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Adieu, dit le renard

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Je le disais encore il y a deux jours : nos vies sont des romans. Il semblerait même qu’à Berlin, ce soit une constante. La littérature traverse mon existence plus que jamais dans cette cité surprenante.

Sur le scooter-fidèle destrier de mon héros kaurismakien, un jour, j’ai rencontré un renard. Il filait sous le métro aérien, l’air de rien, le museau fier et la queue touffue, vers deux heures du matin. C’était à Kottbusser Tor, un lieu de Berlin plus réputé pour ses héroïnomanes que pour sa faune forestière. Émerveillée, je l’ai regardé sautiller entre les bagnoles et les feux rouges. Un renard des villes, tout ce qu’il y a de plus chic.

Hier encore, nous rentrions d’un débat ennuyeux entre Harun Farocki (cinéaste et vidéaste allemand), un critique de cinéma autrichien, et un critique d’art, dans une galerie du centre de Berlin. Les phares du scooter surprirent soudain un adorable renard, en flagrant délit de promenade citadine.

« Qu’est-ce que ça signifie, que nous rencontrions toujours des renards ensemble? » ai-je demandé à mon Kaurismaki.

« Ainsi le Petit Prince apprivoisa le renard », répondit-il en allemand.

Bref, on ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux.

On a redémarré.

Le lendemain, je raconte à Madame de… l’étrange présence des renards à Berlin. Je m’extasie sur la beauté de leur silhouette, de leur grâce sauvage.

« Ouais, ça file quand même la rage, ces saloperies-là, conclut Madame de… « Ils ont bouffé mon lapin à Villiers-sur-Orge quand j’avais cinq ans. Je les hais. Et puis, ton histoire du Petit Prince, là… ça ne serait pas plutôt Rox et Rouky? »

Il y a des jours, comme ça, où votre meilleure amie n’a pas l’âme d’une grande lectrice.

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Wannsee / Kaurismaki

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Nos vies sont des films, nos vies sont des livres. C’est un peu le slogan de mon blog, en somme, et aussi un de mes passe-temps favoris : prendre mon existence pour une aventure romanesque. Me poser en tant qu’observatrice, regarder les personnages qui évoluent autour de moi, les manipuler.

Je partais pour Potsdam, donc, une petite ville limitrophe de Berlin, ancienne capitale de la Prusse, qu’il me fallait voir pour ne pas crever idiote. Le train traversait des forêts sans feuilles. Je me dirigeais vers un château célèbre, avec son aile des Dames où Voltaire eut sa chambre (le coquinou, tiens), vers des rues au pavé brillant, et bordées de petites maisons aux couleurs pastel. Un Disneyland teuton.

Mais sur la route, il y avait Wansee. Ce grand lac gris où jadis, les Allemands des années 30 aimaient se balader à poil, dans la grande tradition FKK (Frei Körper Kultur, la culture du corps libre), chérie par les nazis, et reprise étrangement par les habitants de l’Allemagne de l’Est comme par les hippies du monde entier. L’Homme est un paradoxe à deux pattes, bon. J’ai eu envie de voir Wannsee au mois de mars.

Devant le lac, mon compagnon de route voulut, lui, monter dans un bateau qui relie Kladow, une île du coin, à la plage de Wannsee. Il n’y avait pas l’ombre d’un touriste. Le sable était lisse, beige et triste comme sont les plages du Nord. Le capitaine avait une grosse moustache. Les passagers avaient de grosses moustaches. Des Allemandes d’âge mûr aux lèvres fuschia s’asseyaient dans la cabine à l’allure morne et rétro, les mains posées sur leurs genoux.

Mon cavalier a les yeux bleus glacier et une barbe blonde de trois jours. J’ai dit : « Tu ressembles à un héros de film d’Aki Kaurismaki« . Il s’est levé, sans un mot, sans un sourire, a acheté une bière, s’est assis devant moi, a pris ma main, l’a posée sur la table, a posé la sienne par-dessus, a bu un coup et a regardé droit devant lui, avec une expression d’ennui intense. « Voilà ce qu’un personnage de Kaurismaki fait quand il est follement amoureux ». On a traversé le lac gris et froid dans cette cabine de bateau où les Allemands ne disaient pas un mot, en riant intérieurement de notre film imaginaire. Dans ma fausse fourrure de la RDA, je ressemblais aussi à une Finlandaise mutique.

En débarquant à Kladow, devant la façade de maisonnettes-restaurants, en frontispice d’une île complètement déserte et morne, nous étions comme deux Kaurismakiens perdus dans le Truman show. Une blondinette faisait son jogging avec son chien, un couple poussait un enfant dans un landau ultramoderne, des touristes achetaient des saucisses rôties le long d’une rue au revêtement rose bonbon.

Sans un mot, nous avons fait volte-face et sommes remontés à bord. On n’avait pas le look Truman Show.

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