Archives de Tag: peinture

Reine Kiki


Alice Prin, dite Kiki

Ah, Montparnasse!

Kiki était la muse de Man Ray, de Foujita, de Desnos… Elle était tourbillonnante, gironde et sans complexes! C’était les années 20 à Paris, l’époque où les peintres brisaient des chaises dans leur fourneau pour réchauffer les modèles nus et frissonnants.

J’avais, depuis longtemps, très envie de lire la BD Kiki de Montparnasse de Catel & Bocquet. Catel, dessinatrice, nous fait le portrait magnétique de Kiki aux cheveux noirs, tandis que Bocquet, l’homme à la plume, garnit la bouche de la belle avec les mots fleuris des titis de Paris.

Kiki était l’insouciance même, et but son existence jusqu’à la lie. Elle qui fut la Reine de Montparnasse, l’amie des plus grands artistes de ce monde, rencontra son destin tragique de cigale au détour d’une bouteille de trop et d’une cure de désintox ratée. Pour suivre son cercueil, des amis d’autrefois, il n’y eut que le peintre Foujita, ami fidèle jusque dans la déchéance.

Cette bande-dessinée passionnante nous entraîne avec vivacité dans le monde intérieur d’une femme de la bohème, et dans l’univers fantastique des artistes de Montparnasse. Le dessin et la forme sont assez classiques, mais conviennent bien à cette biographie d’une muse. Il est en effet difficile d’imposer un style trop appuyé, lorsque les personnages sont eux-mêmes des peintres dont la patte est connue dans le monde entier : Foujita, Kisling, Duchamp, Man Ray, Soutine, ou des auteurs dont les mots surréalistes et dadaïstes n’ont pas d’égal : Desnos, Breton, Roché, Tzara. A cet égard, Catel et Bocquet font preuve d’une humilité qui sert fort bien leur propos de biographes et de conteurs d’histoires du passé. Le dessin est fidèle à ses modèles célèbres, et le scénario semble parfaitement documenté.

Bonus : le livre est assorti, à la fin, d’une série de courtes biographies des artistes de Montparnasse cités dans la bande dessinée.

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Cracovie – deux artisans du divin

Stanislaw Wyspianski, Autoportrait, 1903

Carnet de voyage polonais, feuillet n°5.

Jeudi 7 janvier 2010, Cracovie.

Oh, craquante Cracovie! C’est l’hiver, des tonneaux entiers de flocons se déversent des nuages. Pourtant! Ici, dans les adorables rues de la capitale de la Petite Pologne, j’ai l’impression que le soleil s’est introduit partout, que tout rayonne! Les Cracoviens sont beaux comme leur ville. Ils sourient – fait rare d’après mon expérience varsovienne. Et ils parlent tous un peu d’anglais. Cracovie est une perle d’élégance. Une aristo épicurienne.

La place centrale, avec ses maisons aux façades jaunes, brunes ou roses, est merveilleuse. L’église qui s’y trouve s’appelle Notre-Dame Sainte-Marie. Elle abrite l’une des œuvres d’art les plus époustouflantes que j’aie jamais vues de ma vie, le retable de Veit Stoss.

Seul, absolument seul, Veit Stoss a sculpté un retable monumental dédié à la Vierge, à la fin du XVe siècle. Les saints et les anges, encadrant Marie, sont tous gigantesques, vêtus de draps d’or éclatants. Chaque mouvement de drapé est sculpté avec une maîtrise fascinante. Tout autour, des peintures murales rayonnent de couleur et de motifs floraux ; le haut plafond de l’église gothique est d’un indigo formidable, parsemé d’étoiles d’or ; les vitraux, hauts et minces, éclatent dans des tons oranges et jaunes.

Véritablement, on ne sait où poser les yeux devant tant de beauté. Le plus incroyable, c’est que cette profusion de sublime est parfaitement ordonnée. A l’image d’un monde parfait, créé par Dieu, à la fois incroyablement multiple, et réglé comme une mécanique parfaite. Mais cette église, me dis-je aussi, est la maison d’un roi. En aucun cas, celle de Dieu, ni celle du peuple. Ce n’est pas le sanctuaire où le croyant peut se réjouir de faire partie de la Création. Il ne peut que lever les yeux sur l’écrasante grandeur qui le dépasse. Ce qu’on lui demande d’adorer, c’est le pouvoir, pas Dieu. (Et le Vatican, me dis-je, poursuit cette hérésie aujourd’hui encore. Je préfère me recueillir dans la rue Prozna, même s’il y fait froid.)

Mais Cracovie a le don de la contradiction heureuse. Au moment où, aveuglée par la beauté du retable de Veit Stoss, je me sens toute petite et misérable, je tombe sur une carte postale. Un visage comme illuminé par la grâce : quelques traits de pastel, des yeux de feu mangés par une vie spirituelle intense, une tête pâle en lame de couteau. Stanislas Wyspianski, autoportrait. Qui est ce peintre? Je suis saisie. Qui est-ce? Qui est-ce?

Il a un musée rien qu’à lui, à Cracovie. Haletant dans la neige qui ne cesse de tomber, je m’y rends presque en courant. Ce portrait! Depuis si longtemps, je baille dans les musées et les galeries, et là, sur une carte postale, ce visage, cette vie ! Le musée est magnifique, installé dans une maison Art Nouveau. J’apprends que le peintre est l’un des plus grands artistes polonais. Il était aussi écrivain, dramaturge, décorateur dans la veine Art Nouveau, et… graphiste. Il inventa sa propre police de caractères ! La peinture de Wyspianski, ses pastels et ses dessins, sont tous colorés en transparence. Le trait est souple, voire ondoyant, et rappelle un Van Gogh, surtout dans ses paysages. Les deux peintres sont d’ailleurs contemporains. Wyspianski est né en 1869.

Le peintre polonais s’est beaucoup attaché à représenter sa famille. Dans son travail transparaît l’amour qu’il porte à sa femme et à ses enfants. Sans flatterie aucune, mais avec une attention protectrice, il étudie les expressions spontanées de sa petite Helenka, sa fille aînée, à moitié endormie, les yeux pâles et lourds, la tignasse en broussaille comme une auréole autour de la tête rose et douce, la bouche, entrouverte, présente. Ses fils adolescents, boudeurs, au-dessus d’une assiette de soupe. Comment fait Wyspianski pour saisir ces expressions au vol, avec un crayon seulement, là où l’homme du XXe siècle aurait saisi un appareil photo?

Wyspianski n’était pas polonais pour rien, il était évidemment catholique convaincu. Mais sa peinture religieuse n’a rien à voir avec les représentations grandioses du retable de Veit Stoss. Wyspianski peignit lui aussi des décorations d’église. Anges et saints y sont souples, humains, et possèdent cette même transparence charnelle que les portraits familiaux du peintre.

Je dois laisser la merveilleuse Cracovie. J’emporte la carte postale, l’autoportrait de Wyspianski. Le beau Stanislas voyage dans mon carnet de notes, avec ses yeux perçants, son regard bouillant de visionnaire ascétique et philanthrope.

Je suis triste de quitter la ville, mais celle-ci semble me faire un clin d’œil… sous la forme d’un tunnel.

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La peinture fait résonner l’idée

Paris-Berlin, par Internet

La Fernsehturm de Berlin

En juillet, vous vous en souvenez peut-être, j’avais interviewé Bill, un peintre américain, à la terrasse d’un café parisien.

Vous savez aussi peut-être que pour moi, ce blog est une sorte d’adaptation des lignes artistiques qui m’influencent le plus : le jeu des hasards et des correspondances, de Baudelaire à Sophie Calle, en passant par Edgar Allan Poe ou encore Paul Auster.





Or, Bill, ma deuxième « victime » interviewée pour les besoins de ce blog, m’a fait une belle surprise en matière de jeu de correspondances.





Fasciné par ce cliché de la photographe américaine Evelyn Hornstein pour le « New York Times » (qui, il faut le souligner, est véritablement troublante), il en a fait une toile que je trouve particulièrement vivante.




La photo d’Evelyn Hornstein pour le « New York Times » du 16 août 2007


L’interprétation de Bill

La photo d’Evelyn Hornstein représente des ouvriers du port de Mombasa, au Kenya, qui pelletent du blé en provenance du Texas, déchargé de la cale d’un cargo américain.





Voilà ce qu’en dit Bill :


« The imagery is so powerful and speaks to the exploitation and contradictions of this historical time. The angular geometry of the upper world looking down on the forgotten people in the dust, grit and futility of the lower world–the cargo hold. Dante meets Kubrick in Noah’s abandoned ark. »

Traduction :
« L’impact de cette image est extrêmement puissant et souligne l’exploitation et les contradictions de notre temps. La géométrie angulaire du monde supérieur surplombant les être oubliés dans la poussière, le sable et la futilité du monde inférieur : la cale du cargo. Dante rencontre Kubrick dans l’Arche de Noé abandonnée« .



Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais pour moi, si belle que soit la photo originale, la peinture de Bill fait encore bien plus résonner l’idée

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