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A bientôt, Varsovie!

Carnet de voyage polonais, feuillet n°6.

Vendredi 7 janvier 2010, gare de Varsovie.

Voici mes dernières heures dans la ville de mon bien-aimé cinéaste Krzysztof Kieslowksi.

Ce matin, au moment d’acheter mon billet de tram pour aller à la gare, je me suis rendue dans une petite boutique au pied de l’appartement que l’on m’a prêté. Je demande en anglais à la vendeuse, une fausse blonde dodue, si elle peut me vendre un ticket de transport. L’amène bonne femme, sans me regarder, range ses piles de journaux et me répond tout simplement, d’une voix forte : NO. Interloquée – car c’est un local spécialisé dans la vente de tickets de transports – je reste sur place, me disant qu’elle a voulu signifier quelque chose de mystérieux que je n’aurais pas bien compris. Je souris. NO TICKET ! crie alors la goujate, et elle me désigne la sortie de la main.

Je sors en titubant. Ce serait donc… de la xénophobie? du… racisme? Peut-être, peut-être pas. Mais ce n’est pas la première fois que je me fais rembarrer pour avoir osé parler anglais. Souvenez-vous, chers lecteurs, de mes mésaventures à la gare. Je comprends mieux pourquoi Kieslowski disait : « J’en veux beaucoup à ce pays : j’y suis né et je ne saurai jamais le quitter ». Monsieur K n’aimait pas beaucoup la Pologne et pourtant il aurait voulu l’aimer.

La culture polonaise me fascine depuis l’enfance, parce que j’ai grandi avec une polonaise, une sœur de cœur. C’est elle qui m’a fait découvrir les films de Kieslowski. Mais mon voyage polonais m’amène à faire ce triste constat : le sourire et la politesse ne sont pas le plumage ni le ramage coutumiers des Polonais. C’est comme ça. Je pense que le même voyage en Espagne ou en Italie eût été différent. Ici, personne ne s’intéresse à moi, personne ne me demande d’où je viens ni pourquoi je voyage seule avec un carnet de notes et une caméra. En Grèce, j’aurais été assaillie de questions!

Je comprends soudain mieux, aussi, comment les étrangers en vadrouille peuvent se sentir parfois à Paris. Une fois, j’ai emmené des amis américains dans un bistro de l’île Saint-Louis. Le serveur nous a fait comprendre que si on mettait plus de 10 minutes à choisir nos plats (parce que j’étais obligée de traduire le menu), on pouvait aller voir ailleurs. C’est ce qu’on a fait, évidemment. La gentille quinquagénaire américaine que je promenais s’est mise à pleurer. « I was so much in love with France before I came here! » me dit-elle. « Everybody hates us! »

Pour mon dernier jour, je retourne chez A. Blikle pour manger mon dernier beignet à la rose. Au passage, je me rends à l’American Bookstore* pour acheter de quoi lire sur mon trajet du retour. Je choisis Blonde, le roman célèbre de Joyce Carol Oates, que j’avais toujours eu envie de découvrir. Bien m’en a pris : ce livre est une bombe nucléaire. J’y reviendrai.

Je déambule un peu dans les rues avant de me rendre à la gare. La gare… c’est justement le titre (Dworzec en polonais) et le sujet d’un splendide court-métrage documentaire de Kieslowski, réalisé en 1980. Essayez de vous le procurer, c’est l’un des meilleurs court-métrages que j’aie vu de ma vie, tout bonnement. Je pense à tous les films de mon cinéaste préféré, je pense à tous ces acteurs qui ont foulé ces pavés, je pense aux amis de Kieslowski, les cinéastes Agnieszka Holland et Krzysztof Zanussi, le musicien Zbigniew Preisner, son co-scénariste Krzysztof Piesiewicz. Le grand réalisateur est mort, mais eux sont tous en vie. Peut-être les ai-je croisés sans les reconnaître dans les rues de Varsovie?

A bientôt, Monsieur K…

Retour à Berlin, et fin de ce carnet de voyage polonais. Dans mon lit berlinois, une nuit, je fais un rêve merveilleux. Je me promène dans les rues enneigées de Varsovie en suivant les rails du tram lorsqu’un homme m’aborde. Il me propose de poursuivre la balade avec lui. Peu à peu, son visage me semble familier. Je lui dis que je le reconnais. Qu’il est Monsieur K. L’homme acquiesce, sincère, touché. Nous parlons de ses films. Je lui raconte des anecdotes de sa vie que j’ai lues dans ses biographies. « C’est magnifique, me dit-il. Ainsi, tu te souviendras toujours de ces détails que j’avais oublié. Tu es un petit morceau de ma mémoire. Maintenant, je dois te laisser. »

Monsieur K. a disparu dans les vapeurs de mon rêve et je me suis réveillée, comme en grâce, pour secouer mon amoureux et lui dire : tu sais, je crois que j’ai envie de raconter une histoire… l’histoire d’une voyageuse amoureuse d’un cinéaste disparu depuis longtemps…

* American Bookstore,

Nowy Świat 61, Warszawa

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Cracovie – deux artisans du divin

Stanislaw Wyspianski, Autoportrait, 1903

Carnet de voyage polonais, feuillet n°5.

Jeudi 7 janvier 2010, Cracovie.

Oh, craquante Cracovie! C’est l’hiver, des tonneaux entiers de flocons se déversent des nuages. Pourtant! Ici, dans les adorables rues de la capitale de la Petite Pologne, j’ai l’impression que le soleil s’est introduit partout, que tout rayonne! Les Cracoviens sont beaux comme leur ville. Ils sourient – fait rare d’après mon expérience varsovienne. Et ils parlent tous un peu d’anglais. Cracovie est une perle d’élégance. Une aristo épicurienne.

La place centrale, avec ses maisons aux façades jaunes, brunes ou roses, est merveilleuse. L’église qui s’y trouve s’appelle Notre-Dame Sainte-Marie. Elle abrite l’une des œuvres d’art les plus époustouflantes que j’aie jamais vues de ma vie, le retable de Veit Stoss.

Seul, absolument seul, Veit Stoss a sculpté un retable monumental dédié à la Vierge, à la fin du XVe siècle. Les saints et les anges, encadrant Marie, sont tous gigantesques, vêtus de draps d’or éclatants. Chaque mouvement de drapé est sculpté avec une maîtrise fascinante. Tout autour, des peintures murales rayonnent de couleur et de motifs floraux ; le haut plafond de l’église gothique est d’un indigo formidable, parsemé d’étoiles d’or ; les vitraux, hauts et minces, éclatent dans des tons oranges et jaunes.

Véritablement, on ne sait où poser les yeux devant tant de beauté. Le plus incroyable, c’est que cette profusion de sublime est parfaitement ordonnée. A l’image d’un monde parfait, créé par Dieu, à la fois incroyablement multiple, et réglé comme une mécanique parfaite. Mais cette église, me dis-je aussi, est la maison d’un roi. En aucun cas, celle de Dieu, ni celle du peuple. Ce n’est pas le sanctuaire où le croyant peut se réjouir de faire partie de la Création. Il ne peut que lever les yeux sur l’écrasante grandeur qui le dépasse. Ce qu’on lui demande d’adorer, c’est le pouvoir, pas Dieu. (Et le Vatican, me dis-je, poursuit cette hérésie aujourd’hui encore. Je préfère me recueillir dans la rue Prozna, même s’il y fait froid.)

Mais Cracovie a le don de la contradiction heureuse. Au moment où, aveuglée par la beauté du retable de Veit Stoss, je me sens toute petite et misérable, je tombe sur une carte postale. Un visage comme illuminé par la grâce : quelques traits de pastel, des yeux de feu mangés par une vie spirituelle intense, une tête pâle en lame de couteau. Stanislas Wyspianski, autoportrait. Qui est ce peintre? Je suis saisie. Qui est-ce? Qui est-ce?

Il a un musée rien qu’à lui, à Cracovie. Haletant dans la neige qui ne cesse de tomber, je m’y rends presque en courant. Ce portrait! Depuis si longtemps, je baille dans les musées et les galeries, et là, sur une carte postale, ce visage, cette vie ! Le musée est magnifique, installé dans une maison Art Nouveau. J’apprends que le peintre est l’un des plus grands artistes polonais. Il était aussi écrivain, dramaturge, décorateur dans la veine Art Nouveau, et… graphiste. Il inventa sa propre police de caractères ! La peinture de Wyspianski, ses pastels et ses dessins, sont tous colorés en transparence. Le trait est souple, voire ondoyant, et rappelle un Van Gogh, surtout dans ses paysages. Les deux peintres sont d’ailleurs contemporains. Wyspianski est né en 1869.

Le peintre polonais s’est beaucoup attaché à représenter sa famille. Dans son travail transparaît l’amour qu’il porte à sa femme et à ses enfants. Sans flatterie aucune, mais avec une attention protectrice, il étudie les expressions spontanées de sa petite Helenka, sa fille aînée, à moitié endormie, les yeux pâles et lourds, la tignasse en broussaille comme une auréole autour de la tête rose et douce, la bouche, entrouverte, présente. Ses fils adolescents, boudeurs, au-dessus d’une assiette de soupe. Comment fait Wyspianski pour saisir ces expressions au vol, avec un crayon seulement, là où l’homme du XXe siècle aurait saisi un appareil photo?

Wyspianski n’était pas polonais pour rien, il était évidemment catholique convaincu. Mais sa peinture religieuse n’a rien à voir avec les représentations grandioses du retable de Veit Stoss. Wyspianski peignit lui aussi des décorations d’église. Anges et saints y sont souples, humains, et possèdent cette même transparence charnelle que les portraits familiaux du peintre.

Je dois laisser la merveilleuse Cracovie. J’emporte la carte postale, l’autoportrait de Wyspianski. Le beau Stanislas voyage dans mon carnet de notes, avec ses yeux perçants, son regard bouillant de visionnaire ascétique et philanthrope.

Je suis triste de quitter la ville, mais celle-ci semble me faire un clin d’œil… sous la forme d’un tunnel.

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Fotoplastikon

Belle entre les belles : Grazyna Szapolowska, dans « Brève histoire d’amour » de Kieslowski (1988)

Carnet de voyage polonais, feuillet n°4.

Mercredi 6 janvier 2010, Varsovie.

Au premier plan, un homme et une femme. Beaux, la trentaine. Hollywoodiens. Elle, Jane Russel. Lui, Cary Grant ? Il dit quelque chose à l’oreille de « Jane Russel », qui, elle, se tourne de trois quarts vers le spectateur. Ils semblent se moquer sérieusement de l’hideuse construction qui se termine en arrière-plan : le Palais de la Culture de Varsovie, un monstre de pierre commandé par Staline, alors que la ville manque cruellement de logements. Nous sommes au milieu des années 50. Nos Jane Russel et Cary Grant polonais sont jeunes, beaux – la guerre ne les a pas détruits. Lui, il aurait pu mourir au front – elle, sous les bombardements. Mais ils sont là, vivants, et ils se moquent de la mégalomanie communiste sur cette photo en noir et blanc.

Le Fotoplastikon est une pure merveille. Un trésor qui n’existe qu’à Varsovie. C’est l’ancêtre du cinéma. Une rotonde de projection de photos stéréoscopiques. Cette machine en bois date de 1905. La jeune femme rondouillette et souriante qui tient le lieu me dit, dans un anglais haché, qu’il s’agit bien de la machine originale. Le seul exemplaire au monde – miraculeusement préservé de l’histoire tourmentée de Varsovie!  En s’installant sur un petit tabouret, on regarde à travers des trous percés dans le bois des photos de Varsovie depuis le 19e siècle jusqu’à aujourd’hui. Phénoménal!

Sur une autre très jolie photo, celle-là datant de mai 2009, défilent des majorettes en jupette rouge. Tout devant, une adolescente de seize ans, châtain et svelte dans son minuscule costume de majorette, regarde le photographe. Et elle se moque, elle aussi. En coin. La lèvre relevée à droite, dans un sourire puissamment ironique. « Je suis la plus belle des majorettes. Rien ne peut me vaincre ». Cette jeune fille, pour moi, incarne la Pologne relevée. Celle qui ramassait les décombres de la vieille ville, et rebâtissait tout à l’identique, après la Seconde Guerre Mondiale.

Si cette jeune fille avait huit ans, alors elle serait l’adorable enfant  en robe courte que l’on voit sur une autre photo du Fotoplastikon. De dos, la petite fille plante une pelle dans un tas de ruines sur la place de la vieille ville, juste après la guerre. La place n’est plus qu’une ligne d’horizon. L’enfant travaille déjà à la reconstruction. Huit ans à peine, et déjà les manches retroussées.

La Pologne est une sacrée bonne femme. Elle n’a pas froid aux yeux. Ce n’est pas pour rien que Varsovie a choisi pour emblème une sirène armée d’un bouclier. Sa statue se trouve, petite et gracieuse, sur la place de la vieille ville. Plus loin dans la ville, les communistes en ont bâti une autre version, musculeuse,  héroïque et monumentale. Sexys et combatives sont les Polonaises. Par -20 degrés, elles affrontent le froid en minijupe et doudoune ceinturée.

Il neige tant que mes pieds s’enfoncent dans la poudreuse. Je me réfugie dans un adorable salon de thé tenu par deux blondes bavardes et gracieuses. L’endroit s’appelle Belle époque*, il est parfaitement féérique. Les murs sont rose pâle et vieux rose, les tables recouvertes de napperons en dentelle, partout traînent des chapeaux à voilette dignes de la Reine Mère. Ce lieu serait un rêve pour petite fille anglaise, qui jouerait à recevoir pour le thé comme sa grand-mère. Je me réchauffe avec un shoot de calories maximal : un gâteau maison aux noix et à la crème pralinée – bien plus gros que mon estomac. Avec ça, un cappucino qui bat les records du sublime, à la cannelle et au gingembre.

Passablement anéantie par la dose de sucre que je viens de m’injecter, je lève les yeux sur les photos de stars du passé qui couvrent les murs. Bardot, Dietrich et Garbo se disputent le rôle de la plus canon de toutes. Mais la plus belle, la voilà. Sous mes yeux, une photo dédicacée de sa propre main : Grazyna Szapolowska, la sublime actrice de Brève histoire d’amour et de Sans fin de Kieslowski.

L’ombre du grand cinéaste plane toujours sur Varsovie. Je le savais bien! Je digère en souriant. Le destin est bien fait. Peut-être même, me dis-je avec excitation, suis-je assise à l’endroit même où Grazyna a posé ses fesses ? Oh! Cela me rend heureuse. Je commande un deuxième cappucino et je le bois à la santé de Grazyna.

Dans le prochain billet, je vous emmène à Cracovie, à la rencontre d’un très grand artiste…

* Café Gallery Belle Epoque

Freta 18, 00-227 Varsovie, Pologne

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Rue des âmes, Varsovie

Rue Prozna, Varsovie

Carnet de voyage polonais, feuillet n°3.

Mardi 5 janvier 2010, Varsovie.

J’ai promis dans le dernier billet de vous raconter pourquoi les vieilles dames de Varsovie sont la perle de la capitale polonaise. C’est parce qu’elles sont de véritables poèmes. Elles portent des lunettes improbables, des petits hauts trop serrés imprimés léopard, de grands pulls tout doux aux couleurs pastels. Elles fument des Marlboro Light – à leur âge! Elles ont des chapeaux cloche en mohair blanc ou rose bébé. Elles traversent la rue avec une canne, dont elles se servent comme pic à glace sur les trottoirs gelés, avançant bravement comme de petites alpinistes duveteuses dans les larges avenues de Varsovie.

Au très chic café A.Blikle*, dans la rue Nowy Swiat, on mange le dessert le plus féminin qui soit, le paczek. Un beignet léger, glacé au sucre sur le dessus, et fourré à la crème de rose. C’est comme une explosion de parfum rétro et poudré dans la bouche, lorsque l’on attaque le coeur du beignet. Deux vieilles dames se penchent au-dessus de leurs paczek et de leur tasse de thé, pour se raconter, en souriant avec ironie, des histoires qui semblent terriblement croustillantes.

Après ce délicieux (et bourgeois) beignet à la rose, je me rends sur les traces du ghetto juif de Varsovie.  Créé en 1940 pour y parquer littéralement tous les Juifs de la ville (380 000 personnes) il était entouré par 18 km de murs, en plein cœur de la ville, et ce jusqu’à sa destruction en 1943. C’est là qu’ont vécu, dans des conditions de grande pauvreté, des familles entassées les unes sur les autres, avant d’être quasiment intégralement déportées par les Nazis vers le camp de Treblinka II en 1942.

Du célèbre ghetto de Varsovie, il ne reste rien, si ce n’est la petite rue Prozna. Deux simples rangées d’immeubles de brique rouge, complètement délabrés, soutenus par des échafaudages. Une fondation américaine, la Jewish Renaissance Foundation, les a rachetés pour les rénover. Heureusement. Car ces bâtiments ont une âme. Lépreux, écorchés, ils semblent gémir encore de la perte de leurs habitants.

C’est sans doute la fondation américaine qui a accroché à leurs façades les photos jaunies et agrandies de ceux qui, j’imagine, vivaient là. Des petites filles aux longs cheveux ondulés, des femmes à la mèche crantée, des hommes rasés de près et droits comme des « i » semblent me regarder avec compassion depuis un ciel éternel. Je reste comme en prière sous leurs effigies palpitantes, paralysée d’émotion. Pas juive, et tout à coup, pourtant…

Je rentre dans une cour d’immeuble, miraculeusement préservée des bombardements des années 40. Des gens vivent donc encore là! me dis-je en voyant une femme blonde de quarante ans faire la cuisine au premier étage. Quel contraste saisissant offrait la vision de cette femme à la vie simple et moderne, dans la tristesse infinie des immeubles rouges tout autour.

La petite rue Prozna n’est rien, à peine 500 mètres, à peine quatre immeubles et quatre portes cochères en ruines… elle est cependant aussi belle et déchirante que la musique yiddish, elle a le charme douloureux d’une immense lamentation. La rue Prozna chante au cœur de Varsovie. Elle raconte tout aussi bien l’insoutenable injustice faite aux Juifs que les images d’Auschwitz. Parce que, dans la rue Prozna, on peut encore imaginer la vie de tous les jours. La famille, le travail, la cuisine, l’amour. Ce sont les traces d’une vie quotidienne fauchée dans sa fleur, qui frappent violemment l’imagination.

La rue Prozna, 500 mètres à peine? Mais cela valait bien la peine de faire 516 kilomètres pour la voir de près. Pour en respirer l’âme – les âmes. Inoubliables. Et qu’il ne faut pas oublier.

*Café A.Blikle

Nowy Świat 35, Warszawa

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– Do you speak English? – Nie !

Le sinistre Palais de la Culture, à Varsovie.

Carnet de voyage polonais, feuillet n°3.

Mardi 5 janvier 2010, Varsovie

J’ai beaucoup marché. Dans la vieille ville d’abord. Reproduite à l’identique après que la ville ait été rasée à 80%, la vieille ville de Varsovie est un exploit, une façon de faire la nique au destin. Même si la peinture trompe-l’oeil s’écaille déjà sur les façades des immeubles, découvrant des murs de brique sous leur déguisement. L’inscription de Varsovie au Patrimoine mondial de l’UNESCO est méritée. Cette reconstruction est une belle preuve du courage tant vanté des Polonais.

Il neige, et des nuées d’enfants en sortie de classe pépient dans les rues. Je rentre dans une église. Une vieille dame prie à genoux devant une énorme grille de fer forgé. On ne peut pas parcourir l’église, elle est « fermée ». On ne peut que rester derrière cette grille pour contempler une demi-douzaine de sapins de Noël clignotants, et une énorme Vierge en stuc, toute de bleu ciel vêtue.

Je quitte la vieille ville et atteint Nowy Swiat, littéralement « le nouveau monde » : l’avenue principale de Varsovie, qui me fait penser à la Perspective Nevski des Nouvelles de Saint-Pétersbourg de Gogol. Chic et occidentale, cette longue rue arbore des magasins de vêtements de luxe (Max Mara, Wolford) et des ribambelles de cafés sans âme.

Dans un froid mordant, je poursuis ma marche jusqu’au fameux Palais de la Culture érigé par Staline. Une verrue. Un énorme bâtiment crénelé, bâti entre 1952 et 1955. La décoration intérieure est bien dans la veine monumentale soviétique, en marbre gris et rose, froid, inhumain. En attendant l’ascenseur qui grimpe au 30e étage, je constate un sifflement singulier, un bruit de film de science-fiction, comme si une navette spatiale approchait. Cela ajoute encore à l’étrangeté lunaire du lieu. Je comprends enfin qu’il s’agit du bruit des va-et-vient des treize ascenseurs du « palais ».

Panorama décevant. Le brouillard nimbe Varsovie d’une tristesse encore plus pesante. Un énorme grillage prévient des chutes et des suicides. Pas étonnant qu’on ait envie de se jeter dans le vide quand on voit ça, me dis-je furtivement, avant de fuir ce lieu bizarre.

J’ai pour projet de me rendre à Cracovie, puis à Vilnius, en Lituanie, qui n’est qu’à 8 heures de train environ. Je me rends donc à la gare de Varsovie pour acheter mon billet. Tout y est écrit en polonais, et les panneaux semblent dater des années 70 ; je reconnais l’ambiance du très beau court-métrage documentaire Dworzec (« La gare ») de Kieslowski. Je m’approche d’un guichet.

– Do you speak English?

– Nie, (« niè » en phonétique, c’est-à-dire « non », bien évidemment), me répond la vendeuse quiquagénaire d’un air las.

– Aller – Cracovie – jeudi – matin, dis-je péniblement, mettant bout à bout quelques mots de polonais, piqués dans le lexique du guide du Routard.

La vendeuse panique derrière ses lunettes à monture seventies. Elle brandit une feuille plastifiée avec des colonnes de chiffres à virgule, et des mots pas tellement éloignés de l’alphabet japonais pour moi.

– No, no, I don’t want the prices, m’écriè-je, give me the timetable!

Un homme d’affaires vole à mon secours. Gentleman, comme le sont souvent les hommes en Pologne. Mais pressé, sans sourire, il me commande un billet aller-retour pour Cracovie, puis disparaît.

Je me dirige ensuite vers la caisse internationale pour acheter le billet pour Vilnius.

– Do you speak English?

– Nie.

(Palsambleu. C’est la caisse internationale, c’est la gare d’une capitale européenne et ils ne parlent pas un mot d’anglais. Je vais les étrangler).

La vendeuse voit une lueur de folie meurtrière dans mes yeux. Elle dit négligemment :

– Oh, yes, maybe, a little. I can try.

– I would like to go to Vilnius on Friday, please.

La caissière prend un bout de papier minuscule, et y inscrit un horaire (23h) et une date (8.01.2010) ; elle le balance à travers l’hygiaphone et décroche son portable qui vient de sonner. Elle disparaît aussitôt. Je l’attends. Elle ne revient pas. Je n’ai même pas eu le temps de voir qu’elle a promptement retourné sa petite pancarte : « fermé ».

Perplexe et fulminante, je tente de prendre le tram pour me rendre dans le ghetto de Varsovie. Complètement paumée devant le plan des lignes de tramway. Une adorable petite vieille m’aborde en polonais. Apparemment, elle veut m’aider.

– Do you speak English? demandè-je timidement.

– Nie…

Évidemment. Mais, tout sourire, malicieuse et agile, elle mouline des bras et m’explique avec force rires que je dois grimper dans le prochain tram sur le quai d’en face.

Je vais vous dire un truc : ce qu’il y a de mieux, en Pologne, c’est les vieilles dames. Je vous explique ça dans le prochain billet.

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« La fin des pierogis » : une série polonaise

Il y a 20 ans, à la télé polonaise, il y avait ça : « Le Décalogue » de Kieslowski.

Carnet de voyage polonais, feuillet n°2.

Lundi 4 janvier 2010, 21h42

Je suis dans l’appartement de Daniel et Ewa depuis une heure. Ils sont tous les deux musiciens baroques, et sont partis au Mexique pour fêter la nouvelle année dans la famille de Daniel.

Zofia, la cousine d’Ewa, m’a apporté les clefs et a mis elle-même les draps sur le lit malgré mes protestations. Elle est professeur de musique à l’école Montessori de Varsovie. Grande, mince, avec de longues jambes fines, les cheveux teints en blond et coupés courts. Elle parle l’anglais lentement, mais très correctement. Quand elle est partie, je me suis aperçue qu’elle avait laissé la télévision allumée. Il s’agissait d’un feuilleton sentimental à l’américaine, mais avec des acteurs au physique tout à fait polonais. Avec des filles du genre de Zofia, par exemple.

Comme disait je ne sais plus quel spécialiste français des médias, lorsqu’on voyage, regarder la télé permet de mieux comprendre le pays où l’on se trouve. En zappant un peu, je constate donc que la télévision polonaise n’a rien à envier aux autres télés européennes : mêmes séries, mêmes pubs, mêmes émissions à débats, mêmes présentateurs de divertissement à l’air de minets stupides, et surtout, surtout, mêmes présentatrices ripolinées, sourire ineffaçable et main sur la hanche, brushing décoloré et corps de Barbie.

Quelque chose dénote toutefois, dans cette série américaine que je crois reconnaître. Beaucoup d’amis voyageurs m’ont parlé de ces drôles de doublages dans les pays de l’Est : les acteurs parlent américain et sont « couverts » par une voix masculine unique, qui se superpose à la leur. Un seul doubleur pour tous les personnages. Dans le cas de cette série, donc, j’entends les acteurs parler leur langue, aussitôt « doublés » par une voix polonaise grave et didactique, sans émotion, qui interprète l’héroïne, le gros flic black et l’expert à lunettes, sans distinction.

Mieux encore : la télécommande me mène vers une hilarante pièce de théâtre filmée, d’une naïveté sans pareille. Fausses barbes mal collées, décor XIXe siècle en papier mâché, avec son jardinet peint que l’on voit par la croisée en carton-pâte. Les comédiens incarnent à la perfection le stéréotype du mauvais acteur de théâtre, qui écarquille les yeux quand il a peur, et rit aux éclats, mains sur les hanches, quand il est gai.

Quelle catastrophe, la télé polonaise. Quand je pense aux merveilleux films (documentaires, court-métrages, 50 minutes) que Krzysztof Kieslowski a réalisé pour la télévision polonaise (alors la TVP, à l’époque communiste). Kieslowski avait beau être censuré, il n’en était pas moins produit par la TVP, et savait détourner ses scénarios de telle manière que le message politique soit clairement rebelle. Kieslowski savait contourner la censure, et recevait en échange le droit de faire des films avec du temps, et même un peu d’argent. Il avait surtout une productrice qui se battait à ses côtés, bien qu’elle fasse elle-même partie des fonctionnaires du régime : la belle Irena Strzalkowska. Question, donc : la télé communiste aurait-elle permis l’émergence de grands cinéastes à l’Est ?

Même dans la mort, le grand monsieur K ne préfère pas regarder ce qu’est devenue la télé polonaise…

C’est sur cette note songeuse et désillusionnée, que je m’aperçus que les pierogis et le borsch ne passaient pas. Pas du tout. J’ai fini la nuit dans la salle de bains, les pierogis aussi.

Demain, je vous raconterai entre autres comment Staline a défiguré Varsovie, et comment j’ai calmé mon estomac avec des beignets à la rose.

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Berlin-Warszawa, train express

Voiture-bar des trains polonais. Photo volée ici.

Me revoilà, amis lecteurs! et pour la nouvelle année, je vous propose une série… polonaise. Le carnet de bord de mon voyage, rien que ça.

Lundi 4 janvier 2010. Train express Berlin-Varsovie.

16H : J’ai attendu le train sur le quai de la gare centrale de Berlin pendant plus de 35 minutes, neige oblige. Mais mon excitation d’aller en Pologne ne faiblit pas. Par la fenêtre du train, tout est blanc et brun, neige et bois nu des arbres sans feuilles. Dans la voiture-bar, en face de moi, une Polonaise d’environ cinquante ans boit une bière, seule. Blonde et vêtue d’une éclatante veste fuschia, elle est une héroïne Technicolor dans ce monde en noir et blanc.

Je partage mon compartiment avec un Allemand très « comme-il-faut » qui me fait penser à un prof de fac et deux petites vieilles. L’homme parle aussi le polonais et, prévenant, aide les vieilles dames à mettre leurs bagages sur l’étagère. Les deux grand-mères me font rire. Elles portent des manteaux en vison, couleur caramel-clair et caramel-brun. Elles ont les cheveux gris et coupés courts, des yeux clairs et malicieux, les ongles peints en rose nacré, et des pulls en mohair que l’on a envie de caresser. Pour moi, ce sont les sœurs imaginaires de la vieille tante de Weronika, dans La double vie de Véronique de Kieslowski. Celle qui aime écouter les histoires de fesses de sa nièce, et rédige son testament. Leur présence dans mon wagon est bon signe. N’oublions pas que je pars pour la Pologne dans l’espoir de retrouver un peu du parfum des histoires de mon cinéaste préféré.

5h35 séparent Berlin de Varsovie en train express. Pour l’instant, sur ma route, il n’y a rien à voir, à part la neige… et soudain, féérique, un troupeau de biches paisiblement installé dans un champ immaculé.

Ce voyage en train à travers la Pologne enneigée me paraît bien moderne et européen, avec sa voiture-bar style Ikea et ses clients allemands qui parlent trop fort. J’entends qu’ils sont en route pour Moscou. Ils doivent donc prendre un autre train à Varsovie. Je me demande s’ils vont s’époumoner comme ça jusqu’à la Place Rouge… Mais, tout moderne qu’il soit, ce voyage évoque aussi vivement un autre train, un autre temps. Si je fais abstraction du bruit, comment pourrais-je ne pas penser aux convois de la mort qui emportaient leurs victimes sur ces routes plates et blanches, de l’Allemagne à la Pologne? Ce paysage que je contemple de mon agréable train-express, Juifs, résistants et autres cibles de l’horreur nazi, devaient le regarder défiler depuis les wagons à bétail où on les tenait enfermés. Y penser aujourd’hui est cauchemardesque. Le père de mon oncle Jacques, juif Polonais, partit ainsi malgré lui pour Riga…

Je ferme les yeux. Je suis résolue à ne pas visiter Auschwitz, qui se trouve tout près de Cracovie. Sans doute les lieux de mémoire sont-ils extrêmement importants. Mais combien de touristes voyeurs entrent dans ces sanctuaires, comme on monte dans un train-fantôme de fête foraine?

En première classe, la jeunesse dorée s’amuse en chapka de vison, en cheveux décolorés et en appareil photo digital dernier cri. Nous arrivons à Poznan. Il n’est que seize heures, la nuit va tomber, les petites lumières s’allument aux fenêtres des maisons de la ville…

17H28 : De retour dans mon compartiment, je me retrouve avec une famille d’origine turque qui gave leur petite fille de Kentucky Fried Chicken, de pop-corn et de snickers. Le père est obèse, son polo orange souligne sa graisse qui tressaute à chaque vibration du train… comme je plains la petite, encore mignonne et délicate, d’être vouée à arborer bientôt les formes pleines de son papa qui arrose son repas d’Ice Tea bien sucré…

19H50 : Varsovie! Je me suis fait arnaquer par un chauffeur de taxi qui m’a soutiré 40 zlotys (10 euros) pour me conduire dans la vieille ville, alors que c’est le prix depuis l’aéroport Frédéric Chopin, en dehors de la ville. Je peste en mangeant des pierogis à la choucroute et aux champignons, comme recommandé par Szymon, mon ami polonais de Berlin. Sur ses conseils, je suis chez « U Pana Michala »*, un adorable petit resto-bar que je vous recommande fermement dans la vieille ville. Ambiance bougies et prix imbattables : 20 zlotys (5 euros) pour un borsch (soupe claire de betterave) et des pierogis!

Lundi, je vous raconterai la suite de mes aventures polonaises… et où les pierogis ont fini dans cette belle histoire.

Les pierogis, spécialité polonaise. Photo volée à cette jeune fille qui ne blogue plus mais a de bonnes recettes…


* »U Pana Michała »
ul.Freta 4/6
00-227 Warszawa

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