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A la recherche du temps perdu!

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Proust se promenait le nez au vent dans un Paris où les duchesses avaient tout le loisir de balancer leurs gracieuses tournures au bas de voitures à cheval dans le Bois de Boulogne. On prenait le thé, on bavassait, on riait sobrement, les canards sauvages migraient. Le Paris de Proust respire le temps qui passe.

Mon Paris à moi n’a même pas le temps de souffler. Comme Marcel, je cours après le temps, mais pas le temps des jours anciens : celui que je n’ai pas dans cette ville qui me laisse perplexe!

9h30 : American Psycho (Bret Easton Ellis)

Je me lève telle une psychopathe. L’envie de faire le ménage me saisit au saut du lit. Car le soir, j’ai pas le temps!!! Je lave ma robe en laine en buvant mon café en rangeant mes bouquins qui traînent en passant l’aspi en lavant les vitres et je sors. Quand je ferme la porte, c’est encore plus bordélique qu’hier.

10h : Au bonheur des dames (Emile Zola)

Non! Je cours à toute vitesse pour éviter la boutique Isabel Marant avec ses soldes affriolantes qui menacent quotidiennement mon compte en banque. Le visage ingrat de ma banquière se tord furieusement sous mes yeux. Fuyons!

10h30 : Les misérables (Victor Hugo)

Visite d’appartement. Chambre, demi-salon, un quart de cuisine, un centième de salle de bains. Garants. Cautions. Honoraires. Pas de soleil, mal situé, placard à cons, faubourg minable. Cage d’escalier en lambeaux. Ca sent la peste et le choléra ici. Le type de l’agence est pressé. Il se tire sur son scooter. Je me casse en courant.

11h : Les liaisons dangereuses (Choderlos de Laclos)

Petite récupération de mails au Mac Beurk, pour le wifi, spécial sans domicile fixe. Lien épistolaire avec le monde. « Avez-vous reçu ma pièce de théâtre », « Où sont les costumes? », « J’ai perdu la facture des répétitions », « t’es morte où quoi? », « Pouvez vous travailler jeudi… ». Je n’arrive même plus à faire le tri. Merteuil est submergée de lettres par Valmont, Volanges et tous les autres. J’attrape mon ordi et je cours à la prochaine station de métro.

11h22 : Le livre de ma mère (Albert Cohen)

Dring! Allô? Maman m’a acheté un grille-pain chez Emmaüs, et ton père a encore balancé le petit fauteuil Louis XVI que j’avais fait rembourrer, et ta soeur sera là le 15, et… J’ai pas le temps, Maman! Je cours à mon déjeuner, vite!

12h : Fouquet ou le Soleil offusqué (Paul Morand)

Sandwich entre deux poignées de mains, bonjour Madame la mécène, j’ai un projet magnifique, ah mais vous non plus vous n’avez pas le temps, d’ailleurs moi non plus et je cours à ma prochaine visite d’appartement.

12h45 : Gaston Lagaffe (Franquin)

Je cours tellement que mon talon se dérobe sous moi à la station Malesherbes, je m’étale entre une décolorée et une vache espagnole. « Oh! » hurle la décolorée. Elle a eu peur. Mais je suis déjà loin, je cours pour attraper la rame de métro.

13h à 16h : L’Odyssée (Homère)

Telle Ulysse, je navigue à vue entre deux-pièces et studios, entre 11e et 18e arrondissement et colocations douteuses avec amateurs de chair fraîche. J’évite tous les Charybde et Scylla et fonce dans le métro. Mon Riri m’a appelée pour un casting.

16h16 : Gatsby le Magnifique (Fitzgerald)

Je débite mon texte devant la caméra, puis café-terrasse-clope avec Riri (il est beau, il est drôle, bref il est magnifique mais il n’est pas pour nous les filles) qui imite Fanny Ardant, bisettes, smack mon Riri, je cours chez mes parents récupérer mon linge. Ben oui. Pas le choix.

17h10 : L’enfant (Jules Vallès)

Le linge tourne encore dans la machine, et ma tête aussi. Ma mère me colle une barquette aux marrons sous le nez. Comme quand j’étais petite. C’est bon, mais je tourne en rond. J’ai plein de trucs à faire.

18h : Journal d’un vieux dégueulasse (Charles Bukowski)

Rendez-vous au théâtre, bla bla bla les conditions de représentations de la pièce, bla bla bla les journalistes, bla bla bla on se rappelle, merci mademoiselle. Le régisseur perché sur son échelle regarde ma jupe en louchant, un rictus aux lèvres. Je prends mes jambes à mon cou.

19h : Roman avec cocaïne (Aguéev)

Je suis tellement survoltée que j’ai l’impression d’être droguée. J’achète une bouteille de Bourgogne et je file chez ma copine attachée de presse qui fait ses cartons en me tendant une bière, essoufflée : elle, elle court dans les escaliers pour son déménagement, répond au téléphone pour le boulot entre deux rouleaux de scotch marron, bref, on parle tellement vite toutes les deux qu’on ne s’entend plus.

20h10 : L’ami retrouvé (Fred Uhlman)

Un vieux copain pas vu depuis longtemps débarque, vite, notre amie attachée de presse nous fout dehors, déménagement oblige, heureusement l’ami retrouvé a une moto, on part à toute berzingue vers le resto, les mojitos s’enchaînent, d’autres amis arrivent et repartent, viiiiiiiiiiiiiiiiiiite!

23h50 : Le Guide Parker des Vins de France

Le bistro où mon ami veut m’emmener va fermer, il faut se dépêcher! Stop-bar. Vin rouge. Vin rouge. Vin rouge. Rires bêtes. Moto (pas bien, après tout ce vin rouge). Talon coincé dans le pavé de la cour de mon immeuble.

02h : L’interprétation des rêves (Sigmund Freud)

Ecroulée dans ma nuisette au fond de mon lit, mes songes se peuplent de jambes qui courent, et je suis poursuivie par un serpent à sonnette qui ressemble à Carlos.

Il faut que Proust revienne parmi nous. Je veux une madeleine. Celle qui arrête le temps!

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Classé dans Ma vie littéraire

Patrice lit « Guy Môquet au Fouquet’s »

Bar à vins « Au Sauvignon », dans le 7e arrondissement, Paris, le 23 novembre 2007

Patrice, 44 ans, coordinateur dans l’événementiel littéraire et culturel. Vit à Nantes.

Patrice et son livre

Cet après-midi là, tout avait commencé par une série d’essayages de robe de mariée galvanisante pour ma petite sœur, Cheese Nan (photo ici), près du Bon Marché – je vous l’ai dit, je suis une sale snob. Lorsque la future épousée eut choisi une splendeur griffée Alberta Ferretti (oui, ma sœur est encore plus snob que moi mais aussi plus riche), nous fûmes rejointes par Pimpante la ravissante (l’élue du cœur de notre bougon de frère) et sa colocataire, Laurence la plus que charmante (photo ). Une jeune photographe coréenne nous arrêta dans la rue et immortalisa nos élégantes toilettes de ville pour son magazine de mode sur Internet*. Roses d’orgueil, nous échouâmes dans un bar à vins du 7e arrondissement. (Voyez comme le passé simple sied bien à cette douce après-midi de ladies dans un quartier chic).

Là, lisait tranquillement ce monsieur qui de temps en temps, levait le nez pour regarder par la vitre, comme s’il attendait quelqu’un… Hé ben, si je m’attendais à tomber sur un monsieur du métier ! Oui, quelqu’un qui bosse dans le bouquin, quoi !

Qu’est-ce que tu lis ?

Guy Môquet au Fouquet’s de Pierre-Louis Basse.

Une phrase que tu aimes dans ce livre :

« Je suis retourné dans la carrière pour faire le deuil ». Ce n’est pas un pèlerinage de la part du narrateur, mais un moment de recueillement. Cette phrase revient à plusieurs reprises dans le livre, comme un leitmotiv.D’ailleurs, le livre s’ouvre sur cette phrase.

Pourquoi ce livre ?

Guy Môquet est de Châteaubriand – ce n’est pas loin de Nantes. Or, l’auteur lui-même est né à Nantes (NDLR, Patrice aime sa région !) Et puis le titre, qui évoque Sarkozy à travers le Fouquet’s, est sous-titré Pamphlet. Je me suis dit, enfin quelqu’un qui prend la parole pour condamner cette commémoration de la lettre de Guy Môquet, bien trop médiatisée ! Je trouve surprenante cette contradiction qu’il y a à utiliser la figure d’un jeune communiste lorsqu’on est un président très à droite. Le fil de fer barbelé qui sépare Guy Môquet du Fouquet’s sur la couverture m’a interpellé et m’a plu.

Comment ce livre est-il arrivé entre tes mains ?

J’ai une amie qui est agent littéraire et je me suis rendue sur son invitation au service de presse des Editions des Equateurs. Il s’agit d’une maison récente, qui a environ deux ans. Ils font des petits livres, bien édités. Le dernier en date est de Joseph Conrad. J’ai choisi d’emporter cet exemplaire de Guy Môquet au Fouquet’s qui m’a été offert par la maison.

Et maintenant, qu’en penses-tu, de ce livre ?

Je l’ai commencé aujourd’hui… J’ai lu cinq pages mais déjà, je vois que c’est documenté, intelligent, écrit sobrement. Le livre est rédigé à la première personne. L’auteur s’interroge sur tous les martyrs dont on ne parle pas. Il semble vouloir condamner le fait de se servir d’un nom pour une cause politique un peu pédagogique et surtout médiatique.

Quel est ton livre préféré ?

Il y en a plusieurs… Mais je dirai La vie mode d’emploi de Georges Perec.

Est-ce que ton métier t’oblige à lire beaucoup de livres ?

Je lis tous les jours, j’achète des bouquins tous les jours ! Par exemple, aujourd’hui, j’ai fait deux acquisitions : le catalogue de la maison Gallimard – dont ce sera le centenaire en 2011 – qui est un outil de travail pour moi. Ensuite Gaston Gallimard, une biographie par Pierre Assouline. J’ai vu Assouline hier soir à une conférence, « Le roman se porte bien, merci ». D’ailleurs, une amie de chez Denoël va passer tout à l’heure, pour m’apporter des livres…

achats de Patrice

D’ailleurs, la voilà. Une belle dame brune, accompagnée d’une fluette blonde aux yeux gris, à qui je promets de rendre Patrice dans la minute. Juste le temps de faire ma photo préférée…

Et maintenant, fais-moi une grimace inspirée par ce bouquin !

grimace Patrice

J’encourage la démarche de l’auteur !

Et désormais, Patrice sera pour moi…

Quelqu’un que j’aurais plaisir à interviewer tous les jours, s’il lit vraiment un nouveau livre par jour, le veinard !

* Il est hors de question que je vous communique le lien vers ce site, ces photos de moi sont épouvantables. J’ai des cernes, mon rouge à lèvres bave et je ressemble à une sorcière de Salem. Je préfère que vous m’imaginiez rayonnante, la peau brillante et le poil ferme – euh non, le contraire !

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