Archives de Tag: Paris

Reine Kiki


Alice Prin, dite Kiki

Ah, Montparnasse!

Kiki était la muse de Man Ray, de Foujita, de Desnos… Elle était tourbillonnante, gironde et sans complexes! C’était les années 20 à Paris, l’époque où les peintres brisaient des chaises dans leur fourneau pour réchauffer les modèles nus et frissonnants.

J’avais, depuis longtemps, très envie de lire la BD Kiki de Montparnasse de Catel & Bocquet. Catel, dessinatrice, nous fait le portrait magnétique de Kiki aux cheveux noirs, tandis que Bocquet, l’homme à la plume, garnit la bouche de la belle avec les mots fleuris des titis de Paris.

Kiki était l’insouciance même, et but son existence jusqu’à la lie. Elle qui fut la Reine de Montparnasse, l’amie des plus grands artistes de ce monde, rencontra son destin tragique de cigale au détour d’une bouteille de trop et d’une cure de désintox ratée. Pour suivre son cercueil, des amis d’autrefois, il n’y eut que le peintre Foujita, ami fidèle jusque dans la déchéance.

Cette bande-dessinée passionnante nous entraîne avec vivacité dans le monde intérieur d’une femme de la bohème, et dans l’univers fantastique des artistes de Montparnasse. Le dessin et la forme sont assez classiques, mais conviennent bien à cette biographie d’une muse. Il est en effet difficile d’imposer un style trop appuyé, lorsque les personnages sont eux-mêmes des peintres dont la patte est connue dans le monde entier : Foujita, Kisling, Duchamp, Man Ray, Soutine, ou des auteurs dont les mots surréalistes et dadaïstes n’ont pas d’égal : Desnos, Breton, Roché, Tzara. A cet égard, Catel et Bocquet font preuve d’une humilité qui sert fort bien leur propos de biographes et de conteurs d’histoires du passé. Le dessin est fidèle à ses modèles célèbres, et le scénario semble parfaitement documenté.

Bonus : le livre est assorti, à la fin, d’une série de courtes biographies des artistes de Montparnasse cités dans la bande dessinée.

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Train de nuit pour Varsovie

Cyril Barrand, « Projet d’une boule de neige souvenir du Palais de la Culture et des Sciences à Varsovie »

Pitié, cette année, pas de cadeaux, pas de rush sur la dinde, pas d’huîtres qui vous envoient directement aux urgences. Pas de sapin clignotant, pas de mauvaise humeur parce que la messe de Noël finit trop tard et le chapon finit trop cuit. Voilà ce que j’ai écrit à mes parents depuis mon exil berlinois.

Pitié, pas de Nouvel An technoïde, qui se termine à 6 heures du matin dans le caniveau, avec la déprime d’avoir une année derrière soi pour horizon. Voilà ce que j’ai dit à mes amis berlinois.

Mais de l’amour, des bulles, des rires, et des voyages. Oui, trois fois oui.

J’étais attablée Chez Gino*, un de mes restos favoris de Berlin, devant une assiette de spätzles divines. J’ai dit à ma chère Madame de : « Viens, cette année, on se casse, juste toi et moi, on part sur les traces de Kieslowski. On se revoit tous ses films à Paris, et puis hop, on file en train pour Varsovie, avec une caméra vidéo et une petite Super 8. Règle du jeu : ne pas parler jusqu’au 31 décembre à minuit« .

Et Madame de, les yeux brillants, pose sa fourchette et rajoute une seconde règle du jeu : « Et on se donne 10 gages à suivre pendant le voyage. 10, selon le Décalogue« . Pour les malheureux qui ne connaissent pas encore cette œuvre magnifique du grand cinéaste polonais, il s’agit d’un film en dix épisodes réalisés par Kieslowski dans les années 80 pour la télévision polonaise. Chaque film correspond à une règle du Décalogue dicté par Dieu à Moïse : Tu honoreras père et mère, Un seul Dieu tu adoreras, etc.

C’était il y a un mois, et je sèche bizarrement devant ma feuille blanche. J’ai beau regarder à nouveau le fameux Dekalog de Kieslowski, je me vois mal envoyer Madame de buter un chauffeur de taxi comme dans l’épisode « Tu ne tueras point », ou tromper son petit ami pour faire comme l’héroïne adultère de « Tu ne convoiteras point la femme d’autrui ».

Quelqu’un me donnerait une petite idée?


* Chez Gino Restaurant
Sorauer Straße 31, 10997 Berlin, Germany
030 6950-6525‎

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Le Pont des Arts

Natacha Régnier dans « Le Pont des Arts » d’Eugène Green (2004)

Connaissez-vous beaucoup de films qu’on puisse dire à la fois drôles, audacieux, intellectuels, émouvants et même métaphysiques?

Le Pont des Arts (2004) d’Eugène Green est peut-être le seul long-métrage que je puisse vraiment ranger dans cette catégorie. C’est l’histoire d’amour impossible d’un jeune homme qui découvre la voix sublime d’une cantatrice – mais celle-ci vient juste de se suicider.

Dès les premières séquences, Green nous impose sa prose à la Rohmer, mais avec beaucoup plus d’humour que ce dernier. Tous les acteurs, presque statiques, égrènent leurs discours très littéraires en faisant toutes les liaisons, même lorsque celles-ci n’ont aucun lieu d’être (« Breton Nest un très grand Técrivain », dit la drôlissime prof de surréalisme de la Sorbonne). C’est dans un Paris très « Quartier Latin-Saint-Germain des Prés » que nous emmène Green, à la fois pour le célébrer (plans magnifiques de la Seine et de ses îles) que pour le tourner en ridicule  : ainsi cette scène, où un célèbre directeur d’acteurs ramasse un gigolo sur un quai. En matière de préliminaires, il lui assène une heure de Phèdre larmoyante en tenue de lumière baroque.

Le petit monde parisien de la musique classique (et plutôt baroque, en l’occurrence), y est dépeint avec une justesse merveilleusement méchante. Denis Podalydès, décidément un grand acteur français (enfin!) incarne un chef de chœur célèbre sans jamais tomber dans la caricature. Ses mimiques, ses petits grognements satisfaits d’homme du monde et ses caprices sont à mourir de rire. Dans des intérieurs fleuris, tendus de soie et de velours, ponctués de meubles Louis XV, les personnages sont mis en lumière comme les figurants d’une peinture de Jean-Baptiste Santerre. C’est dans ces univers calmes et tout imprégnés des notes d’un clavecin céleste que se trament les drames métaphysiques de Pascal et de Sarah, les deux héros du film. Leur âme encagée souffre de ne jamais pouvoir s’élever au-dessus de la matière, par la faute des conventions bourgeoises ou aristocratiques.

La tendre Natacha Régnier offre un visage de madone fascinant au personnage de Sarah. Elle est portée en plus par la voix de Claire Lefilliâtre (voir vidéo ci-dessous), cantatrice baroque qui interprète le Lamento della Ninfa de Monteverdi de manière incomparable. La musique enveloppe le film comme un voile de soie, laissant une inoubliable mélodie dans l’oreille du spectateur.

Osé, le film l’est aussi par ses choix de montage (absence fréquente de raccords) et sa mise en scène quasi-statique. Celle-ci nous pose de cette façon un monde véritablement sclérosé, qui trouve sa seule grâce dans la merveilleuse musique de Monteverdi. Osé aussi parce que Green n’a pas peur des intrusions peu réalistes de l’au-delà dans la vie quotidienne. Une chanteuse kurde croisée la nuit dans la rue, apparition de conte de fées qui parle comme la Reine des Neiges. Sarah, la chanteuse suicidée, qui déclare son amour à Pascal sur le Pont des Arts bien qu’elle ne fasse plus partie de ce monde. »Tout ce qui est beau nous dépasse », dit-elle.

Eugène Green ne croit pas seulement à la réalité d’ici-bas. Ce qui lui permet de faire des films qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce qu’on a l’habitude de trouver au cinéma en France. De quoi mon réconcilier avec cette dernière – et surtout avec Paris. Merci, merci, merci Monsieur Green, et faites encore des films, s’il vous plaît !

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Un pressentiment

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Paris dans les années 30 : Brassaï, « La colonne Morris ».

Les pressentiments régissent mon univers, me fascinent, me passionnent. Et ce, depuis l’enfance. C’est bien pour cela que j’aime tant le cinéma de Kieslowski (voir article ici) qui mieux que quiconque, réalise des films où l’intuition a toute sa place. Aussi mon amie Madame de… m’a-t-elle mis entre les mains un roman d’Emmanuel Bove, Le pressentiment.

On dit d’Emmanuel Bove qu’il est un auteur oublié, et pourtant, je n’ai jamais autant entendu parler de lui qu’en ce moment. A Paris justement, aux « Trois baudets », se donne actuellement une pièce de théâtre musical inspiré du roman Mes amis d’Emmanuel Bove : Victor Bâton. Bove, donc, a écrit Le pressentiment. Drôle de titre, peu en lien avec l’histoire qui s’y déroule. Écrit dans les années 30, ce très court roman relate le choix d’un riche avocat de se retirer de son milieu, de sa famille, de sa profession, pour vivre seul dans un misérable immeuble du 14e arrondissement de Paris. C’est là qu’il se rendra compte, bien malgré lui, qu’on ne se défait jamais de sa condition sociale.

C’est une belle histoire, écrite simplement, et qui sonde le cœur d’un homme qui voudrait n’être qu’homme – et non déterminé par sa naissance ni par sa richesse. En cela plutôt révolutionnaire, Emmanuel Bove fait un triste portrait de plusieurs couches sociales, avec une noirceur étrangement philanthrope.

Pourquoi, alors, ce titre de Pressentiment? Seulement pour cette phrase, à la fin du roman : « Maintenant je comprends beaucoup de choses. Charles devait avoir le pressentiment de sa mort ». Une phrase dite à l’enterrement du héros, par un de ses anciens amis, qui n’a jamais pu comprendre qu’on puisse volontairement vouloir se débarrasser de ses oripeaux sociaux et culturels.

Le livre fut adapté par Jean-Pierre Darroussin au cinéma, en 2006.

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Emmanuel Bove, Le pressentiment, éditions Points, 8,50 euros.

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Vive la réclame

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Savignac, Pot-au-feu Maggi. 1960

Ceux qui me lisent souvent n’auraient sans doute jamais imaginé que je puisse donner un titre pareil à l’un de mes billets. Mais c’est la découverte d’un grand artiste de la publicité qui m’a fait basculer du côté obscur des forces libérales.

Mon amoureux se baladait hier, le nez au vent, dans Paris, et buta soudain dans un carton de vieux bouquins laissés au bon vouloir des passants. Il en rapporta un exemplaire d’un tout petit livre de poche (éditions Point Virgule, 1989) sentant le renfermé et les pages jaunies, Savignac, L’affiche de A à Z. Mon chéri berlinois venait de découvrir, émerveillé, la grâce enfantine du plus grand affichiste français, « et sans doute, en pesant bien les mots, le plus grand affichiste du monde », souligne Alain Weill dans sa préface.

L’affiche de A à Z, parce que Savignac, dans cet opus, commente ses affiches par un alphabet écrit à la main comme par un enfant pas sage : « Oeil : l’essentiel n’est pas de taper dans l’oeil du voisin, c’est de ne pas mettre le doigt dans le sien ». « Idée : le sel de l’affiche! C’est elle qui la rend vivante, communicative et quelquefois inoubliable. L’idée, c’est l’œuf de Colomb ».

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Savignac, Monsavon au lait. 1949

Je connaissais, comme tout le monde, la célèbre vache rose Monsavon, dont les pis fabriquent directement une savonnette au lait. Mais ce que livre minuscule m’a appris, c’est que Savignac, avec son trait qui rappelle les gribouillis d’enfants, ses couleurs primaires et sa bonne humeur flagrante, avait tout compris au pouvoir de l’image. Dans les années 60 déjà, le talent de Savignac annonçait – hélas – la simplification extrême du message publicitaire, nécessaire à tout bon matraquage médiatique.

Chez Savignac, en effet, le produit de l’annonceur est mis en avant, intégré complètement au processus graphique, et non rajouté à la dernière minute comme cela se faisait souvent encore dans les années 50. Le produit est roi, prend toute la place de l’affiche, l’être humain (le futur « consommateur ») devient un visage bonhomme et impossible à identifier : le visage de celui qui consommera bientôt en masse.

Mais là où les publicités actuelles cherchent à frapper des cibles toujours plus précises grâce aux nouveaux outils marketing, l’affiche de Savignac, elle, se contente de vendre un produit avec humour et légèreté. On sent que l’annonceur du temps de Savignac (des années 50 à 80) s’est laissé séduire par la force simple de ses dessins, et lui laisse une marge de manœuvre qui aujourd’hui paraît impensable. Par exemple ce boeuf Maggi coupé en deux, qui regarde son derrière cuire dans du bouillon avec délectation : l’affiche ferait bondir Brigitte Bardot et les mamans horrifiées pour les yeux de leurs bambins aujourd’hui. Et pourtant, elle est tout bonnement hilarante.

Pour moi, Savignac incarne véritablement la fraîcheur de l’humour français, sa bonhommie, son petit rire moqueur mais attendri sur les travers des autres, leurs absurdités, leurs bêtises enfantines. Je ne sais pas si ce petit livre délicieux est encore en vente, mais si c’est le cas, je vous le recommande…

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Il faut bien rire un peu

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Pardon pour mon absence impardonnable,

Pardon pour tous mes silences,

Pardon pour ces photos,

Quand on travaille beaucoup, parfois, on perd la boule,

Ceux qui veulent bien me pardonner peuvent voter face aux mérites comparés de ces deux élégantes publicités photographiées par mes soins dans le métro berlinois (première photo) et parisien (seconde photo).

Je suis en plein tournage, montage, écriture, blablablabla, et non en vacances comme l’insinuait malicieusement notre amie Cécile … :-)

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Toujours le même fantasme

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L’auteur dramatique Frédéric Aspisi.

Un viol, qu’un type, dans son lit, prépare mentalement, très minutieusement, afin de dérouler dans sa tête le film parfait d’un fantasme éternel.

Il y a des briques rouges noircies de gaz d’échappement,
c’est les années quatre-vingt,
c’est un film sur la danse et elle est latine et catholique – tous les indiens sont morts il y a déjà bien longtemps.
Elle a envie de réussir,
il faut qu’elle en veuille pour en avoir,
c’est un viol, tout le monde doit y trouver son compte.

Et ce viol, justement, cet acte tabou, honteux, misérable, affreux, doit le mener à la jouissance, tout en passant par les méandres d’un procès en esprit, occasion publique d’une guerre des sexes.

Brune et ses gencives sont brunes tout autant – on les voie quand elle rit, quand elle retrousse ses lèvres -,
mais non pas brune de tabac mais brune d’humus,
brune d’hommes,
– une femme faite d’hommes, songez un peu ! –
assise, trônant dans un fauteuil de velours vert,
moiré,
précisément comme toujours,
avec les cheveux droits de la justice,
alors que la jeune fille américaine les avait bouclés.
Et le procès sera aussi précis que le viol.

Le type, donc, prépare son viol. Il a la parole, le micro, même. Et puis soudain, cette fille, qui noie le type dans un déluge de questions.

Que direz-vous à l’enfant né du viol ? Qu’en ferez-vous ? Qu’il soit ou non consenti, que ferez-vous face à l’enfant ? Lui direz-vous à quel point il fût désiré, quel genre de désir l’a engendré ?

Toujours le même fantasme est une pièce de théâtre de Frédéric Aspisi publiée aux éditions Christophe Chomant. Elle sera bientôt portée sur scène par l’auteur, au Théâtre de la Bastille à Paris, à l’occasion du festival TRANS en juin 2009.

L’audace du sujet – le viol – trouve en la plume de Frédéric Aspisi un mode d’expression idéal ; la crudité du thème est magnifiquement contrebalancée par le rythme souple de la prose, et par une langue soutenue mais sans fioritures. Aspisi se tient en funambule au dessus du gouffre de la vulgarité et du cliché, sans jamais déraper. Casse-gueule? Oui. Mais, grâce au filet d’humour que l’auteur a su créer pour cette pièce osée, Toujours le même fantasme reste un plaisir de lecture, une balade du côté obscur de la force… avec un petit rire sardonique pas désagréable au fond de la gorge.

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Toujours le même fantasme, jamais le même spectacle : une proposition aléatoire de Frédéric Aspisi ayant pour thème le viol comme moteur de l’écriture.
Spectacle créé en plusieurs étapes entre juillet 2007 et juillet 2008 entre « ON n’arrête pas le théâtre » (07 et 08) à L’étoile du nord (Paris 18) et « Labomatic theâtre 08 » à La Ferme du Buisson (Noisiel 77)

Les 19 et 20 juin à 21h30 ; le 21 juin à 19h30, Théâtre de la Bastille, Paris

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