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Cinéguérilla

Ce n’est pas nouveau : il faut une niaque incroyable pour écrire, réaliser, produire et distribuer un film, entrer dans la jungle des festivals, soigner son image et ses contacts. Etre réalisateur indépendant, c’est être une usine doublée d’un poète.

Au moment où je rentre officiellement à l’école de cinéma, je trouvais plutôt marrant de commencer l’année par une lecture irrévérencieuse : What they don’t teach you at film school (Ce qu’on ne vous apprend pas à l’école de cinéma) de Tiare White et Camille Landau.

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White Material vs l’Arnacoeur

En haut, « White Material » de Claire Denis. En bas, « L’Arnacoeur » de Pascal Chaumeil.


Un film de Claire Denis écrit avec l’écrivain Marie N’Diaye : White Material.

Un film de Pascal Chaumeil avec Romain Duris et Vanessa Paradis : L’Arnacoeur.

Certains me diront que le combat est perdu d’avance. Je suis d’accord avec eux. Mais cela me fait quand même beaucoup rire d’essayer. Les films sont sur le ring. Prêts?

L’HISTOIRE

White Material : une femme blanche, Isabelle Huppert, dans une région de l’Afrique qui ne sera jamais nommée. Elle dirige une plantation de café. Elle fait partie de ces Blancs qui sont là depuis toujours, ces Blancs qui ne se sentent chez eux que parmi les Noirs. Prise dans la tourmente de guerres intestines, elle refuse de quitter le pays avec les autres toubabs. Elle assiste à la fin de son monde. Une vraie tragédie grecque. L’héroïne refuse de changer : plutôt mourir que d’être une autre. Que de s’abaisser à ne plus être cette femme courageuse qui récolte elle-même son café et brave les barrages de la guérilla. Une très belle phrase de dialogue résume le personnage : en France, son courage ne voudrait plus rien dire. La structure du film est éclatée en souvenirs qui viennent frapper l’esprit du spectateur, comme les flashs que racontent tous ceux qui ont connu la guerre. Une idée cinématographique très percutante !  = + 10 POINTS pour avoir osé cette tragédie à la Sophocle en Afrique noire!

L’Arnacoeur : un type, Romain Duris, sa frangine, Julie Ferrier, et le mec de sa frangine, François Damiens, ont créé une petite entreprise qui connaît un peu la crise. Ils brisent les couples pour venir en aide aux femmes mal accompagnés. Un bonhomme riche veut justement briser le couple de sa fille, Vanessa Paradis. Il engage Romain Duris et devinez QUOI? Oh mais oui! ILS VONT TOMBER AMOUREUX! sur fond de musique de Dirty Dancing, et de dauphins qui bondissent hors de l’eau! L’histoire n’est qu’un mauvais réchauffé de comédies romantiques américaines à succès, sans aucune surprise, avec la sempiternelle mariée qui se barre de l’autel en robe de princesse pour rejoindre le pauvre poète de son cœur = + 4 POINTS pour l’originalité du point de départ, mais -4 POINTS pour la nullité du développement. Ce qui nous fait 0 POINT.

L’ESTHETIQUE

White Material : caméra à l’épaule, caméra urgente, parfois des plans magnifiques sur les champs de café et sur le visage d’Huppert, mais sans aucune volonté esthétisante. Denis saisit dans l’instant un monde qui se casse la gueule, elle ne fait pas du Wong Kar-Wai. Parfois, ça bouge beaucoup, et on est un peu trop près des personnages lorsque le spectateur aurait sans doute préféré un plan moyen ou large, mais enfin, c’est quand même très très bien = allez, + 5 POINTS.

L’Arnacoeur : téléfilm. Aucune prise de position cinématographique. Ce n’est pas mal filmé, mais ce n’est pas bien filmé. Alors… + 1 POINT pour les très belles robes de Vanessa Paradis dans le film.

LE JEU D’ACTEUR

White Material : avec Isabelle Huppert, c’était difficile de rater son coup. Elle campe un sublime personnage de femme ; son visage très peu maquillé appelle une nudité des sentiments, une sincérité d’acteur rare et précieuse. Un détail qui n’est pas rien : je remercie Claire Denis de donner un rôle passionnant à une actrice qui n’a plus trente ans. Christophe Lambert est superbe dans le rôle du Blanc d’Afrique, chemise ouverte sur grosse chaîne, cœur d’or impuissant devant l’entêtement fatal de son ex-femme.=+8 POINTS

L’Arnacoeur : Romain Duris est bien, charmant. Vanessa Paradis est bien, charmante. Les autres sont plats comme des soles meunières, ou caricaturaux (le gros Serbe qui ne parle pas et assène des coups, le mafieux qui parle comme de Niro derrière son bureau de la Défense). Et les dialogues ne font rien pour les aider.= +5 POINTS pour les deux rôles principaux.

DIALOGUES

White Material : simples. Peu abondants. Les deux auteurs ont su écrire du cinéma, donc des images avant des mots. Pari gagné pour l’écrivain Marie N’Diaye qui s’essayait pour la première fois à l’exercice du scénario de film. = + 4 POINTS

L’Arnacoeur : tentatives de blagues qui tombent à l’eau… Je n’ai pas ri une seule fois. Je ne suis pourtant pas difficile, même Bigard me fait marrer. Pauvreté du style, banalité des conversations… je ne vais pas au cinéma pour écouter des conversations de machine à café, merdre.= -1 POINT.

LE MESSAGE DU FILM

White Material : avec sa structure éclatée en flash-backs, et ses ombres planant sur le scénario, Claire Denis et Marie N’Diaye rendent avec force l’absurdité complète des luttes ethniques africaines (et au-delà, des luttes intestines tout court). On ne sait plus qui se bat contre qui, ni pour quoi. La seule chose qui compte, la seule que l’on comprend, c’est que les Hommes meurent. Que l’Homme meurt.Le film ne juge pas, il témoigne, et c’est un véritable étendard pacifiste que cette histoire dans laquelle personne ne peut s’en sortir. = + 7 POINTS

L’Arnacoeur : l’amour vient quand on ne l’attend pas, et ce n’est pas bien de mentir. Et surtout : les riches sont beaux, comme Vanessa Paradis en robe de couturier, et fascinants avec leurs hôtels de luxe et leurs voitures rutilantes. Mais ils sont plus malheureux que vous, petit spectateur qui va au bureau tous les jours pour gagner vos 1200 euros. Oui, ils sont malheureux, car ils ne voient pas l’amour qu’ils ont sous les yeux. Alors, il vaut mieux rester pauvre et gentil pour être heureux. Pas la peine de se dire que peut-être, ces mecs-là dans leurs Mercedes gagnent vraiment beaucoup trop, et que c’est anormal, et que peut-être il faudrait que ça change… regardez comme ils sont tristounets dans leurs costumes Lanvin, non vraiment, il vaut mieux accepter votre sort de caissière chez Carrefour! = 0 POINT

White Material : 34 POINTS

L’Arnacoeur : 5 POINTS

L’Arnacoeur est K.O. Chers lecteurs, ne m’en veuillez pas d’avoir fait ce combat parfaitement inégal. J’en voulais tellement à ma grande amie Madame de…, d’avoir osé m’envoyer au cinéma voir cette niaiserie sentimentale même pas drôle, sous prétexte que c’était « très divertissant ». Ne croyez pas que je méprise le genre de la comédie romantique, j’en suis honteusement férue. Au moins une fois par jour, sur ma balance, devant mon frigo ou au bistro avec mes amis, je pense avec affection à Bridget Jones, la seule femme qui ait jamais compris ce que je vis quotidiennement.

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Ginger et Fred ont vieilli

Giuletta Masina et Marcello Mastroianni dans « Ginger et Fred » de Fellini

Ils dansent, dans des habits de lumière qui jettent des feux étincelants sous les spotlights. La musique de Nino Rota : piano, vents. Des rides aux coins des yeux. Le maquillage coule dans l’effort. Amelia : Giuletta Masina. 64 ans, un corps d’acrobate et un sourire à faire pleurer Méphisto. Pipo : Marcello Mastroianni, dégarni, le souffle court, mais l’oeil rieur du dauphin, toujours.

Ils dansent, comme Ginger Rogers et Fred Astaire… tout le passé de ces vieux danseurs réunis après trente ans de séparation tient à ces quelques claquettes, à ces quelques « steps » et à ces deux-trois notes de piano douce-amères chères à Fellini. Masina et Mastroianni dansent dans un monde qui ne leur appartient pas et qui les exclura aussitôt qu’il aura sucé leur moelle, leur cœur et leurs souvenirs : la télévision. Le film s’appelle Ginger et Fred, il est du maestro Federico Fellini, et fut tourné en 1985.

Voir ou revoir Ginger et Fred aujourd’hui est l’occasion de se rendre compte que rien n’a changé à la télévision. Vingt-cinq ans plus tard, la critique grotesque de Fellini est toujours d’actualité. Les étalages de seins et de fesses, pour vendre de la purée toute prête, les talks-shows où l’on invite le citoyen de base, et les jeux télévisés où l’on fait pleurer d’émotion la ménagère, n’ont pas pris une ride – eux. La connerie n’a pas d’âge. (Le temps ne fait rien à l’affaire / Quand on est con, on est con nous chantait autrefois Brassens).

Non, rien n’a changé. Les plus beaux artistes vieillissent, les paillettes s’affadissent et sont remplacées par des paillettes dix fois plus brillantes, par des seins plus fermes, des culs plus durs. Le cycle de l’éternel recommencement de la cruauté du corps et de la « beauté ».

Fellini sait trouver la beauté sous la peau ridée. Oh, quel tendre portrait fait-il de sa femme! La Masina, son épouse depuis plus de quarante ans, rayonne de toute sa classe, de toute sa douceur, dans le rôle de la danseuse de music-hall rangée des voitures. L’aimable bourgeoise cache un cœur de lionne, courageux et royal.

Fellini vieillit et l’accepte… voilà qu’il filme son alter-ego cinématographique, le beau Marcello, sous son jour le plus triste. C’est à vous fendre le cœur de voir Mastroianni tousser, perdre son souffle, suer à grosses gouttes dans son costume de Fred et s’enfiler cognac sur cognac. Il est l’artiste de fête foraine dans son essence, anarchiste, beau parleur, un peu lâche, coquin avec les femmes. Avec un cœur brisé à jamais.

Tout cela sur fond d’images clignotantes, de voix haut-perchées qui vous foutent la nausée. Les freaks défilent ; madones transsexuelles, nains chanteurs, sosies de Proust et de Kafka, prêtres ayant tombé la robe pour une paire de fesses, curés en lévitation. Voilà les bêtes de foire dont se nourrit la télé italienne en 1985. Et en 2010, aussi.

Ginger et Fred de Fellini, dessin de Manara

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Enfances à l’écran

Michael Nierse (11 ans) dans « Jacco’s film » de Daan Bakker

La Berlinale se poursuit et décidément, cette année, les films sélectionnés sont du meilleur cru. Et devinez qui a remporté hier l’Ours d’or du meilleur court-métrage? Notre ami Ruben Östlund (Suède) dont je vous parlais mardi justement, pour son très drôle et très intelligent Händelse Vid Bank : histoire de deux amis qui regardent, amusés, des casseurs de banques très peu organisés faire leur coup – et se faire choper lamentablement.

Semih Kaplanoglu dirige Bora Altas, 8 ans, sur le plateau de « Bal »

Ma journée Berlinale d’hier fut grandement consacrée à l’exploration de films dédiés à la (douce?) période de l’enfance. Bal (miel en turc) de Semih Kaplanoğlu est un film superbement lent et attentif aux liens de l’enfant et de la nature. Yusuf est un petit garçon de six ans qui éprouve des problèmes de langage et de lecture ; il entretient avec son père, un apiculteur courageux, une relation silencieuse et profonde. Le film est puissamment émouvant et laisse le spectateur chancelant, perdu dans la touffeur vert sombre des forêts de Turquie. Jusque-là, très clairement, mon grand favori dans la compétition officielle.

Je me suis rendue ensuite à la projection des courts-métrages de la sélection appelée Generation, une compétition entièrement dédiée aux films pour enfants. Imaginez une immense salle de cinéma, remplie d’enfants, qui prennent le micro pour poser des questions aux réalisateurs et juger la qualité artistique des films. Un moment étonnant dans un festival international de cinéma. Les programmateurs de la Berlinale ont le très bon goût de ne pas prendre les enfants pour des cons : les films sélectionnés sont très bons. Dans Jacco’s film, du Néerlandais Daan Bakker, Jacco, un enfant de dix ans, filme ses parents qui passent leur temps à se déchirer et ses copains racailles qui n’ont jamais réponse à rien. On est très loin de Walt Disney, mais le jeune public de la Berlinale adore et le fait savoir.

L’actrice allemande Hanna Schygulla

Hanna Schygulla est une déesse du cinéma allemand depuis les années 70. Elle remporta l’Ours d’argent de la meilleure actrice en 1978 pour Le mariage de Maria Braun de Fassbinder. Cette année, la Berlinale lui rend hommage en lui remettant un prix spécial pour l’ensemble de sa carrière.

La belle Hanna, désormais âgée de 65 ans, est venue parler d’elle à la Deutsche Kinemathek. De longs cheveux gris, des yeux comme deux diamants liquides qui semblent regarder derrière vous, et cette voix inimitable, ce phrasé lent et interrogatif. Arrivée avec 20 minutes de retard, elle ne perd pas de temps et embarque les auditeurs dans la drôle d’histoire de son voyage à Cuba et de sa rencontre avec l’écrivain Gabriel Garcia Marquez.

Hanna Schygulla semble savoir qu’elle n’a besoin que de lever tranquillement les yeux et de donner son énigmatique sourire au public, pour que celui-ci l’adore et s’agenouille. Elle irradie littéralement. Nous sommes tous en lévitation, un sourire léger flottant sur nos lèvres, nous aussi. Interrogée sur les humeurs terribles de Fassbinder à son égard, elle répond : « Je ne veux pas dire de mal de Fassbinder. Ce qu’il m’a donné, et surtout ce qu’il a donné au cinéma, est tellement important, historique. Ne parlons pas de Fassbinder ».  Je prends le micro et lui demande quels rôle elle aimerait jouer aujourd’hui. « Des rôles de grand-mère! » s’exclame-t-elle. « C’est de mon âge! Mais mon agent m’engueule quand je dis ça ».

L’actrice japonaise Shinobu Terashima

Enfin, je m’écrase voluptueusement dans un des canapés de velours anthracite de l’hôtel Grand Hyatt, avec trois amis journalistes qui avaient à y faire. Je n’étais là que par snobisme, et pour regarder les starlettes passer, en me moquant gentiment de leurs tenues ou de leurs coiffures. Mais devant l’élégance de Shinobu Terashima, l’actrice fantastique de Caterpillar de Wakamatsu, je me suis tue. Droite, souriante, corsetée dans un somptueux kimono vert et jaune, elle portait haut son chignon sophistiqué, avec la classe d’une très grande star de cinéma. Une qualité dont elle fait montre dans le terrible film de Wakamatsu, dont j’ai parlé il y a deux jours.

Et pour finir, nous sommes allés manger un délicieux poulet maffé et danser sur du zouk au cinéma Babylon Mitte, où était présentée une sélection de courts-métrages africains. J’y discute longuement avec un producteur tunisien et un artiste iranien. Le monde entier se rencontre au festival de Berlin. Quel vide lorsque tous les festivaliers quitteront ma ville, après cette merveilleuse fiesta d’une semaine et demie! Je préfère ne pas y penser. Il reste encore beaucoup de films à voir, beaucoup de gens à rencontrer. Ah… Si tous les jours pouvaient ressembler à la Berlinale!

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Des papillons à la Berlinale

Renée Zellweger, cette année membre du jury de la Berlinale

Février n’est pas le temps des papillons, encore moins à Berlin. La ville est recouverte d’un manteau de neige durcie et dangereusement glissante. Bizarrement, même en ces temps de festival international du cinéma, la municipalité ne prend pas la peine de déneiger. Et si Nicole Kidman venait à déraper avant d’atteindre le tapis rouge, hein? Effet peau de banane garanti. L’esprit de Chaplin règne sur Berlin.

La Berlinale est pourtant le temps des papillons à Berlin. De petits papillons internationaux de toutes les couleurs – même s’ils sont en majorité blancs, bien sûr – affamés de cinéma, fous de cinéma, amoureux de cinéma. On dit que la Berlinale est un festival dédié au public, et c’est vrai. Les salles sont pleines et les spectateurs débattent tout autant que les critiques pour savoir qui va remporter le célèbre ours d’or.

Des papillons qui se battent pour arracher les places – autres petits papillons blancs à 8 euros qui vous ouvrent les portes de films venus du monde entier, Irak, Turquie, Etats-Unis, Mali, France. Pour peu que l’on travaille dans le cinéma, où du moins qu’on ait un pied dedans, le temps de la Berlinale est celui de la perte totale de l’anonymat : on se connaît tous, on se croise dans les cafés et les cinés, à l’arrêt de bus, partout.

Le réalisateur allemand David Sieveking

Ma petite Berlinale à moi a commencé avec une belle première : celle du film d’un de mes amis, David Sieveking, David wants to fly. Une épopée à travers l’Allemagne, les États-Unis et l’Inde. David part à la recherche de David Lynch, son idole, pour se faire expliquer les bienfaits de la méditation transcendantale. Sa découverte est plutôt… inquiétante. Une enquête pleine d’humour dans laquelle David Sieveking a le bon goût de se mettre à nu, offrant en pâture à ses spectateurs les déboires de sa vie amoureuse, à la manière joyeuse d’un Woody Allen.

Le réalisateur Suédois Ruben Östlund

Les Berlinale Shorts sont une institution à la Berlinale : un prix spécial pour les courts-métrages. Hélas, chaque année, ils me rasent. Sauf celui-ci : le merveilleux Händelse vid bank (Incident près d’un banc), un film de 12 minutes du jeune Suédois Ruben Östlund, qui relate un casse de banque ridicule, vu en unique plan séquence hilarant et fabuleusement orchestré. Si je pouvais remettre l’Ours d’or à quelqu’un, je n’hésiterai pas.

Le réalisateur anglais Stephen Frears

J’ai assidûment fréquenté le Berlinale Talent Campus, où de jeunes réalisateurs viennent écouter les plus grands cinéastes transmettre leur expérience. Lors du débat Storytelling Trojka, Stephen Frears a fait rire l’assemblée pendant une heure et demie, avec sa vision détachée et ironique du cinéma. « Vous voulez connaître les secrets de la réalisation? » dit-il, la mèche grise en l’air. « Prenez une caméra, faites des films, et souffrez comme nous tous. C’est tout ce que je peux vous dire. » A propos de ses choix de scénario : « J’aime ou je n’aime pas, point. Une chose me touche et une autre pas. On fait des films et au bout de 20 ans, on comprend enfin ce qu’on voulait dire, c’est tout! »

En revanche, il me paraît tout à fait idiot de la part des organisateurs du Talent Campus de n’inviter que des jeunes réalisateurs diplômés d’écoles publiques à venir présenter leurs films : où sont les autodidactes? C’est surtout eux que l’on veut voir! Comment se sont-ils battus pour imposer leurs vision du cinéma? Pour trouver un producteur, un financement, un public?

Le scénariste allemand Wolfgang Kohlhaase

Dans la sélection Rétrospective cette année, le film Les légendes de Rita Vogt, un film de Volker Schlöndorff de 2000, m’a séduite avec sa saga située peu avant la Chute du Mur, entre Berlin-Ouest, Berlin-Est et Paris. Un scénario absolument impeccable (pas une minute de trop à mon avis) de Wolfgang Kohlhaase, célèbre auteur allemand pour le cinéma, à qui la Berlinale rend hommage cette année.

Le réalisateur japonais Koji Wakamatsu

Pour finir, dans la sélection officielle, un film-cauchemar du Japonais Koji Wakamatsu, Caterpillar. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, un soldat brutal qui a violé et assassiné une jeune Chinoise, retourne dans son village, sous la forme d’un homme-tronc. Sa femme doit l’honorer et le soutenir, pour « l’Empereur, pour le Japon ». Terrifiante fable réaliste, la réalisation souffre cependant de la présence de flash-backs plutôt kitsch et mélodramatiques. Ayez le cœur bien accroché : ce film fout sacrément le bourdon.

Cette année, les différentes sélections sont excitantes, avec notamment la présence de films de Vinterberg, Scorcese, Winterbottom, Polanski, Zhang Yimou… mais surtout parce que la Berlinale fait la part belle aux premiers films d’auteurs jeunes et méconnus. La suite très vite!

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Train de nuit pour Varsovie

Cyril Barrand, « Projet d’une boule de neige souvenir du Palais de la Culture et des Sciences à Varsovie »

Pitié, cette année, pas de cadeaux, pas de rush sur la dinde, pas d’huîtres qui vous envoient directement aux urgences. Pas de sapin clignotant, pas de mauvaise humeur parce que la messe de Noël finit trop tard et le chapon finit trop cuit. Voilà ce que j’ai écrit à mes parents depuis mon exil berlinois.

Pitié, pas de Nouvel An technoïde, qui se termine à 6 heures du matin dans le caniveau, avec la déprime d’avoir une année derrière soi pour horizon. Voilà ce que j’ai dit à mes amis berlinois.

Mais de l’amour, des bulles, des rires, et des voyages. Oui, trois fois oui.

J’étais attablée Chez Gino*, un de mes restos favoris de Berlin, devant une assiette de spätzles divines. J’ai dit à ma chère Madame de : « Viens, cette année, on se casse, juste toi et moi, on part sur les traces de Kieslowski. On se revoit tous ses films à Paris, et puis hop, on file en train pour Varsovie, avec une caméra vidéo et une petite Super 8. Règle du jeu : ne pas parler jusqu’au 31 décembre à minuit« .

Et Madame de, les yeux brillants, pose sa fourchette et rajoute une seconde règle du jeu : « Et on se donne 10 gages à suivre pendant le voyage. 10, selon le Décalogue« . Pour les malheureux qui ne connaissent pas encore cette œuvre magnifique du grand cinéaste polonais, il s’agit d’un film en dix épisodes réalisés par Kieslowski dans les années 80 pour la télévision polonaise. Chaque film correspond à une règle du Décalogue dicté par Dieu à Moïse : Tu honoreras père et mère, Un seul Dieu tu adoreras, etc.

C’était il y a un mois, et je sèche bizarrement devant ma feuille blanche. J’ai beau regarder à nouveau le fameux Dekalog de Kieslowski, je me vois mal envoyer Madame de buter un chauffeur de taxi comme dans l’épisode « Tu ne tueras point », ou tromper son petit ami pour faire comme l’héroïne adultère de « Tu ne convoiteras point la femme d’autrui ».

Quelqu’un me donnerait une petite idée?


* Chez Gino Restaurant
Sorauer Straße 31, 10997 Berlin, Germany
030 6950-6525‎

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Le Pont des Arts

Natacha Régnier dans « Le Pont des Arts » d’Eugène Green (2004)

Connaissez-vous beaucoup de films qu’on puisse dire à la fois drôles, audacieux, intellectuels, émouvants et même métaphysiques?

Le Pont des Arts (2004) d’Eugène Green est peut-être le seul long-métrage que je puisse vraiment ranger dans cette catégorie. C’est l’histoire d’amour impossible d’un jeune homme qui découvre la voix sublime d’une cantatrice – mais celle-ci vient juste de se suicider.

Dès les premières séquences, Green nous impose sa prose à la Rohmer, mais avec beaucoup plus d’humour que ce dernier. Tous les acteurs, presque statiques, égrènent leurs discours très littéraires en faisant toutes les liaisons, même lorsque celles-ci n’ont aucun lieu d’être (« Breton Nest un très grand Técrivain », dit la drôlissime prof de surréalisme de la Sorbonne). C’est dans un Paris très « Quartier Latin-Saint-Germain des Prés » que nous emmène Green, à la fois pour le célébrer (plans magnifiques de la Seine et de ses îles) que pour le tourner en ridicule  : ainsi cette scène, où un célèbre directeur d’acteurs ramasse un gigolo sur un quai. En matière de préliminaires, il lui assène une heure de Phèdre larmoyante en tenue de lumière baroque.

Le petit monde parisien de la musique classique (et plutôt baroque, en l’occurrence), y est dépeint avec une justesse merveilleusement méchante. Denis Podalydès, décidément un grand acteur français (enfin!) incarne un chef de chœur célèbre sans jamais tomber dans la caricature. Ses mimiques, ses petits grognements satisfaits d’homme du monde et ses caprices sont à mourir de rire. Dans des intérieurs fleuris, tendus de soie et de velours, ponctués de meubles Louis XV, les personnages sont mis en lumière comme les figurants d’une peinture de Jean-Baptiste Santerre. C’est dans ces univers calmes et tout imprégnés des notes d’un clavecin céleste que se trament les drames métaphysiques de Pascal et de Sarah, les deux héros du film. Leur âme encagée souffre de ne jamais pouvoir s’élever au-dessus de la matière, par la faute des conventions bourgeoises ou aristocratiques.

La tendre Natacha Régnier offre un visage de madone fascinant au personnage de Sarah. Elle est portée en plus par la voix de Claire Lefilliâtre (voir vidéo ci-dessous), cantatrice baroque qui interprète le Lamento della Ninfa de Monteverdi de manière incomparable. La musique enveloppe le film comme un voile de soie, laissant une inoubliable mélodie dans l’oreille du spectateur.

Osé, le film l’est aussi par ses choix de montage (absence fréquente de raccords) et sa mise en scène quasi-statique. Celle-ci nous pose de cette façon un monde véritablement sclérosé, qui trouve sa seule grâce dans la merveilleuse musique de Monteverdi. Osé aussi parce que Green n’a pas peur des intrusions peu réalistes de l’au-delà dans la vie quotidienne. Une chanteuse kurde croisée la nuit dans la rue, apparition de conte de fées qui parle comme la Reine des Neiges. Sarah, la chanteuse suicidée, qui déclare son amour à Pascal sur le Pont des Arts bien qu’elle ne fasse plus partie de ce monde. »Tout ce qui est beau nous dépasse », dit-elle.

Eugène Green ne croit pas seulement à la réalité d’ici-bas. Ce qui lui permet de faire des films qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce qu’on a l’habitude de trouver au cinéma en France. De quoi mon réconcilier avec cette dernière – et surtout avec Paris. Merci, merci, merci Monsieur Green, et faites encore des films, s’il vous plaît !

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