loin de tous,dans un certain isolement et un parfait anonymat m’a souvent amenée à réfléchir à tout cela et à relativiser bien des choses.
    Reste autant que possible celle que tu es, avec ses idées, ses valeurs, son intelligence et son humilité. Unique comme le sont chacun des êtres de cette terre, quel que soit leur parcours.
    Je t’embrasse.

    • Merci, Cécile! Tu m’as comprise, entièrement…
      Je suis touchée de ton mot, moi aussi.
      Souvenons-nous que l’anonymat est aussi un bonheur. L’occasion de se regarder autrement dans la glace. Avec lucidité et affection pour soi-même, et sans se fixer d’objectifs ridicules comme j’en ai été capable auparavant, obsédée par le besoin de prouver que je peux « y arriver ».

  14. je crois que l’on a tous envie de disparaître quand on connaît un peut les lumières
    je comprend ce que tu ressens
    mais je guette encore les même ambitions que toi ma chère
    et je le veux

    je pense que quand on tient cela
    on aime jouer avec les moments dans l’ombre et les moments plus intenses

  15. je vais laisser de côté la partie « n’être rien », car quiconque a passé une partie de sa vie en ayant le sentiment douloureux de n’être rien aux yeux des autres restera insensible à ta manière d’exprimer ta pensée,

    il y a ce que tu dis du « milieu » artistique, de la fausseté qui y règne, et disons clairement de la nécessité de « faire la pute » (que ce soit métaphorique ou non, car je doute que passer sous la table rapporte souvent quelque chose de concret à part des aphtes et des mst).

    il y a ce truc, terrifiant et rageant, déstabilisant par moment certainement, de se demander comment il faut s’y prendre pour être lue avec un regard purement artistique, jugé sur autre chose que la courbe de ses fesses ou le plongeant d’un décolleté,
    mais même si on enlève le sexisme de cette affaire il reste une part d’arbitraire inquiétante.

    c’est ce que je retiens, quelque chose que je choisis d’entendre à ma manière comme de l’ordre de « mon art devrait parler de lui-même, jugez les oeuvres pour ce qu’elles sont ».
    Mais le problème c’est aussi que depuis des siècles, ceux qui aspirent à faire valoir leurs oeuvres sont plus nombreux que ceux qui ont les moyen de leur offrir un débouché.
    Au moyen-âge ou à la Renaissance les mécènes, aujourd’hui quelques directeurs de collection, de théâtre, de casting, ou élu en charge des subventions, et qui sont sur-sollicités, dragués éhontément, au point que même être lu, tout simplement lu, devient en soi un enjeu pas toujours surmontable.

    après, le strass, les pouffes et les pédants qui se gaussent de Genette en lorgnant le cul de toutes les filles, à la limite c’est du folklore et ça permet, de temps en temps, de se sentir moins nuls qu’eux, ils ont au moins cette utilité là ^^

    j’ai l’impression d’avoir dévié de ce qui te préoccupe,
    mais si on reprend cette fameuse désignation de « société du spectacle », il ne faut pas en oublier la polysémie, le fait que le monde du spectacle, et même de l’art en général, est aussi une société humaine traversée par les mêmes enjeux, d’ego et d’argent, par les mêmes concurrences et luttes, que le reste de « la société » tout court.

    le moyen pour y échapper, c’est d’entrer en dissidence, créer des lieux alternatifs comme ceux que tu fréquents assidument, en créer aussi si on s’en sent capable, mais on touchera toujours un public réduit

    j’ai toujours été surpris de te voir tantôt parler de premières en compagnie prestigieuse, puis partir au Kurdistan former des jeunes femmes au documentaire.
    évidemment on peut faire les deux, mais ça crée à la longue une tension qui doit être très éprouvante

    • Pourquoi une tension éprouvante? Les gens sont les gens. J’aime les rencontrer tous, les observer tous. Je mourrais étouffée si je me privais de fréquenter un tel ou un tel pour des raisons d’ordre professionnelles. Je ne trace pas de route toute droite, cela, c’est clair depuis longtemps. Je déteste les clans et pour moi, naviguer d’un univers à l’autre, c’est une joie, un enrichissement.

      Le milieu du spectacle est pourri? euh…. comme toutes les fratries, il a ses codes, ses merdes. Moi, ce milieu, je l’aime. Parmi mes fréquentations, il y a des gens très connus (très peu), d’autres un peu célèbres, d’autres obscurs qui rament depuis des lustres (la majorité). Tous ces artistes que j’aime à rencontrer sont talentueux, intéressants. Je fuis les connards comme la peste, mais il y en a autant chez mon boulanger turc que dans une soirée de la Berlinale.

      Quand je dis « n’être rien », ca n’a rien à voir avec les questions d’ordre psychologiques qui peuvent mener à la dépression, par exemple. Je parle de n’être rien dans un système social où l’on nous demande d’être QUELQU’UN. Vu que je ne peux m’adapter à aucune des définitions du « quelqu’un » que le monde moderne (capitaliste) (athée) (matérialiste) me propose, je ne suis rien. Mais je ne suis rien pleinement. Avec joie.

      Je ne suis pas désespérée par rapport au travail, au milieu, etc. Au contraire, j’aborde tout cela avec une nouvelle philosophie. Plus de patience, surtout… et je tente de trouver un accomplissement dans chaque acte créatif, qu’il soit adoubé par les professionnels et le public, ou pas.

      Cela dit, le Kurdistan, ca c’est vraiment quelque chose :) tu vas me dire que je me contredis, là!!! héhé.

      Sinon,, tu vas bien toi? ^

      • je ne dis ni que le milieu artistique est « pourri », ni qu’il le serait plus qu’un autre :-)

        en revanche dans ton post il y a quelque chose que j’ai interprété comme « les oeuvres parlent pour elles mêmes ou du moins le devraient », et du coup s’il y a du relationnel il ne devrait pas entrer en ligne de compte ni pour faire émerger un artiste/une oeuvre, ni pour décrocher un rôle, une création, etc.

        si pour toi ça se résume à essayer d’éviter les connards, sans plus de désagrément, tant mieux, c’est aborder ça simplement et avec philosophie, j’ai vu peu de gens dans cette situation ne pas en souffrir et je suis ravi que ce ne soit pas ton cas :-)

        et moi iça va très bien, je me fais dédicacer les bouquins de mes potes et après on se beurre la tronche, la belle vie quoi ^^

  16. Pia

    J’arrive après le débat, comme beaucoup j’ai beaucoup aimé ton post… ce dont tu parles a bien sûr ses propres résonances dans ma vie personnelle… Te lire me confirme une conviction depuis longtemps acquise : je déteste les microcosmes, les petits milieux, les coteries. Ça marche pour le théâtre, mais aussi du milieu universitaire, des médecins, des avocats… Mieux vaut n’être rien dans les petits cercles… c’est encore le luxe de la mobilité.

    • Mais j’aime bien les grands cercles, j’avoue! Etre trop loin des milieux peut aussi être mauvais. Un milieu, c’est aussi un réseau de gens prêts à aider sur un film fait avec trois bouts de bois, à prêter de l’argent pour les costumes, à faire la cuisine pour l’équipe du tournage, par exemple.
      Ou bien un réseau de gens prêts à relire la thèse qu’on vient d’écrire, de conseiller un endroit où poursuivre ses études…
      C’est un réseau de gens où l’on a ses blagues, ses traditions. Moi, ca ne me déplaît pas. On se sent toujours mal dans le milieu d’un autre mais… moi, dans mon milieu, je me sens super bien.

  17. @ Arbobo : oh non, je ne pense pas du tout que les oeuvres parlent d’elles-mêmes dans le monde dans lequel on vit. Je crois aux vertus malsaines de la communication et du marketing. Mais je crois que, lorsqu’on est en processus créatif, on ne devrait pas s’en préoccuper du tout.

    Voilà.

    Bois avec modération s’il te plaît. Ne fume pas dans les bars. Et paie tes impôts. Je t’embrasse!

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