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L’âge d’or du scénario américain

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Diane Keaton et Woody Allen, dans « Annie Hall«  de Woody Allen

J’ai regardé aujourd’hui deux films qui m’ont laissé perplexe sur un certain moment du cinéma américain. Prenez la fin des années 70 aux Etats-Unis : combien de grands cinéastes, combien d’acteurs incroyables et combien de films passionnants? Entre Stanley Kubrick, Woody Allen, Martin Scorsese et tant d’autres, on n’a que l’embarras du choix. Cette période cinématographique est une mine d’or.

Annie Hall (Woody Allen, 1977) et Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1980), ne sont pas considérés comme des chefs-d’œuvres – et je partage cet avis. Du premier,Woody Allen,  Hannah et ses soeurs (1986) ou encore Manhattan (1979) sont bien supérieurs, tant la narration en est innovante. Du second, Robert Benton, on ne connaît presque que Kramer contre Kramer. Mais ces deux films sont les témoins d’un temps où les Américains écrivaient de formidables scénarios, où la plume était respectée à Hollywood, et où un film américain pouvait encore être raffiné et divertissant à la fois. Voilà deux histoires parfaitement ficelées, deux véritables modèles pour apprentis scénaristes, que, d’ailleurs, Robert MacKee (le grand gourou du scénario) prône comme exercice d’analyse dans son fameux guide d’écriture, Story (voir l’article consacré ici à cet ouvrage).

Dans le premier, Annie Hall, c’est la vie amoureuse du couple central Alvy Singer-Annie Hall qui les mène par le bout du nez. Les thèmes chers à Woody Allen, et qui vont être traités bientôt dans son oeuvre future avec brio, sont là : la psychanalyse, le manque de confiance en soi, l’individualisme, l’impossibilité de fusionner avec son amant, malgré l’envie qu’on en a. Là où n’importe quel scénariste américain d’aujourd’hui aurait écrit une histoire lourde et ultra-psychologisante, Allen nous livre un film sautillant qui, en prétendant à l’introspection, se contente de regarder la vie passer avec étonnement. Une promenade printanière avec ses averses tièdes.

Dans le second, Kramer contre Kramer, on traite finalement des mêmes sujets que dans Annie Hall, qui sont des thèmes liés au boom économique. Les femmes s’émancipent, travaillent et veulent s’accomplir. C’est pour cela que Joanna Kramer quitte son mari, qui la traite comme une vulgaire torcheuse de mômes. Et que Annie Hall se barre en Californie pour enregistrer un disque, laissant Woody Allen, le vilain jaloux, à New York. Si Kramer contre Kramer est un vrai drame et non une comédie comme Annie Hall, ce n’est pas pour autant que Robert Benton s’est fendu d’une tragédie familiale. Non. L’histoire avance en rebondissant sur des événements durs – le divorce, la bataille pour la garde de l’enfant, la perte d’un job – mais avec une douceur et une justesse qui sont celles de la vraie vie.

Un bon scénariste écrit évidemment de bons personnages truffés de paradoxes. C’est le cas chez Allen et Benton. Annie Hall (incarnée par Diane Keaton) est primesautière, intello, un peu gauche et s’habille comme un homme. Une trouvaille qui fera les riches heures de la mode « masculin-féminin ». Voilà un personnage de femme parfaitement exquis et sans trace de clichés. Ted Kramer (incarné par Dustin Hoffmann) est immature et légèrement macho sur les bords, mais pense qu’il est un winner absolu et un père parfait. La scène du pain perdu est une des meilleures scènes de caractérisation de personnage qui ait été écrite pour le cinéma. Dustin Hoffmann se lance dans la préparation d’un petit déjeuner pour son fils, alors que sa femme l’a quitté. Dans cette plantade totale, on ne voit plus qu’un homme désespéré et désemparé qui voit tout son système de pensée habituel ébranlé. Pas mal pour un French toast, non?

Alors, les Ricains, quand est-ce que vous vous remettez à nous faire des films comme ça? Sans prétention et pourtant si professionnels, et si réussis?

Et vous chers lecteurs, y a-t-il un film américain de cette période qui vous ait marqué? Je parierai que oui.

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Story ou réapprendre à écrire

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Robert McKee, le gourou des scénaristes

Avant, je croyais que je savais écrire. Disons que j’ai écrit deux pièces de théâtre, deux scénarios de court-métrage, un long-métrage (bon, toujours en cours), des chansons pour des potes, des articles parfois, et même du théâtre à la commande (oui, ça existe). Sans oublier mon blog chéri.

C’est donc pétant plus haut que ma crinoline, que j’avais commencé à écrire mon nouveau spectacle. Après une première version rédigée en dix jours, devant laquelle plein d’amis s’étaient ébahis, je fais une lecture avec Madame de…, ma comédienne et accessoirement meilleure pote.

Et là, tout s’effondre. De la merde en barre.

Je déteste. J’ai envie de tout envoyer dans l’une des dix poubelles de tri qu’on est obligé d’avoir dans nos appartements berlinois.

Après une période de désespoir, à base de noyade psychologique dans des verres de vodka dans les clubs électro, et à peu près dix mille cigarettes, je choisis de tordre le cou à la procrastination. Et je me décide à ouvrir Story, le livre culte des scénaristes d’Hollywood écrit par Robert MacKee. Un bouquin cher, et gros, qui me fait peur. Et puis, bien sûr, comme j’aime un peu me vautrer dans une attitude artiste-bohème qui fait des trucs que personne ne comprend, mais que tout le monde va adorer dans vingt ans, je croyais que c’était une méthode pour auteurs de films blockbusters.

Et me voilà en terrasse du Rizz, un café bien agréable près du canal de Berlin, allongée dans une chaise longue, à savourer l’un des meilleurs livres jamais écrits sur la narration! Une claque pour la scribouillarde que j’étais. Structure de l’histoire, valeurs en jeu pour les personnages, développement de l’esthétique de l’auteur, tout y est. Rédigé avec un humour cinglant mêlé de passion idéaliste, comme seuls les Américains savent le faire. Non seulement Story est devenu ma bible d’auteur, mais c’était un moment de lecture franchement enthousiasmant, loin d’une méthode scolaire laborieuse.

MacKee puise ses exemples narratifs aussi bien chez Aristote, Bergman et Ibsen, que chez les auteurs de films comme Quand Harry rencontre Sally. Une bonne histoire est une bonne histoire, point. Son étude des personnages est émaillée d’idées inspirées par la psychanalyse, mais reste toujours profondément intime et liée à la vie intérieure de l’auteur.

Que vous soyez auteur de théâtre, romancier ou scénariste, ou encore simplement passionné d’écriture, Story risque de changer à tout jamais votre façon d’écrire.

Et que trouvè-je en tête de l’un des derniers chapitres de Story? Cette citation de Hemingway : « Tout premier jet est de la merde ». J’en ai bien ri pendant un quart-d’heure. Ri de moi-même, bien sûr.

Je me suis remise au boulot avec les conseils du roi de Hollywood. Et bon sang… c’est fou ce que ça marche. Cette fois-ci, mes amis ne sont plus ébahis… ils aiment, tout simplement. Ils ont du bon, ces Ricains!

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