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Paul et le diable

Paul, c’est Paul Auster, et le diable, c’est l’argent (et Paul Auster a la beauté du diable, mais c’est une autre histoire).

Hand to Mouth (traduit par Le diable par la queue en France) est un essai autobiographique du célèbre écrivain américain, publié en 1996. Paul Auster y narre ses déboires de jeune auteur, ses débuts sous-payés en tant que traducteur, poète et dramaturge.

De sa plume souple, nerveuse comme le corps élastique d’un félin, Auster parle d’argent, ou plutôt, du fait qu’il n’a pas un rond. Depuis ses premiers poèmes et romans rédigés dans les années 70, évidemment, l’écrivain new-yorkais a fait du chemin, et sa situation financière s’est très largement améliorée.

Non seulement cet essai est passionnant, mais il est aussi efficace, direct, à la fois humain et sans la moindre auto-complaisance. Au-delà de la difficulté de l’auteur débutant (et jeune père de famille) à payer son loyer, Auster revient sur ce que cela signifie d’écrire pour gagner sa vie, d’écrire jusqu’à plus soif parce que c’est la seule chose qu’on veuille faire, le seul métier qu’on maîtrise.

Ils étaient peu nombreux, ceux qui auraient prédit, dans les années 1970, que le nom de Paul Auster serait plus tard la garantie de vendre des millions de livres à travers le monde dans des dizaines de langues différentes. Cet essai plein de modestie, et superbement écrit, est un vrai antidote à la déprime pour tout jeune auteur en mal de reconnaissance sociale.

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C’est le lendemain qui compte

En réponse à mon article « Où étiez-vous le 11 septembre? », Arbobo, blogueur musical et ami, a rédigé ce texte que j’ai trouvé si beau qu’il méritait d’être publié, plutôt que de disparaître dans la cave de mes commentaires de billet.

« Nous savons tous où nous étions ce matin-là ».

C’est ce que j’ai réalisé il y a longtemps quand mon père, né en 1938, m’a parlé du premier pas sur la Lune. Il ajouta que tout le monde se souvient de ce moment, où il l’a vu, avec qui…
C’est vrai pour certains évènements marquants, c’est vrai du 11 septembre.

J’ai appris tout ça en fin d’après-midi. J’étais prof d’histoire-géo depuis 1 semaine. Élèves de 6e et de 5e.

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Norma Jean est vivante

La Berlinale est finie et Bal, le film de Semih Kaplanoğlu dont je vous faisais l’éloge, a gagné l’Ours d’Or. A très juste titre. Avec Werner Herzog dans le rôle de président du jury, ça ne pouvait pas rater de toute façon.

Sur tous les tapis rouges du monde, cependant, flotte une éternelle ombre blonde. Quelqu’un, un doux fantôme pâle à la moue d’enfant maquillée, semble toujours manquer, partout où l’on dit le mot de « star » et de « cinéma ». Elle incarnait le glamour hollywoodien et son chaos tout à la fois. Elle était la quintessence de… de quoi? de la « star » ultime? de la féminité? de la fragilité? de la sexualité?

J’ai acheté Blonde de Joyce Carol Oates à l’American Bookstore de Varsovie, en me disant que je jetais peut-être un peu mes zlotys par la fenêtre. Peuh! Oser raconter la vie de Marilyn Monroe sous forme de fiction? Pour qui se prend-elle, cette Joyce Carol?

– Ici, un petit interlude nostalgique explicatif. Je sais tout, ou presque, sur Marilyn Monroe (de son vrai nom Norma Jean Baker). A l’âge de 11 ans, la robe blanche volant sur la bouche d’aération a déclenché en moi une passion démente pour l’actrice américaine. Je voulais la même bouche (raté), les mêmes cheveux (raté), la même voix (je l’imite mieux que Didier Gustin). J’ai même appris l’anglais en regardant ses films. Bref, je l’adorais, j’ai lu plein de bios, je collectionnais ses photos, j’aimais sa tragédie en backstage sous sa beauté foudroyante, je voulais la sauver, je l’AIMAIS. –

Et me voilà à lire une fiction écrite sur une vie dont le pékin moyen croit connaître, comme moi, les moindres détails : les films, les hommes, le succès interplanétaire, les médicaments, l’enfance pathétique à l’orphelinat, le suicide.

Mais J.C. Oates plonge dans les entrailles de Norma Jean et nous invente/dévoile toutes les coulisses de sa vie intérieure. Au bout de dix lignes, déjà, on se fiche comme d’une guigne de savoir à quel point Oates brode, ou non, sur la vraie vie de Marilyn. Comment rendre de façon authentique une existence aussi publique, aussi fictionalisée de son vivant, sinon… en la contant de nouveau? Oates pénètre les tourments et les espoirs de Marilyn mieux que n’importe quel écrivain l’a fait avant elle, et nous raconte une histoire dont il est impossible de décrocher.

Oates est américaine et c’est tout à son honneur. Elle utilise à merveille deux des choses que nos amis d’Outre-Atlantique ont apporté au monde de l’art : le storytelling et l’Actors’ Studio. Dans son roman, il n’y a pas un mot de trop – c’est un roman-fleuve dont chaque remous est vital. La courbe narrative est parfaite, on pourrait presque l’adapter telle quelle au cinéma, s’il se trouvait une folle quelconque pour oser interpréter Marilyn. Voilà pour le storytelling.

Pour l’Actors’ Studio (technique de jeu d’acteur utilisée par Monroe dans les années 50, d’ailleurs), c’est en imaginant les moindres détails de la mémoire de Norma Jean, en fouillant dans les recoins sombres de son passé que Oates parvient à créer un personnage aux mille dimensions, à la fois star sublime de cinéma et petite-fille broyée, mère manquée et épouse chaotique, poète frustrée, actrice acharnée. Quasi-schizophrène, la Marilyn de Oates n’en est cependant jamais moins vivante et proche du lecteur. Un exploit.

Une langue presque inspirée des rythmes simples et répétitifs de la Bible soutient cette navigation à travers l’histoire d’Hollywood et des États-Unis dans les années 50, où se débat la frêle Marilyn. Elle ne sut pas user du sex power dont elle disposait pour survivre. Elle en mourut. Joyce Carol Oates nous livre le plus beau portrait qui soit du sex symbol made in USA, celui qui orne nos mugs et nos trousses à maquillage. Sans fard.

Norma Jean, ou Marilyn Monroe enfant

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A bientôt, Varsovie!

Carnet de voyage polonais, feuillet n°6.

Vendredi 7 janvier 2010, gare de Varsovie.

Voici mes dernières heures dans la ville de mon bien-aimé cinéaste Krzysztof Kieslowksi.

Ce matin, au moment d’acheter mon billet de tram pour aller à la gare, je me suis rendue dans une petite boutique au pied de l’appartement que l’on m’a prêté. Je demande en anglais à la vendeuse, une fausse blonde dodue, si elle peut me vendre un ticket de transport. L’amène bonne femme, sans me regarder, range ses piles de journaux et me répond tout simplement, d’une voix forte : NO. Interloquée – car c’est un local spécialisé dans la vente de tickets de transports – je reste sur place, me disant qu’elle a voulu signifier quelque chose de mystérieux que je n’aurais pas bien compris. Je souris. NO TICKET ! crie alors la goujate, et elle me désigne la sortie de la main.

Je sors en titubant. Ce serait donc… de la xénophobie? du… racisme? Peut-être, peut-être pas. Mais ce n’est pas la première fois que je me fais rembarrer pour avoir osé parler anglais. Souvenez-vous, chers lecteurs, de mes mésaventures à la gare. Je comprends mieux pourquoi Kieslowski disait : « J’en veux beaucoup à ce pays : j’y suis né et je ne saurai jamais le quitter ». Monsieur K n’aimait pas beaucoup la Pologne et pourtant il aurait voulu l’aimer.

La culture polonaise me fascine depuis l’enfance, parce que j’ai grandi avec une polonaise, une sœur de cœur. C’est elle qui m’a fait découvrir les films de Kieslowski. Mais mon voyage polonais m’amène à faire ce triste constat : le sourire et la politesse ne sont pas le plumage ni le ramage coutumiers des Polonais. C’est comme ça. Je pense que le même voyage en Espagne ou en Italie eût été différent. Ici, personne ne s’intéresse à moi, personne ne me demande d’où je viens ni pourquoi je voyage seule avec un carnet de notes et une caméra. En Grèce, j’aurais été assaillie de questions!

Je comprends soudain mieux, aussi, comment les étrangers en vadrouille peuvent se sentir parfois à Paris. Une fois, j’ai emmené des amis américains dans un bistro de l’île Saint-Louis. Le serveur nous a fait comprendre que si on mettait plus de 10 minutes à choisir nos plats (parce que j’étais obligée de traduire le menu), on pouvait aller voir ailleurs. C’est ce qu’on a fait, évidemment. La gentille quinquagénaire américaine que je promenais s’est mise à pleurer. « I was so much in love with France before I came here! » me dit-elle. « Everybody hates us! »

Pour mon dernier jour, je retourne chez A. Blikle pour manger mon dernier beignet à la rose. Au passage, je me rends à l’American Bookstore* pour acheter de quoi lire sur mon trajet du retour. Je choisis Blonde, le roman célèbre de Joyce Carol Oates, que j’avais toujours eu envie de découvrir. Bien m’en a pris : ce livre est une bombe nucléaire. J’y reviendrai.

Je déambule un peu dans les rues avant de me rendre à la gare. La gare… c’est justement le titre (Dworzec en polonais) et le sujet d’un splendide court-métrage documentaire de Kieslowski, réalisé en 1980. Essayez de vous le procurer, c’est l’un des meilleurs court-métrages que j’aie vu de ma vie, tout bonnement. Je pense à tous les films de mon cinéaste préféré, je pense à tous ces acteurs qui ont foulé ces pavés, je pense aux amis de Kieslowski, les cinéastes Agnieszka Holland et Krzysztof Zanussi, le musicien Zbigniew Preisner, son co-scénariste Krzysztof Piesiewicz. Le grand réalisateur est mort, mais eux sont tous en vie. Peut-être les ai-je croisés sans les reconnaître dans les rues de Varsovie?

A bientôt, Monsieur K…

Retour à Berlin, et fin de ce carnet de voyage polonais. Dans mon lit berlinois, une nuit, je fais un rêve merveilleux. Je me promène dans les rues enneigées de Varsovie en suivant les rails du tram lorsqu’un homme m’aborde. Il me propose de poursuivre la balade avec lui. Peu à peu, son visage me semble familier. Je lui dis que je le reconnais. Qu’il est Monsieur K. L’homme acquiesce, sincère, touché. Nous parlons de ses films. Je lui raconte des anecdotes de sa vie que j’ai lues dans ses biographies. « C’est magnifique, me dit-il. Ainsi, tu te souviendras toujours de ces détails que j’avais oublié. Tu es un petit morceau de ma mémoire. Maintenant, je dois te laisser. »

Monsieur K. a disparu dans les vapeurs de mon rêve et je me suis réveillée, comme en grâce, pour secouer mon amoureux et lui dire : tu sais, je crois que j’ai envie de raconter une histoire… l’histoire d’une voyageuse amoureuse d’un cinéaste disparu depuis longtemps…

* American Bookstore,

Nowy Świat 61, Warszawa

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« Listen, honey » : Madame Irma au téléphone

Si l’oracle marche pour Égée, ça doit marcher pour moi aussi, non?

Dans l’épisode précédent, « Rendez-vous téléphonique avec les astres », votre pauvre Magda, tiraillée entre deux choix cruciaux pour sa carrière, avait décidé de s’en remettre à Dieu, comme le lui conseilla Mohammed, et aussi à une astrologue célèbre, comme le lui conseilla sa môman. Ce qui n’est pas si contradictoire, tout ce monde (Dieu, les étoiles) étant bien tranquilles là-haut à nous regarder nous dépêtrer de problèmes souvent minuscules.

Dans cet épisode, vous allez voir comment Magda est devenue une femme d’affaire grâce à Dieu et aux étoiles, donc.

A 15h55, mon portable sonne : c’est l’heure d’appeler D., l’astrologue célèbre qui a promis de me dépanner gentiment pour l’amour de ma mère, sa bonne copine. Mon cœur bat à cent à l’heure, comme si elle allait me dire que j’allais passer l’arme à gauche dans un an.

Je me jette sur le téléphone et compose le numéro texan de la lady D.

« Hello, honey », entends-je à l’autre bout du fil. « Je me réveille sur ma terrasse et je suis devant un soleil radieux ce matin », me dit lady D. Puis elle entre en matière sans plus de préliminaires. « Je vais te lire ton thème astral ».

Vous savez comment ça marche, un thème astral? Prenez vos lieu, date et heure de naissance, et faites-le faire par quelqu’un de compétent, si le cœur vous en dit. Quelles que soient vos croyances, cela risque de vous surprendre : rien à voir avec l’horoscope de Biba ou autres cochonneries.

Lady D. est d’une précision intense et presque désagréable (à croire qu’elle se planque sous ma couette, pour épier mes pensées les plus profondes). La voilà qui recommande : « Honey – tu es une poisson. Poisson dans presque tous les aspects de ton existence. Ton imagination est sans bornes. Maintenant, apprends ce que tous les poissons doivent apprendre à tout prix pour ne pas flotter éternellement dans la vie : ne te victimise pas! » J’ai ressenti un petit malaise. On me voit souvent comme une wonderwoman capable d’assumer des projets délirants, mais cette petite voix qui me souffle souvent que tout le monde veut me prendre ma liberté, ce ne serait pas un peu… de l’ego-trip?

La discussion dure bien une heure, Lady D. ne cesse de m’étonner. Sa douce voix résonne comme le miroir de mon inconscient. On n’a sans doute pas tort de dire que les astrologues ne sont peut-être que de fins psychologues. Mais n’oublions pas que je n’ai toujours pas dit à Lady D. en quoi consistait mon dilemme, ni qu’elle ne m’a jamais rencontrée. Au téléphone, je lui parle peu, je l’écoute. Lady D. et ses planètes m’ébahissent.

« Retour de Saturne dans ton thème », appuie-t-elle maintenant. « Tu vas être déprimée, si tu ne l’es pas déjà. C’est un nouveau cycle de maturation qui commence. » Ah, c’est ça, ce vieux truc qui traîne depuis quelques temps et me fait pleurer devant les adaptations de Jane Austen pour la BBC ? Merci Saturne… « Mais attention, il faut que tu bosses comme une dingue. Jupiter est de retour aussi dans ta 12e maison, tu vas avoir énormément de chance dans ta carrière, en mai et à l’automne 2010, deux contrats décisifs. Et en juin, la déprime s’en ira avec Saturne ».

Pour résumer : l’an prochain, au printemps, je vais rencontrer un type super brillant, un certain Jupiter, qui va me gâter comme un oncle d’Amérique ; mais moi, je vais lui faire la gueule, parce que je suis obligée d’accueillir un lointain cousin dépressif, Saturne, pendant 6 mois dans mon appart. Heureusement, j’irai boire des coups avec Vénus et Mars, toujours là pour me dire que je suis la meilleure et que tout ce que je fais est génial, de vrais potes. Et enfin, Mercure, mon nouveau manager, se trouvant chez moi en Verseau (ce qui veut dire que je suis une intello, apparemment), je vais pouvoir le solliciter pour défendre mes contrats avec les requins véreux du monde de l’art dramatique.

Après avoir remercié la charmante Lady D. moult fois, et l’avoir rendue à son soleil texan, je raccroche et décide de me reposer sur ce dernier – Mercure. Et d’écrire à mon producteur pour lui dire : le choix est trop risqué pour moi. Maintenant, mon vieux, si tu me veux, il va falloir aligner un peu plus que prévu*.

Il ne s’y attendait pas, l’animal. Et il me boude, ne sachant que répondre. « Mais alors, tu ne travailles plus que pour l’argent, Magda? » me disent mes collègues effarées. « Non. Je travaille pour ce que je vaux. Et vous n’avez qu’à en faire autant ». Elles n’ont pas hésité longtemps avant de décider qu’après tout… elles valaient bien autant que moi!

L’astrologue américaine et son woman-power auraient-ils déteints sur moi? Peut-être bien. Mais je vais quand même acheter son bouquin… :-)

* Ok, je me suis peut-être exprimée un peu plus délicatement, mais ça fait bien sur le blog.

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L’âge d’or du scénario américain

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Diane Keaton et Woody Allen, dans « Annie Hall«  de Woody Allen

J’ai regardé aujourd’hui deux films qui m’ont laissé perplexe sur un certain moment du cinéma américain. Prenez la fin des années 70 aux Etats-Unis : combien de grands cinéastes, combien d’acteurs incroyables et combien de films passionnants? Entre Stanley Kubrick, Woody Allen, Martin Scorsese et tant d’autres, on n’a que l’embarras du choix. Cette période cinématographique est une mine d’or.

Annie Hall (Woody Allen, 1977) et Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1980), ne sont pas considérés comme des chefs-d’œuvres – et je partage cet avis. Du premier,Woody Allen,  Hannah et ses soeurs (1986) ou encore Manhattan (1979) sont bien supérieurs, tant la narration en est innovante. Du second, Robert Benton, on ne connaît presque que Kramer contre Kramer. Mais ces deux films sont les témoins d’un temps où les Américains écrivaient de formidables scénarios, où la plume était respectée à Hollywood, et où un film américain pouvait encore être raffiné et divertissant à la fois. Voilà deux histoires parfaitement ficelées, deux véritables modèles pour apprentis scénaristes, que, d’ailleurs, Robert MacKee (le grand gourou du scénario) prône comme exercice d’analyse dans son fameux guide d’écriture, Story (voir l’article consacré ici à cet ouvrage).

Dans le premier, Annie Hall, c’est la vie amoureuse du couple central Alvy Singer-Annie Hall qui les mène par le bout du nez. Les thèmes chers à Woody Allen, et qui vont être traités bientôt dans son oeuvre future avec brio, sont là : la psychanalyse, le manque de confiance en soi, l’individualisme, l’impossibilité de fusionner avec son amant, malgré l’envie qu’on en a. Là où n’importe quel scénariste américain d’aujourd’hui aurait écrit une histoire lourde et ultra-psychologisante, Allen nous livre un film sautillant qui, en prétendant à l’introspection, se contente de regarder la vie passer avec étonnement. Une promenade printanière avec ses averses tièdes.

Dans le second, Kramer contre Kramer, on traite finalement des mêmes sujets que dans Annie Hall, qui sont des thèmes liés au boom économique. Les femmes s’émancipent, travaillent et veulent s’accomplir. C’est pour cela que Joanna Kramer quitte son mari, qui la traite comme une vulgaire torcheuse de mômes. Et que Annie Hall se barre en Californie pour enregistrer un disque, laissant Woody Allen, le vilain jaloux, à New York. Si Kramer contre Kramer est un vrai drame et non une comédie comme Annie Hall, ce n’est pas pour autant que Robert Benton s’est fendu d’une tragédie familiale. Non. L’histoire avance en rebondissant sur des événements durs – le divorce, la bataille pour la garde de l’enfant, la perte d’un job – mais avec une douceur et une justesse qui sont celles de la vraie vie.

Un bon scénariste écrit évidemment de bons personnages truffés de paradoxes. C’est le cas chez Allen et Benton. Annie Hall (incarnée par Diane Keaton) est primesautière, intello, un peu gauche et s’habille comme un homme. Une trouvaille qui fera les riches heures de la mode « masculin-féminin ». Voilà un personnage de femme parfaitement exquis et sans trace de clichés. Ted Kramer (incarné par Dustin Hoffmann) est immature et légèrement macho sur les bords, mais pense qu’il est un winner absolu et un père parfait. La scène du pain perdu est une des meilleures scènes de caractérisation de personnage qui ait été écrite pour le cinéma. Dustin Hoffmann se lance dans la préparation d’un petit déjeuner pour son fils, alors que sa femme l’a quitté. Dans cette plantade totale, on ne voit plus qu’un homme désespéré et désemparé qui voit tout son système de pensée habituel ébranlé. Pas mal pour un French toast, non?

Alors, les Ricains, quand est-ce que vous vous remettez à nous faire des films comme ça? Sans prétention et pourtant si professionnels, et si réussis?

Et vous chers lecteurs, y a-t-il un film américain de cette période qui vous ait marqué? Je parierai que oui.

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Contes berlinois, Acte I : Madame Pipi au Week-End

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La terrasse du club Week-End à Berlin. Photo du blog Stylewalker.

Je suis plutôt dans l’écriture que dans la lecture en ce moment. J’y suis même jusqu’au cou, au point que je ne peux m’arrêter de prendre des notes, même dans les situations les plus improbables.

Imaginez votre Magda au bras de son cavalier des folles soirées, un Latino New-Yorkais qui fait peur à tout le monde, à cause de ses tatouages envahissant tout son dos et ses bras, mais qui, au fond, est une crème fouettée sucrée de chez Dame Tartine. Nous entrons au Week-End, un club réputé de Berlin, où jouent les meilleurs DJs de la planète électro. C’est chouette. Sur le passage de mon ami Latino, les mains se tendent, les formules de respect genre gang US s’égrènent, j’ai le sentiment d’être dans Ghost Dogs de Jim Jarmusch, et ce cliché me fait rire.

Le Week-End est une boîte de nuit perchée en haut d’une tour énorme, bâtie autrefois par les architectes malveillants de la RDA, au centre de la ville. Le panorama y est extraordinaire, déployant des aires vierges en chantier, des tours illuminées dans la nuit et bien sûr, l’inratable Tour de la Télévision. La jeunesse cosmopolite de Berlin vient s’y gorger de rythmes techno et de vodka-lemon, et se refait une beauté de temps en temps dans les toilettes hallucinantes du club : miroirs fumés gigantesques sur fond noir d’encre. Les chiottes les plus classe de l’Allemagne.

C’est dans ce décor que je me mis à écrire brutalement, au lieu de faire ce à quoi je me préparais : danser comme une dingue jusqu’à ce que l’aube pointe par les immenses baies vitrées. Parce que devant ces toilettes incroyables se tenait une femme tout aussi incroyable, une dame pipi de cinquante-cinq ans, qui ressemble plus à ma boulangère qu’à une employée de club électro branché. Vêtue d’un T-shirt, d’un pantacourt et d’un bandeau de sport immaculés dans ses cheveux courts, elle semblait plutôt s’apprêter à aller perdre sa petite bedaine lors d’un jogging nocturne!

Elle était tout bonnement fascinante. Les gens hurlaient, dansaient, se tortillaient, les filles se repoudraient le nez en titubant sur leurs talons aiguilles, la techno envahissait tout le club jusqu’aux urinoirs, et elle, la dame pipi du Week-End, se tenait là, phare blanc dans la nuit noire des fêtards. Par ici la monnaie! Les filles laissent plus volontiers quelques centimes dans la coupelle de la dame, qui les remercie d’un geste amical et d’un sourire de mère comblée. Les garçons lui tendent parfois leur bière, vas-y bois un coup, elle refuse poliment, elle a sa limonade.

Je me suis approchée d’elle pour entendre ce qu’elle disait à une fille en larmes, rimmel dégoulinant et robe de soirée chiffonnée. « Mais non, mais non, il t’aime toujours. Il a trop bu. C’est tout. Tu sais comment sont les hommes. » « Et moi aussi j’ai trop bu! » répliqua la jeune fille dans un éclat de rire qui brisa ses sanglots.

Hélas, à ce moment, mon ami Latino m’entraîna dans le tourbillon de sons métalliques au centre de la piste de danse avant de me pousser vers la sortie. « Time to get out of here », ajouta-t-il de son sourire lumineux au milieu de son visage animal. A Berlin, on ne passe pas plus de deux heures dans le même club. Sortir, c’est presque un métier. Je me suis rebellée, je voulais rester près de la dame pipi, mais il me désigna une grande affiche dans le hall : Paul Kalkbrenner, mon DJ préféré, en concert le 30 avril au Week-End. Je souris à mon tour. Il sera toujours temps de retrouver mon extraordinaire dame pipi.

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