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A bientôt, Varsovie!

Carnet de voyage polonais, feuillet n°6.

Vendredi 7 janvier 2010, gare de Varsovie.

Voici mes dernières heures dans la ville de mon bien-aimé cinéaste Krzysztof Kieslowksi.

Ce matin, au moment d’acheter mon billet de tram pour aller à la gare, je me suis rendue dans une petite boutique au pied de l’appartement que l’on m’a prêté. Je demande en anglais à la vendeuse, une fausse blonde dodue, si elle peut me vendre un ticket de transport. L’amène bonne femme, sans me regarder, range ses piles de journaux et me répond tout simplement, d’une voix forte : NO. Interloquée – car c’est un local spécialisé dans la vente de tickets de transports – je reste sur place, me disant qu’elle a voulu signifier quelque chose de mystérieux que je n’aurais pas bien compris. Je souris. NO TICKET ! crie alors la goujate, et elle me désigne la sortie de la main.

Je sors en titubant. Ce serait donc… de la xénophobie? du… racisme? Peut-être, peut-être pas. Mais ce n’est pas la première fois que je me fais rembarrer pour avoir osé parler anglais. Souvenez-vous, chers lecteurs, de mes mésaventures à la gare. Je comprends mieux pourquoi Kieslowski disait : « J’en veux beaucoup à ce pays : j’y suis né et je ne saurai jamais le quitter ». Monsieur K n’aimait pas beaucoup la Pologne et pourtant il aurait voulu l’aimer.

La culture polonaise me fascine depuis l’enfance, parce que j’ai grandi avec une polonaise, une sœur de cœur. C’est elle qui m’a fait découvrir les films de Kieslowski. Mais mon voyage polonais m’amène à faire ce triste constat : le sourire et la politesse ne sont pas le plumage ni le ramage coutumiers des Polonais. C’est comme ça. Je pense que le même voyage en Espagne ou en Italie eût été différent. Ici, personne ne s’intéresse à moi, personne ne me demande d’où je viens ni pourquoi je voyage seule avec un carnet de notes et une caméra. En Grèce, j’aurais été assaillie de questions!

Je comprends soudain mieux, aussi, comment les étrangers en vadrouille peuvent se sentir parfois à Paris. Une fois, j’ai emmené des amis américains dans un bistro de l’île Saint-Louis. Le serveur nous a fait comprendre que si on mettait plus de 10 minutes à choisir nos plats (parce que j’étais obligée de traduire le menu), on pouvait aller voir ailleurs. C’est ce qu’on a fait, évidemment. La gentille quinquagénaire américaine que je promenais s’est mise à pleurer. « I was so much in love with France before I came here! » me dit-elle. « Everybody hates us! »

Pour mon dernier jour, je retourne chez A. Blikle pour manger mon dernier beignet à la rose. Au passage, je me rends à l’American Bookstore* pour acheter de quoi lire sur mon trajet du retour. Je choisis Blonde, le roman célèbre de Joyce Carol Oates, que j’avais toujours eu envie de découvrir. Bien m’en a pris : ce livre est une bombe nucléaire. J’y reviendrai.

Je déambule un peu dans les rues avant de me rendre à la gare. La gare… c’est justement le titre (Dworzec en polonais) et le sujet d’un splendide court-métrage documentaire de Kieslowski, réalisé en 1980. Essayez de vous le procurer, c’est l’un des meilleurs court-métrages que j’aie vu de ma vie, tout bonnement. Je pense à tous les films de mon cinéaste préféré, je pense à tous ces acteurs qui ont foulé ces pavés, je pense aux amis de Kieslowski, les cinéastes Agnieszka Holland et Krzysztof Zanussi, le musicien Zbigniew Preisner, son co-scénariste Krzysztof Piesiewicz. Le grand réalisateur est mort, mais eux sont tous en vie. Peut-être les ai-je croisés sans les reconnaître dans les rues de Varsovie?

A bientôt, Monsieur K…

Retour à Berlin, et fin de ce carnet de voyage polonais. Dans mon lit berlinois, une nuit, je fais un rêve merveilleux. Je me promène dans les rues enneigées de Varsovie en suivant les rails du tram lorsqu’un homme m’aborde. Il me propose de poursuivre la balade avec lui. Peu à peu, son visage me semble familier. Je lui dis que je le reconnais. Qu’il est Monsieur K. L’homme acquiesce, sincère, touché. Nous parlons de ses films. Je lui raconte des anecdotes de sa vie que j’ai lues dans ses biographies. « C’est magnifique, me dit-il. Ainsi, tu te souviendras toujours de ces détails que j’avais oublié. Tu es un petit morceau de ma mémoire. Maintenant, je dois te laisser. »

Monsieur K. a disparu dans les vapeurs de mon rêve et je me suis réveillée, comme en grâce, pour secouer mon amoureux et lui dire : tu sais, je crois que j’ai envie de raconter une histoire… l’histoire d’une voyageuse amoureuse d’un cinéaste disparu depuis longtemps…

* American Bookstore,

Nowy Świat 61, Warszawa

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Fotoplastikon

Belle entre les belles : Grazyna Szapolowska, dans « Brève histoire d’amour » de Kieslowski (1988)

Carnet de voyage polonais, feuillet n°4.

Mercredi 6 janvier 2010, Varsovie.

Au premier plan, un homme et une femme. Beaux, la trentaine. Hollywoodiens. Elle, Jane Russel. Lui, Cary Grant ? Il dit quelque chose à l’oreille de « Jane Russel », qui, elle, se tourne de trois quarts vers le spectateur. Ils semblent se moquer sérieusement de l’hideuse construction qui se termine en arrière-plan : le Palais de la Culture de Varsovie, un monstre de pierre commandé par Staline, alors que la ville manque cruellement de logements. Nous sommes au milieu des années 50. Nos Jane Russel et Cary Grant polonais sont jeunes, beaux – la guerre ne les a pas détruits. Lui, il aurait pu mourir au front – elle, sous les bombardements. Mais ils sont là, vivants, et ils se moquent de la mégalomanie communiste sur cette photo en noir et blanc.

Le Fotoplastikon est une pure merveille. Un trésor qui n’existe qu’à Varsovie. C’est l’ancêtre du cinéma. Une rotonde de projection de photos stéréoscopiques. Cette machine en bois date de 1905. La jeune femme rondouillette et souriante qui tient le lieu me dit, dans un anglais haché, qu’il s’agit bien de la machine originale. Le seul exemplaire au monde – miraculeusement préservé de l’histoire tourmentée de Varsovie!  En s’installant sur un petit tabouret, on regarde à travers des trous percés dans le bois des photos de Varsovie depuis le 19e siècle jusqu’à aujourd’hui. Phénoménal!

Sur une autre très jolie photo, celle-là datant de mai 2009, défilent des majorettes en jupette rouge. Tout devant, une adolescente de seize ans, châtain et svelte dans son minuscule costume de majorette, regarde le photographe. Et elle se moque, elle aussi. En coin. La lèvre relevée à droite, dans un sourire puissamment ironique. « Je suis la plus belle des majorettes. Rien ne peut me vaincre ». Cette jeune fille, pour moi, incarne la Pologne relevée. Celle qui ramassait les décombres de la vieille ville, et rebâtissait tout à l’identique, après la Seconde Guerre Mondiale.

Si cette jeune fille avait huit ans, alors elle serait l’adorable enfant  en robe courte que l’on voit sur une autre photo du Fotoplastikon. De dos, la petite fille plante une pelle dans un tas de ruines sur la place de la vieille ville, juste après la guerre. La place n’est plus qu’une ligne d’horizon. L’enfant travaille déjà à la reconstruction. Huit ans à peine, et déjà les manches retroussées.

La Pologne est une sacrée bonne femme. Elle n’a pas froid aux yeux. Ce n’est pas pour rien que Varsovie a choisi pour emblème une sirène armée d’un bouclier. Sa statue se trouve, petite et gracieuse, sur la place de la vieille ville. Plus loin dans la ville, les communistes en ont bâti une autre version, musculeuse,  héroïque et monumentale. Sexys et combatives sont les Polonaises. Par -20 degrés, elles affrontent le froid en minijupe et doudoune ceinturée.

Il neige tant que mes pieds s’enfoncent dans la poudreuse. Je me réfugie dans un adorable salon de thé tenu par deux blondes bavardes et gracieuses. L’endroit s’appelle Belle époque*, il est parfaitement féérique. Les murs sont rose pâle et vieux rose, les tables recouvertes de napperons en dentelle, partout traînent des chapeaux à voilette dignes de la Reine Mère. Ce lieu serait un rêve pour petite fille anglaise, qui jouerait à recevoir pour le thé comme sa grand-mère. Je me réchauffe avec un shoot de calories maximal : un gâteau maison aux noix et à la crème pralinée – bien plus gros que mon estomac. Avec ça, un cappucino qui bat les records du sublime, à la cannelle et au gingembre.

Passablement anéantie par la dose de sucre que je viens de m’injecter, je lève les yeux sur les photos de stars du passé qui couvrent les murs. Bardot, Dietrich et Garbo se disputent le rôle de la plus canon de toutes. Mais la plus belle, la voilà. Sous mes yeux, une photo dédicacée de sa propre main : Grazyna Szapolowska, la sublime actrice de Brève histoire d’amour et de Sans fin de Kieslowski.

L’ombre du grand cinéaste plane toujours sur Varsovie. Je le savais bien! Je digère en souriant. Le destin est bien fait. Peut-être même, me dis-je avec excitation, suis-je assise à l’endroit même où Grazyna a posé ses fesses ? Oh! Cela me rend heureuse. Je commande un deuxième cappucino et je le bois à la santé de Grazyna.

Dans le prochain billet, je vous emmène à Cracovie, à la rencontre d’un très grand artiste…

* Café Gallery Belle Epoque

Freta 18, 00-227 Varsovie, Pologne

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– Do you speak English? – Nie !

Le sinistre Palais de la Culture, à Varsovie.

Carnet de voyage polonais, feuillet n°3.

Mardi 5 janvier 2010, Varsovie

J’ai beaucoup marché. Dans la vieille ville d’abord. Reproduite à l’identique après que la ville ait été rasée à 80%, la vieille ville de Varsovie est un exploit, une façon de faire la nique au destin. Même si la peinture trompe-l’oeil s’écaille déjà sur les façades des immeubles, découvrant des murs de brique sous leur déguisement. L’inscription de Varsovie au Patrimoine mondial de l’UNESCO est méritée. Cette reconstruction est une belle preuve du courage tant vanté des Polonais.

Il neige, et des nuées d’enfants en sortie de classe pépient dans les rues. Je rentre dans une église. Une vieille dame prie à genoux devant une énorme grille de fer forgé. On ne peut pas parcourir l’église, elle est « fermée ». On ne peut que rester derrière cette grille pour contempler une demi-douzaine de sapins de Noël clignotants, et une énorme Vierge en stuc, toute de bleu ciel vêtue.

Je quitte la vieille ville et atteint Nowy Swiat, littéralement « le nouveau monde » : l’avenue principale de Varsovie, qui me fait penser à la Perspective Nevski des Nouvelles de Saint-Pétersbourg de Gogol. Chic et occidentale, cette longue rue arbore des magasins de vêtements de luxe (Max Mara, Wolford) et des ribambelles de cafés sans âme.

Dans un froid mordant, je poursuis ma marche jusqu’au fameux Palais de la Culture érigé par Staline. Une verrue. Un énorme bâtiment crénelé, bâti entre 1952 et 1955. La décoration intérieure est bien dans la veine monumentale soviétique, en marbre gris et rose, froid, inhumain. En attendant l’ascenseur qui grimpe au 30e étage, je constate un sifflement singulier, un bruit de film de science-fiction, comme si une navette spatiale approchait. Cela ajoute encore à l’étrangeté lunaire du lieu. Je comprends enfin qu’il s’agit du bruit des va-et-vient des treize ascenseurs du « palais ».

Panorama décevant. Le brouillard nimbe Varsovie d’une tristesse encore plus pesante. Un énorme grillage prévient des chutes et des suicides. Pas étonnant qu’on ait envie de se jeter dans le vide quand on voit ça, me dis-je furtivement, avant de fuir ce lieu bizarre.

J’ai pour projet de me rendre à Cracovie, puis à Vilnius, en Lituanie, qui n’est qu’à 8 heures de train environ. Je me rends donc à la gare de Varsovie pour acheter mon billet. Tout y est écrit en polonais, et les panneaux semblent dater des années 70 ; je reconnais l’ambiance du très beau court-métrage documentaire Dworzec (« La gare ») de Kieslowski. Je m’approche d’un guichet.

– Do you speak English?

– Nie, (« niè » en phonétique, c’est-à-dire « non », bien évidemment), me répond la vendeuse quiquagénaire d’un air las.

– Aller – Cracovie – jeudi – matin, dis-je péniblement, mettant bout à bout quelques mots de polonais, piqués dans le lexique du guide du Routard.

La vendeuse panique derrière ses lunettes à monture seventies. Elle brandit une feuille plastifiée avec des colonnes de chiffres à virgule, et des mots pas tellement éloignés de l’alphabet japonais pour moi.

– No, no, I don’t want the prices, m’écriè-je, give me the timetable!

Un homme d’affaires vole à mon secours. Gentleman, comme le sont souvent les hommes en Pologne. Mais pressé, sans sourire, il me commande un billet aller-retour pour Cracovie, puis disparaît.

Je me dirige ensuite vers la caisse internationale pour acheter le billet pour Vilnius.

– Do you speak English?

– Nie.

(Palsambleu. C’est la caisse internationale, c’est la gare d’une capitale européenne et ils ne parlent pas un mot d’anglais. Je vais les étrangler).

La vendeuse voit une lueur de folie meurtrière dans mes yeux. Elle dit négligemment :

– Oh, yes, maybe, a little. I can try.

– I would like to go to Vilnius on Friday, please.

La caissière prend un bout de papier minuscule, et y inscrit un horaire (23h) et une date (8.01.2010) ; elle le balance à travers l’hygiaphone et décroche son portable qui vient de sonner. Elle disparaît aussitôt. Je l’attends. Elle ne revient pas. Je n’ai même pas eu le temps de voir qu’elle a promptement retourné sa petite pancarte : « fermé ».

Perplexe et fulminante, je tente de prendre le tram pour me rendre dans le ghetto de Varsovie. Complètement paumée devant le plan des lignes de tramway. Une adorable petite vieille m’aborde en polonais. Apparemment, elle veut m’aider.

– Do you speak English? demandè-je timidement.

– Nie…

Évidemment. Mais, tout sourire, malicieuse et agile, elle mouline des bras et m’explique avec force rires que je dois grimper dans le prochain tram sur le quai d’en face.

Je vais vous dire un truc : ce qu’il y a de mieux, en Pologne, c’est les vieilles dames. Je vous explique ça dans le prochain billet.

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« La fin des pierogis » : une série polonaise

Il y a 20 ans, à la télé polonaise, il y avait ça : « Le Décalogue » de Kieslowski.

Carnet de voyage polonais, feuillet n°2.

Lundi 4 janvier 2010, 21h42

Je suis dans l’appartement de Daniel et Ewa depuis une heure. Ils sont tous les deux musiciens baroques, et sont partis au Mexique pour fêter la nouvelle année dans la famille de Daniel.

Zofia, la cousine d’Ewa, m’a apporté les clefs et a mis elle-même les draps sur le lit malgré mes protestations. Elle est professeur de musique à l’école Montessori de Varsovie. Grande, mince, avec de longues jambes fines, les cheveux teints en blond et coupés courts. Elle parle l’anglais lentement, mais très correctement. Quand elle est partie, je me suis aperçue qu’elle avait laissé la télévision allumée. Il s’agissait d’un feuilleton sentimental à l’américaine, mais avec des acteurs au physique tout à fait polonais. Avec des filles du genre de Zofia, par exemple.

Comme disait je ne sais plus quel spécialiste français des médias, lorsqu’on voyage, regarder la télé permet de mieux comprendre le pays où l’on se trouve. En zappant un peu, je constate donc que la télévision polonaise n’a rien à envier aux autres télés européennes : mêmes séries, mêmes pubs, mêmes émissions à débats, mêmes présentateurs de divertissement à l’air de minets stupides, et surtout, surtout, mêmes présentatrices ripolinées, sourire ineffaçable et main sur la hanche, brushing décoloré et corps de Barbie.

Quelque chose dénote toutefois, dans cette série américaine que je crois reconnaître. Beaucoup d’amis voyageurs m’ont parlé de ces drôles de doublages dans les pays de l’Est : les acteurs parlent américain et sont « couverts » par une voix masculine unique, qui se superpose à la leur. Un seul doubleur pour tous les personnages. Dans le cas de cette série, donc, j’entends les acteurs parler leur langue, aussitôt « doublés » par une voix polonaise grave et didactique, sans émotion, qui interprète l’héroïne, le gros flic black et l’expert à lunettes, sans distinction.

Mieux encore : la télécommande me mène vers une hilarante pièce de théâtre filmée, d’une naïveté sans pareille. Fausses barbes mal collées, décor XIXe siècle en papier mâché, avec son jardinet peint que l’on voit par la croisée en carton-pâte. Les comédiens incarnent à la perfection le stéréotype du mauvais acteur de théâtre, qui écarquille les yeux quand il a peur, et rit aux éclats, mains sur les hanches, quand il est gai.

Quelle catastrophe, la télé polonaise. Quand je pense aux merveilleux films (documentaires, court-métrages, 50 minutes) que Krzysztof Kieslowski a réalisé pour la télévision polonaise (alors la TVP, à l’époque communiste). Kieslowski avait beau être censuré, il n’en était pas moins produit par la TVP, et savait détourner ses scénarios de telle manière que le message politique soit clairement rebelle. Kieslowski savait contourner la censure, et recevait en échange le droit de faire des films avec du temps, et même un peu d’argent. Il avait surtout une productrice qui se battait à ses côtés, bien qu’elle fasse elle-même partie des fonctionnaires du régime : la belle Irena Strzalkowska. Question, donc : la télé communiste aurait-elle permis l’émergence de grands cinéastes à l’Est ?

Même dans la mort, le grand monsieur K ne préfère pas regarder ce qu’est devenue la télé polonaise…

C’est sur cette note songeuse et désillusionnée, que je m’aperçus que les pierogis et le borsch ne passaient pas. Pas du tout. J’ai fini la nuit dans la salle de bains, les pierogis aussi.

Demain, je vous raconterai entre autres comment Staline a défiguré Varsovie, et comment j’ai calmé mon estomac avec des beignets à la rose.

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Berlin-Warszawa, train express

Voiture-bar des trains polonais. Photo volée ici.

Me revoilà, amis lecteurs! et pour la nouvelle année, je vous propose une série… polonaise. Le carnet de bord de mon voyage, rien que ça.

Lundi 4 janvier 2010. Train express Berlin-Varsovie.

16H : J’ai attendu le train sur le quai de la gare centrale de Berlin pendant plus de 35 minutes, neige oblige. Mais mon excitation d’aller en Pologne ne faiblit pas. Par la fenêtre du train, tout est blanc et brun, neige et bois nu des arbres sans feuilles. Dans la voiture-bar, en face de moi, une Polonaise d’environ cinquante ans boit une bière, seule. Blonde et vêtue d’une éclatante veste fuschia, elle est une héroïne Technicolor dans ce monde en noir et blanc.

Je partage mon compartiment avec un Allemand très « comme-il-faut » qui me fait penser à un prof de fac et deux petites vieilles. L’homme parle aussi le polonais et, prévenant, aide les vieilles dames à mettre leurs bagages sur l’étagère. Les deux grand-mères me font rire. Elles portent des manteaux en vison, couleur caramel-clair et caramel-brun. Elles ont les cheveux gris et coupés courts, des yeux clairs et malicieux, les ongles peints en rose nacré, et des pulls en mohair que l’on a envie de caresser. Pour moi, ce sont les sœurs imaginaires de la vieille tante de Weronika, dans La double vie de Véronique de Kieslowski. Celle qui aime écouter les histoires de fesses de sa nièce, et rédige son testament. Leur présence dans mon wagon est bon signe. N’oublions pas que je pars pour la Pologne dans l’espoir de retrouver un peu du parfum des histoires de mon cinéaste préféré.

5h35 séparent Berlin de Varsovie en train express. Pour l’instant, sur ma route, il n’y a rien à voir, à part la neige… et soudain, féérique, un troupeau de biches paisiblement installé dans un champ immaculé.

Ce voyage en train à travers la Pologne enneigée me paraît bien moderne et européen, avec sa voiture-bar style Ikea et ses clients allemands qui parlent trop fort. J’entends qu’ils sont en route pour Moscou. Ils doivent donc prendre un autre train à Varsovie. Je me demande s’ils vont s’époumoner comme ça jusqu’à la Place Rouge… Mais, tout moderne qu’il soit, ce voyage évoque aussi vivement un autre train, un autre temps. Si je fais abstraction du bruit, comment pourrais-je ne pas penser aux convois de la mort qui emportaient leurs victimes sur ces routes plates et blanches, de l’Allemagne à la Pologne? Ce paysage que je contemple de mon agréable train-express, Juifs, résistants et autres cibles de l’horreur nazi, devaient le regarder défiler depuis les wagons à bétail où on les tenait enfermés. Y penser aujourd’hui est cauchemardesque. Le père de mon oncle Jacques, juif Polonais, partit ainsi malgré lui pour Riga…

Je ferme les yeux. Je suis résolue à ne pas visiter Auschwitz, qui se trouve tout près de Cracovie. Sans doute les lieux de mémoire sont-ils extrêmement importants. Mais combien de touristes voyeurs entrent dans ces sanctuaires, comme on monte dans un train-fantôme de fête foraine?

En première classe, la jeunesse dorée s’amuse en chapka de vison, en cheveux décolorés et en appareil photo digital dernier cri. Nous arrivons à Poznan. Il n’est que seize heures, la nuit va tomber, les petites lumières s’allument aux fenêtres des maisons de la ville…

17H28 : De retour dans mon compartiment, je me retrouve avec une famille d’origine turque qui gave leur petite fille de Kentucky Fried Chicken, de pop-corn et de snickers. Le père est obèse, son polo orange souligne sa graisse qui tressaute à chaque vibration du train… comme je plains la petite, encore mignonne et délicate, d’être vouée à arborer bientôt les formes pleines de son papa qui arrose son repas d’Ice Tea bien sucré…

19H50 : Varsovie! Je me suis fait arnaquer par un chauffeur de taxi qui m’a soutiré 40 zlotys (10 euros) pour me conduire dans la vieille ville, alors que c’est le prix depuis l’aéroport Frédéric Chopin, en dehors de la ville. Je peste en mangeant des pierogis à la choucroute et aux champignons, comme recommandé par Szymon, mon ami polonais de Berlin. Sur ses conseils, je suis chez « U Pana Michala »*, un adorable petit resto-bar que je vous recommande fermement dans la vieille ville. Ambiance bougies et prix imbattables : 20 zlotys (5 euros) pour un borsch (soupe claire de betterave) et des pierogis!

Lundi, je vous raconterai la suite de mes aventures polonaises… et où les pierogis ont fini dans cette belle histoire.

Les pierogis, spécialité polonaise. Photo volée à cette jeune fille qui ne blogue plus mais a de bonnes recettes…


* »U Pana Michała »
ul.Freta 4/6
00-227 Warszawa

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Rendez-vous téléphonique avec les astres

Photo : Magda. (quelle grande photographe!)

Cela vous arrive-t-il, parfois, d’être tellement tiraillé entre deux possibilités qu’il vous est parfaitement impossible de faire un choix?

Voilà quatre jours que je n’ai plus d’ongles à force de me les ronger : je fais ça… ou ça?

Je repense au film de Kieslowski, Le hasard, dans lequel nous découvrons les voies du destin d’un jeune homme en trois volets : ce qu’il se passe s’il attrape son train pour Varsovie, ce qu’il se passe s’il ne l’attrape pas, ce qu’il se passe s’il est arrêté par le chef de gare sur le quai. Connaissant l’issue tragique du film, je me ronge encore plus les ongles.

Comprenant l’état piteux dans lequel se trouve sa fille, ma douce mère m’appelle et me dit en substance qu’une voyante de ses amies avait prédit ce moment de ma vie, et que je devrais lui en demander plus.

Je me rappelle qu’à l’époque, j’avais doucement rigolé – et je m’en mords dix fois plus les doigts de remords. Une femme, donc, une Américaine célèbre pour ses consultations astrologiques, a vu clair dans mon avenir, sans même avoir jamais vu mon visage.

Je fais donc fi de Descartes et j’écris à la dame en question. Laquelle me répond, du fin fond du Texas : rendez-vous au téléphone demain à 9h, GMT -6, et je vous donnerai une réponse. Mystère et boule de gomme, dirait Tintin à Milou.

Et vous, comment faites-vous pour répondre à des dilemmes urgents et cruciaux? Faudrait-il que je joue mon destin aux dés, comme le héros du roman L’homme-dé de Luke Rhinehart, dont me parlait Ficelle ?

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Train de nuit pour Varsovie

Cyril Barrand, « Projet d’une boule de neige souvenir du Palais de la Culture et des Sciences à Varsovie »

Pitié, cette année, pas de cadeaux, pas de rush sur la dinde, pas d’huîtres qui vous envoient directement aux urgences. Pas de sapin clignotant, pas de mauvaise humeur parce que la messe de Noël finit trop tard et le chapon finit trop cuit. Voilà ce que j’ai écrit à mes parents depuis mon exil berlinois.

Pitié, pas de Nouvel An technoïde, qui se termine à 6 heures du matin dans le caniveau, avec la déprime d’avoir une année derrière soi pour horizon. Voilà ce que j’ai dit à mes amis berlinois.

Mais de l’amour, des bulles, des rires, et des voyages. Oui, trois fois oui.

J’étais attablée Chez Gino*, un de mes restos favoris de Berlin, devant une assiette de spätzles divines. J’ai dit à ma chère Madame de : « Viens, cette année, on se casse, juste toi et moi, on part sur les traces de Kieslowski. On se revoit tous ses films à Paris, et puis hop, on file en train pour Varsovie, avec une caméra vidéo et une petite Super 8. Règle du jeu : ne pas parler jusqu’au 31 décembre à minuit« .

Et Madame de, les yeux brillants, pose sa fourchette et rajoute une seconde règle du jeu : « Et on se donne 10 gages à suivre pendant le voyage. 10, selon le Décalogue« . Pour les malheureux qui ne connaissent pas encore cette œuvre magnifique du grand cinéaste polonais, il s’agit d’un film en dix épisodes réalisés par Kieslowski dans les années 80 pour la télévision polonaise. Chaque film correspond à une règle du Décalogue dicté par Dieu à Moïse : Tu honoreras père et mère, Un seul Dieu tu adoreras, etc.

C’était il y a un mois, et je sèche bizarrement devant ma feuille blanche. J’ai beau regarder à nouveau le fameux Dekalog de Kieslowski, je me vois mal envoyer Madame de buter un chauffeur de taxi comme dans l’épisode « Tu ne tueras point », ou tromper son petit ami pour faire comme l’héroïne adultère de « Tu ne convoiteras point la femme d’autrui ».

Quelqu’un me donnerait une petite idée?


* Chez Gino Restaurant
Sorauer Straße 31, 10997 Berlin, Germany
030 6950-6525‎

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