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…et n’être rien

cartoon from www.weblogcartoons.com

(Cartoon by Dave Walker. Find more cartoons you can freely re-use on your blog at We Blog Cartoons.)

Longtemps, j’ai voulu être quelqu’un.

Mais lentement, je suis devenue heureuse de n’être rien. Je me suis même appliquée à n’être rien.

Dans l’univers dans lequel je vivais, il faut être quelqu’un. On monte sur la scène, on irradie, une heure trente, on a même droit à une critique dans un bon quotidien si la P.R. du théâtre a bien fait son job.

Il faut être quelqu’un qui connaît les autres. Citer des noms impressionnants. Laisser entendre que l’on travaille avec P., avec M., qu’on dîne demain avec G.

Longtemps j’ai cru que c’était important. Une des mes amies du métier appelle cela « les petites introductions ». Les petites introductions ne m’ont offert que des désillusions. Le directeur d’un théâtre qui vous promet la lune – et oublie votre nom avec votre travail. Un producteur qui vous assure que vous êtes géniale – et ne vous paie pas. Et ceux qui lorgnent votre cul en vous demandant ce que vous être en train d’écrire en ce moment : un cliché qui ne mourra jamais, toujours nourri par de nouveaux spécimens.

Un jour, j’ai pris ce qu’on appelle « une décision stupide », je suis partie écrire, loin des petites mains qui se serrent et se relâchent au gré des modes et des courants d’air de l’administration culturelle. J’ai quitté les planches, après avoir tant ramé pour y monter. J’ai quitté les planches avant même que quelqu’un se souvienne de mon nom. Ceux qui appellent ça la peur de réussir ont peut-être raison ; ce n’est pas cette réussite-là qui m’intéresse.

Je me prends à rêver au temps où les artistes ne signaient pas leurs œuvres ; les peintres d’icônes d’aujourd’hui n’apposent d’ailleurs pas leur nom sur leur travail. Où est passée l’humilité de l’artiste, serviteur du monde, guide des âmes, pont entre Dieu et les Hommes ?

J’ai pris un petit job « normal ». Il fallait payer les factures.

Ma boss est gentille, elle m’invite à dîner avec d’autres personnes de sa boîte.

Là, elles ont le malheur de vouloir savoir… « ce que je fais à côté ». J’avais bu pas mal de vin blanc. Dans un allemand hésitant, j’ai raconté quelques filaments de ma vie artistique, et voilà toutes ces dames bouche bée. Elles posent trente mille questions. Je m’embourbe sauvagement, tentant de leur faire comprendre que les premières de films sont parfois les soirées les plus chiantes du monde, que J.P. n’est pas si intéressante dans la vie qu’à l’écran, et que le « petit » job qu’elles m’offrent en ce moment me paie mieux que des années de théâtre.

Elles me prennent pour une snob qui crache sur le tapis rouge, et m’en veulent à présent. L’une d’elles m’a avoué le lendemain m’avoir « googelisée » après le dîner. Elle n’a pas trouvé grand-chose, mais le mythe est tenace. « Celle qui connaît truc, bidule et qui va aux premières de cinéma ». J’aurais dû me tenir bien coite, sage, peut-être même m’inventer une autre vie : n’est-ce pas la tâche d’un vrai écrivain?

J’ai un rêve ! Aller dans une soirée et me faire passer pour quelqu’un d’autre, toute la nuit. Que l’on me prenne pour une professeur d’italien, un pilote de chasse, un travesti. Humilier l’ambitieuse jeune femme en moi qui gratte les parois de la réussite. Faire grandir l’artiste qui se nourrit de tout, même du caca boudin. Et les autres auraient envie d’y croire, parce que c’est tellement bien raconté, tellement vrai, tellement plus vrai que la vie.

La tâche du vrai écrivain, en somme. Et si je pouvais au moins faire croire à une seule personne de cette soirée que je suis quelqu’un d’autre… alors j’aurais réussi quelque chose, non?

Sur ce, bonne nuit les petits!

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Classé dans Ma vie littéraire

Story ou réapprendre à écrire

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Robert McKee, le gourou des scénaristes

Avant, je croyais que je savais écrire. Disons que j’ai écrit deux pièces de théâtre, deux scénarios de court-métrage, un long-métrage (bon, toujours en cours), des chansons pour des potes, des articles parfois, et même du théâtre à la commande (oui, ça existe). Sans oublier mon blog chéri.

C’est donc pétant plus haut que ma crinoline, que j’avais commencé à écrire mon nouveau spectacle. Après une première version rédigée en dix jours, devant laquelle plein d’amis s’étaient ébahis, je fais une lecture avec Madame de…, ma comédienne et accessoirement meilleure pote.

Et là, tout s’effondre. De la merde en barre.

Je déteste. J’ai envie de tout envoyer dans l’une des dix poubelles de tri qu’on est obligé d’avoir dans nos appartements berlinois.

Après une période de désespoir, à base de noyade psychologique dans des verres de vodka dans les clubs électro, et à peu près dix mille cigarettes, je choisis de tordre le cou à la procrastination. Et je me décide à ouvrir Story, le livre culte des scénaristes d’Hollywood écrit par Robert MacKee. Un bouquin cher, et gros, qui me fait peur. Et puis, bien sûr, comme j’aime un peu me vautrer dans une attitude artiste-bohème qui fait des trucs que personne ne comprend, mais que tout le monde va adorer dans vingt ans, je croyais que c’était une méthode pour auteurs de films blockbusters.

Et me voilà en terrasse du Rizz, un café bien agréable près du canal de Berlin, allongée dans une chaise longue, à savourer l’un des meilleurs livres jamais écrits sur la narration! Une claque pour la scribouillarde que j’étais. Structure de l’histoire, valeurs en jeu pour les personnages, développement de l’esthétique de l’auteur, tout y est. Rédigé avec un humour cinglant mêlé de passion idéaliste, comme seuls les Américains savent le faire. Non seulement Story est devenu ma bible d’auteur, mais c’était un moment de lecture franchement enthousiasmant, loin d’une méthode scolaire laborieuse.

MacKee puise ses exemples narratifs aussi bien chez Aristote, Bergman et Ibsen, que chez les auteurs de films comme Quand Harry rencontre Sally. Une bonne histoire est une bonne histoire, point. Son étude des personnages est émaillée d’idées inspirées par la psychanalyse, mais reste toujours profondément intime et liée à la vie intérieure de l’auteur.

Que vous soyez auteur de théâtre, romancier ou scénariste, ou encore simplement passionné d’écriture, Story risque de changer à tout jamais votre façon d’écrire.

Et que trouvè-je en tête de l’un des derniers chapitres de Story? Cette citation de Hemingway : « Tout premier jet est de la merde ». J’en ai bien ri pendant un quart-d’heure. Ri de moi-même, bien sûr.

Je me suis remise au boulot avec les conseils du roi de Hollywood. Et bon sang… c’est fou ce que ça marche. Cette fois-ci, mes amis ne sont plus ébahis… ils aiment, tout simplement. Ils ont du bon, ces Ricains!

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Contes berlinois Acte II : Trabi-Safari

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Un tout petit matin berlinois. Il est cinq heures trente, Berlin ne s’éveille pas tout à fait. Cette ville de fêtards dort jusqu’à midi, boutiques et cafés compris.

Je me suis réveillée tôt, pour satisfaire mes pulsions d’écriture. Sur mon vélo miniature, je me promène dans la ville, émerveillée de passer sous la célèbre porte de Brandebourg sans l’ombre d’un seul touriste, de pouvoir admirer les restes du Mur sur fond de pépiements d’oiseaux. Je suis toute seule dans la ville immense. L’une des plus grandes villes d’Europe, étirée comme une gigantesque pâte à tarte, qui fait huit fois la taille de Paris…

En remontant du quartier de Mitte vers celui de Kreuzberg, on passe devant non loin du Reichstag, du Mur, de Checkpoint Charlie, de la porte de Brandebourg. Tous ces lieux hautement touristiques sont généralement, au mois de mai, saturés de cars de touristes et de marchands de cochonneries en plastique à la sauvette. Mais pas à 5h30 du matin… C’est là que ces endroits de la ville reprennent leur dimension historique et leur poésie. Dans la lumière rose de l’aube.

Je pédale tranquillement, je sifflote, prenant des photos à la volée avec mon téléphone portable, pour garder une trace intime de ce silence urbain. Et puis tout à coup, j’aperçois un parking désert où ne sont garées que des Trabant, ces petites voitures fabriquées pour l’Allemagne de l’Est au temps du Mur de Berlin. Il s’agit du point de départ et de location du Trabi-Safari, une visite de guidée que les touristes effectuent au volant d’une de ces petites voitures. C’est évidemment un peu kitsch, un peu nul, et cela participe à l' »Ostalgie », cette tendance à exploiter les attributs culturels de l’ex-RDA pour en faire des objets de consommation purs. L’Ostalgie est une tendance qui a été fortement soutenue par le succès (mérité tout de même) du film Goodbye Lenin.

Mais là, baignant dans l’aube tiède de printemps, toutes enveloppées de cette lumière mystérieuse, les petites Trabis avaient l’air désolé. Comme abandonnées par les touristes ingrats, sur leur place de parking. Si les voitures n’avaient pas été peintes dans des couleurs improbables, si elles n’avaient pas porté le logo « Trabi-Safari », on se serait cru en RDA. Quand les Trabants étaient les seules voitures autorisées à rouler dans le pays, et que les rues étaient vides. Vides de joie populaire, vides de liberté. Je les ai prises en photo pour vous les montrer : n’ont-elle pas l’air triste?

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