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Paul et le diable

Paul, c’est Paul Auster, et le diable, c’est l’argent (et Paul Auster a la beauté du diable, mais c’est une autre histoire).

Hand to Mouth (traduit par Le diable par la queue en France) est un essai autobiographique du célèbre écrivain américain, publié en 1996. Paul Auster y narre ses déboires de jeune auteur, ses débuts sous-payés en tant que traducteur, poète et dramaturge.

De sa plume souple, nerveuse comme le corps élastique d’un félin, Auster parle d’argent, ou plutôt, du fait qu’il n’a pas un rond. Depuis ses premiers poèmes et romans rédigés dans les années 70, évidemment, l’écrivain new-yorkais a fait du chemin, et sa situation financière s’est très largement améliorée.

Non seulement cet essai est passionnant, mais il est aussi efficace, direct, à la fois humain et sans la moindre auto-complaisance. Au-delà de la difficulté de l’auteur débutant (et jeune père de famille) à payer son loyer, Auster revient sur ce que cela signifie d’écrire pour gagner sa vie, d’écrire jusqu’à plus soif parce que c’est la seule chose qu’on veuille faire, le seul métier qu’on maîtrise.

Ils étaient peu nombreux, ceux qui auraient prédit, dans les années 1970, que le nom de Paul Auster serait plus tard la garantie de vendre des millions de livres à travers le monde dans des dizaines de langues différentes. Cet essai plein de modestie, et superbement écrit, est un vrai antidote à la déprime pour tout jeune auteur en mal de reconnaissance sociale.

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…et n’être rien

cartoon from www.weblogcartoons.com

(Cartoon by Dave Walker. Find more cartoons you can freely re-use on your blog at We Blog Cartoons.)

Longtemps, j’ai voulu être quelqu’un.

Mais lentement, je suis devenue heureuse de n’être rien. Je me suis même appliquée à n’être rien.

Dans l’univers dans lequel je vivais, il faut être quelqu’un. On monte sur la scène, on irradie, une heure trente, on a même droit à une critique dans un bon quotidien si la P.R. du théâtre a bien fait son job.

Il faut être quelqu’un qui connaît les autres. Citer des noms impressionnants. Laisser entendre que l’on travaille avec P., avec M., qu’on dîne demain avec G.

Longtemps j’ai cru que c’était important. Une des mes amies du métier appelle cela « les petites introductions ». Les petites introductions ne m’ont offert que des désillusions. Le directeur d’un théâtre qui vous promet la lune – et oublie votre nom avec votre travail. Un producteur qui vous assure que vous êtes géniale – et ne vous paie pas. Et ceux qui lorgnent votre cul en vous demandant ce que vous être en train d’écrire en ce moment : un cliché qui ne mourra jamais, toujours nourri par de nouveaux spécimens.

Un jour, j’ai pris ce qu’on appelle « une décision stupide », je suis partie écrire, loin des petites mains qui se serrent et se relâchent au gré des modes et des courants d’air de l’administration culturelle. J’ai quitté les planches, après avoir tant ramé pour y monter. J’ai quitté les planches avant même que quelqu’un se souvienne de mon nom. Ceux qui appellent ça la peur de réussir ont peut-être raison ; ce n’est pas cette réussite-là qui m’intéresse.

Je me prends à rêver au temps où les artistes ne signaient pas leurs œuvres ; les peintres d’icônes d’aujourd’hui n’apposent d’ailleurs pas leur nom sur leur travail. Où est passée l’humilité de l’artiste, serviteur du monde, guide des âmes, pont entre Dieu et les Hommes ?

J’ai pris un petit job « normal ». Il fallait payer les factures.

Ma boss est gentille, elle m’invite à dîner avec d’autres personnes de sa boîte.

Là, elles ont le malheur de vouloir savoir… « ce que je fais à côté ». J’avais bu pas mal de vin blanc. Dans un allemand hésitant, j’ai raconté quelques filaments de ma vie artistique, et voilà toutes ces dames bouche bée. Elles posent trente mille questions. Je m’embourbe sauvagement, tentant de leur faire comprendre que les premières de films sont parfois les soirées les plus chiantes du monde, que J.P. n’est pas si intéressante dans la vie qu’à l’écran, et que le « petit » job qu’elles m’offrent en ce moment me paie mieux que des années de théâtre.

Elles me prennent pour une snob qui crache sur le tapis rouge, et m’en veulent à présent. L’une d’elles m’a avoué le lendemain m’avoir « googelisée » après le dîner. Elle n’a pas trouvé grand-chose, mais le mythe est tenace. « Celle qui connaît truc, bidule et qui va aux premières de cinéma ». J’aurais dû me tenir bien coite, sage, peut-être même m’inventer une autre vie : n’est-ce pas la tâche d’un vrai écrivain?

J’ai un rêve ! Aller dans une soirée et me faire passer pour quelqu’un d’autre, toute la nuit. Que l’on me prenne pour une professeur d’italien, un pilote de chasse, un travesti. Humilier l’ambitieuse jeune femme en moi qui gratte les parois de la réussite. Faire grandir l’artiste qui se nourrit de tout, même du caca boudin. Et les autres auraient envie d’y croire, parce que c’est tellement bien raconté, tellement vrai, tellement plus vrai que la vie.

La tâche du vrai écrivain, en somme. Et si je pouvais au moins faire croire à une seule personne de cette soirée que je suis quelqu’un d’autre… alors j’aurais réussi quelque chose, non?

Sur ce, bonne nuit les petits!

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Femmes-serpents

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Marie N’Diaye

Marie N’Diaye est une auteur française née d’un père sénégalais. Elle écrit depuis qu’elle a douze ans et cette longue habitude de la plume, aussi bien pour le roman que pour le théâtre, s’est muée en un style unique et forcément très travaillé. C’est ce qui lui a valu d’entrer au répertoire de la Comédie Française à Paris avec sa pièce Papa doit manger.

Mais c’est aujourd’hui d’une autre pièce – tout aussi majeure à mon avis – que je veux vous parler : Les serpents, publié aux Editions de Minuit en 2004. Ou comment trois femmes, la mère (Madame Diss), l’épouse (France) et l’ex-femme (Nancy) d’un homme qu’on ne verra jamais, font leur nid de serpents autour de la cellule familiale et du souvenir d’un enfant mort appelé Jacky. L’homme, si on ne le voit pas, est omniprésent dans les bouches de ces femmes qui le redoutent, l’aiment et le méprisent. Il apparaît tantôt noble et original, tantôt violent, égoïste et responsable de la mort de son fils.

Le petit Jacky, donc, est mort parce qu’il devait nourrir les serpents dont le père lui avait confié la garde. Qui est coupable? Personne et tout le monde à la fois. On se dispute pour racheter le souvenir, pour obtenir quelque chose de cet homme – de l’argent, la place au foyer auprès de lui, la liberté.

Ces trois femmes, finalement, sont les figures multiples de l’émancipation féminine. Mme Diss, la belle-mère, veut vivre comme un homme. Très belle, même âgée, elle croque les types, fait des dettes pour ses frais de toilette, et alors? Elle veut du fric. Nancy, l’ancienne épouse, a fui la cellule familiale pour réussir en ville, monter un magasin et devenir quelqu’un. Et alors? Elle aurait voulu donner tout ça à son enfant, mais il est mort. Elle veut reprendre sa place près de son ancien mari. France, la nouvelle épouse, veut sa liberté. Il est probablement trop violent, cet homme, elle veut fuir, comme une clocharde, être à soi. Nancy et France échangeront leurs places. L’homme croit que par sa position d’homme, il dirige, mais en vérité il n’a rien à dire.

Le texte de Marie N’Diaye propose une langue de théâtre lyrique et imprégnée des rythmes terriens du Sénégal, environnée par les couleurs sèches des champs de maïs. Il y a dans ces statures très droites de femmes marquées par le destin, le goût de la tragédie grecque.

C’est une oeuvre dramatique superbe, et Marie N’Diaye a aujourd’hui le plaisir de la voir traduite pour le public allemand aux Editions Merlin Verlag.

Ce n’est pas la première fois que l’apport des auteurs d’origine africaine à la langue française me frappe. Tandis que l’hyper-réalisme prévaut depuis longtemps chez les auteurs français métropolitains, bien des auteurs issus de la triste colonisation ont apporté une couleur sophistiquée, maîtrisée et grandiose à tout ce qui touche leur plume. L’occasion de relire Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, mais aussi de découvrir l’extraordinaire Moussa Konaté qui écrit, comme Marie N’Diaye, pour le théâtre.

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Toujours le même fantasme

aspisi

L’auteur dramatique Frédéric Aspisi.

Un viol, qu’un type, dans son lit, prépare mentalement, très minutieusement, afin de dérouler dans sa tête le film parfait d’un fantasme éternel.

Il y a des briques rouges noircies de gaz d’échappement,
c’est les années quatre-vingt,
c’est un film sur la danse et elle est latine et catholique – tous les indiens sont morts il y a déjà bien longtemps.
Elle a envie de réussir,
il faut qu’elle en veuille pour en avoir,
c’est un viol, tout le monde doit y trouver son compte.

Et ce viol, justement, cet acte tabou, honteux, misérable, affreux, doit le mener à la jouissance, tout en passant par les méandres d’un procès en esprit, occasion publique d’une guerre des sexes.

Brune et ses gencives sont brunes tout autant – on les voie quand elle rit, quand elle retrousse ses lèvres -,
mais non pas brune de tabac mais brune d’humus,
brune d’hommes,
– une femme faite d’hommes, songez un peu ! –
assise, trônant dans un fauteuil de velours vert,
moiré,
précisément comme toujours,
avec les cheveux droits de la justice,
alors que la jeune fille américaine les avait bouclés.
Et le procès sera aussi précis que le viol.

Le type, donc, prépare son viol. Il a la parole, le micro, même. Et puis soudain, cette fille, qui noie le type dans un déluge de questions.

Que direz-vous à l’enfant né du viol ? Qu’en ferez-vous ? Qu’il soit ou non consenti, que ferez-vous face à l’enfant ? Lui direz-vous à quel point il fût désiré, quel genre de désir l’a engendré ?

Toujours le même fantasme est une pièce de théâtre de Frédéric Aspisi publiée aux éditions Christophe Chomant. Elle sera bientôt portée sur scène par l’auteur, au Théâtre de la Bastille à Paris, à l’occasion du festival TRANS en juin 2009.

L’audace du sujet – le viol – trouve en la plume de Frédéric Aspisi un mode d’expression idéal ; la crudité du thème est magnifiquement contrebalancée par le rythme souple de la prose, et par une langue soutenue mais sans fioritures. Aspisi se tient en funambule au dessus du gouffre de la vulgarité et du cliché, sans jamais déraper. Casse-gueule? Oui. Mais, grâce au filet d’humour que l’auteur a su créer pour cette pièce osée, Toujours le même fantasme reste un plaisir de lecture, une balade du côté obscur de la force… avec un petit rire sardonique pas désagréable au fond de la gorge.

trans09

Toujours le même fantasme, jamais le même spectacle : une proposition aléatoire de Frédéric Aspisi ayant pour thème le viol comme moteur de l’écriture.
Spectacle créé en plusieurs étapes entre juillet 2007 et juillet 2008 entre « ON n’arrête pas le théâtre » (07 et 08) à L’étoile du nord (Paris 18) et « Labomatic theâtre 08 » à La Ferme du Buisson (Noisiel 77)

Les 19 et 20 juin à 21h30 ; le 21 juin à 19h30, Théâtre de la Bastille, Paris

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Librairie en danger!

(Ceci est la reprise du billet de Superfaustine qui se bat pour sauver une librairie)

Il était une fois, une librairie.

C’est une grande librairie, spécialisée en sciences humaines, où on trouve quantité d’ouvrages (philo, littérature classique et contemporaine, littérature française ou étrangère, cinéma, histoire, langues vivantes ou mortes, histoire de l’art, poésie, théâtre et autres)

librairie

Hélàs, la petite librairie, qui fête ses 23 ans cette année, est en proie à de terribles prédateurs.

Les banquiers.

banquiers

Depuis trois ans, la petite boutique tente de survivre à la gangrène universitaire grandissante.

bras cassés

A cause de cette équipe de bons à rien, l’université voisine est entrée en grève.

La première année, les banquiers, aimables à l’époque, ont prêté de l’argent à la librairie.
La deuxième année, le père fondateur de la petite librairie ne s’est pas versé de salaire pendant 9 mois.
La troisième année… c’est maintenant.

Les banquiers ne veulent plus prêter. Les dettes s’accumulent. La librairie est en train de couler.

Si vous avez envie d’agir, aidez-nous. La librairie Palimpseste participe au festival Paris en Toutes Lettres le premier week-end de juin. Elle sera pour l’occasion ouverte de 9h à minuit. Les olibrius de ma classe et moi-même allons tenter de faire des animations, une soirée camping dans la librairie, d’organiser un concert, une exposition de dessins, etc… etc…

C’est l’énergie du désespoir, mais c’est toujours mieux que pas d’énergie du tout.
Si vous êtes dans les parages, vous serez les bienvenus!
Si vous avez des idées, elles sont aussi les bienvenues!

Merci de faire circuler l’information au maximum autour de vous.

Librairie Palimpseste, 16 rue de Santeuil, 75005 Paris, métro Censier Daubenton.
Paris en toutes lettres, du vendredi 5 juin 2009 (19h) au dimanche 7 juin 2009 (22h).

Le programme ICI !

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Evita est une salope

eva peron

Eva Peron

C’est pas moi qui le dit, c’est sa mère! (LA MERE : « Quelle salope! Eh oui! C’est une salope. » p.22 dans l’édition de Christian Bourgois.)

Elle le dit dans Eva Peron, de Copi. Copi, c’est cet auteur argentin qui a sévi surtout pendant les années 70. Il écrivit des romans et des nouvelles, mais il est surtout connu en France pour ses pièces de théâtre déjantées, qui furent beaucoup montées en France, notamment par Alfredo Arias.

Eva Peron, c’est la femme du général Peron. Vous savez bien! Madonna l’a incarnée avec un certain brio (elle est au moins aussi tordue que son modèle) dans le film Evita, qui est un joli nanar, soit dit en passant. Eva Peron, dite Evita, était donc la femme du président populiste argentin, qui entuba plus ou moins le pays dans les années 50.

Copi fait de ce personnage public controversé (madone ou putain? amie des pauvres, ou manipulatrice couverte de diamants?) un personnage théâtral terrifiant et drôle à la fois. Evita agonise d’un cancer, à l’âge de 33 ans, et a enfermé tous ses proches dans la maison jusqu’à ce que sa mort les délivre. Elle les torture psychologiquement, les manipule, change d’avis comme de chemise, maltraite sa jeune et jolie infirmière, et castre psychologiquement son général d’époux. Elle vitupère, crache vulgarité sur vulgarité – le contraste est grand avec la digne dame en vison qu’était Eva Peron lors de ses appartitions publiques. Un personnage génial, donc, malsain, et pour qui il est difficile d’avoir de l’amitié, mais la fascination est violente.

A travers ce portrait au vitriol – et même à l’acide sulfurique – de l’ ancienne première dame d’Argentine, Copi nous parle de l’avidité des gouvernants de ce monde. Alors qu’elle va mourir, Evita ne se préoccupe que de savoir si ses robes seront bien exposées autour de son corps embaumé, si les brillants de chez Cartier qui doivent orner le cercueil sont bien arrivés, si les lampadaires seront bien voilés de mousseline noire, comme prévu. La mort est morbide évidemment, mais rien n’est plus morbide que quelqu’un qui se soucie de savoir comment ses funérailles seront orchestrées dans les moindres détails. Copi va bien jusqu’au bout de l’horreur du personnage. Et lorsqu’il nous offre un moment de répit, pendant lequel Evita parle tendrement à la jeune infirmière en évoquant ses souvenirs d’enfance, c’est pour mieux nous couper le souffle en nous plongeant plus avant dans le glauque enfer des Peron. Mais je ne vous en dis pas plus : il s’agit là d’une chute dramatique.

Écriture directe, quotidienne, mais incisive, humour noir mais verbe haut, Eva Peron est une pièce de théâtre absolument effroyable et délicieuse. Marcial di Fonzo Bo en avait fait une adaptation plus que réussie au Théâtre de la Bastille il y a quelques années… où il jouait lui-même le rôle d’Evita.

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Copi, Eva Peron, éditions Christian Bourgois Editeur

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L’âge d’or du scénario américain

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Diane Keaton et Woody Allen, dans « Annie Hall«  de Woody Allen

J’ai regardé aujourd’hui deux films qui m’ont laissé perplexe sur un certain moment du cinéma américain. Prenez la fin des années 70 aux Etats-Unis : combien de grands cinéastes, combien d’acteurs incroyables et combien de films passionnants? Entre Stanley Kubrick, Woody Allen, Martin Scorsese et tant d’autres, on n’a que l’embarras du choix. Cette période cinématographique est une mine d’or.

Annie Hall (Woody Allen, 1977) et Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1980), ne sont pas considérés comme des chefs-d’œuvres – et je partage cet avis. Du premier,Woody Allen,  Hannah et ses soeurs (1986) ou encore Manhattan (1979) sont bien supérieurs, tant la narration en est innovante. Du second, Robert Benton, on ne connaît presque que Kramer contre Kramer. Mais ces deux films sont les témoins d’un temps où les Américains écrivaient de formidables scénarios, où la plume était respectée à Hollywood, et où un film américain pouvait encore être raffiné et divertissant à la fois. Voilà deux histoires parfaitement ficelées, deux véritables modèles pour apprentis scénaristes, que, d’ailleurs, Robert MacKee (le grand gourou du scénario) prône comme exercice d’analyse dans son fameux guide d’écriture, Story (voir l’article consacré ici à cet ouvrage).

Dans le premier, Annie Hall, c’est la vie amoureuse du couple central Alvy Singer-Annie Hall qui les mène par le bout du nez. Les thèmes chers à Woody Allen, et qui vont être traités bientôt dans son oeuvre future avec brio, sont là : la psychanalyse, le manque de confiance en soi, l’individualisme, l’impossibilité de fusionner avec son amant, malgré l’envie qu’on en a. Là où n’importe quel scénariste américain d’aujourd’hui aurait écrit une histoire lourde et ultra-psychologisante, Allen nous livre un film sautillant qui, en prétendant à l’introspection, se contente de regarder la vie passer avec étonnement. Une promenade printanière avec ses averses tièdes.

Dans le second, Kramer contre Kramer, on traite finalement des mêmes sujets que dans Annie Hall, qui sont des thèmes liés au boom économique. Les femmes s’émancipent, travaillent et veulent s’accomplir. C’est pour cela que Joanna Kramer quitte son mari, qui la traite comme une vulgaire torcheuse de mômes. Et que Annie Hall se barre en Californie pour enregistrer un disque, laissant Woody Allen, le vilain jaloux, à New York. Si Kramer contre Kramer est un vrai drame et non une comédie comme Annie Hall, ce n’est pas pour autant que Robert Benton s’est fendu d’une tragédie familiale. Non. L’histoire avance en rebondissant sur des événements durs – le divorce, la bataille pour la garde de l’enfant, la perte d’un job – mais avec une douceur et une justesse qui sont celles de la vraie vie.

Un bon scénariste écrit évidemment de bons personnages truffés de paradoxes. C’est le cas chez Allen et Benton. Annie Hall (incarnée par Diane Keaton) est primesautière, intello, un peu gauche et s’habille comme un homme. Une trouvaille qui fera les riches heures de la mode « masculin-féminin ». Voilà un personnage de femme parfaitement exquis et sans trace de clichés. Ted Kramer (incarné par Dustin Hoffmann) est immature et légèrement macho sur les bords, mais pense qu’il est un winner absolu et un père parfait. La scène du pain perdu est une des meilleures scènes de caractérisation de personnage qui ait été écrite pour le cinéma. Dustin Hoffmann se lance dans la préparation d’un petit déjeuner pour son fils, alors que sa femme l’a quitté. Dans cette plantade totale, on ne voit plus qu’un homme désespéré et désemparé qui voit tout son système de pensée habituel ébranlé. Pas mal pour un French toast, non?

Alors, les Ricains, quand est-ce que vous vous remettez à nous faire des films comme ça? Sans prétention et pourtant si professionnels, et si réussis?

Et vous chers lecteurs, y a-t-il un film américain de cette période qui vous ait marqué? Je parierai que oui.

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