Archives de Tag: télévision

Ginger et Fred ont vieilli

Giuletta Masina et Marcello Mastroianni dans « Ginger et Fred » de Fellini

Ils dansent, dans des habits de lumière qui jettent des feux étincelants sous les spotlights. La musique de Nino Rota : piano, vents. Des rides aux coins des yeux. Le maquillage coule dans l’effort. Amelia : Giuletta Masina. 64 ans, un corps d’acrobate et un sourire à faire pleurer Méphisto. Pipo : Marcello Mastroianni, dégarni, le souffle court, mais l’oeil rieur du dauphin, toujours.

Ils dansent, comme Ginger Rogers et Fred Astaire… tout le passé de ces vieux danseurs réunis après trente ans de séparation tient à ces quelques claquettes, à ces quelques « steps » et à ces deux-trois notes de piano douce-amères chères à Fellini. Masina et Mastroianni dansent dans un monde qui ne leur appartient pas et qui les exclura aussitôt qu’il aura sucé leur moelle, leur cœur et leurs souvenirs : la télévision. Le film s’appelle Ginger et Fred, il est du maestro Federico Fellini, et fut tourné en 1985.

Voir ou revoir Ginger et Fred aujourd’hui est l’occasion de se rendre compte que rien n’a changé à la télévision. Vingt-cinq ans plus tard, la critique grotesque de Fellini est toujours d’actualité. Les étalages de seins et de fesses, pour vendre de la purée toute prête, les talks-shows où l’on invite le citoyen de base, et les jeux télévisés où l’on fait pleurer d’émotion la ménagère, n’ont pas pris une ride – eux. La connerie n’a pas d’âge. (Le temps ne fait rien à l’affaire / Quand on est con, on est con nous chantait autrefois Brassens).

Non, rien n’a changé. Les plus beaux artistes vieillissent, les paillettes s’affadissent et sont remplacées par des paillettes dix fois plus brillantes, par des seins plus fermes, des culs plus durs. Le cycle de l’éternel recommencement de la cruauté du corps et de la « beauté ».

Fellini sait trouver la beauté sous la peau ridée. Oh, quel tendre portrait fait-il de sa femme! La Masina, son épouse depuis plus de quarante ans, rayonne de toute sa classe, de toute sa douceur, dans le rôle de la danseuse de music-hall rangée des voitures. L’aimable bourgeoise cache un cœur de lionne, courageux et royal.

Fellini vieillit et l’accepte… voilà qu’il filme son alter-ego cinématographique, le beau Marcello, sous son jour le plus triste. C’est à vous fendre le cœur de voir Mastroianni tousser, perdre son souffle, suer à grosses gouttes dans son costume de Fred et s’enfiler cognac sur cognac. Il est l’artiste de fête foraine dans son essence, anarchiste, beau parleur, un peu lâche, coquin avec les femmes. Avec un cœur brisé à jamais.

Tout cela sur fond d’images clignotantes, de voix haut-perchées qui vous foutent la nausée. Les freaks défilent ; madones transsexuelles, nains chanteurs, sosies de Proust et de Kafka, prêtres ayant tombé la robe pour une paire de fesses, curés en lévitation. Voilà les bêtes de foire dont se nourrit la télé italienne en 1985. Et en 2010, aussi.

Ginger et Fred de Fellini, dessin de Manara

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« La fin des pierogis » : une série polonaise

Il y a 20 ans, à la télé polonaise, il y avait ça : « Le Décalogue » de Kieslowski.

Carnet de voyage polonais, feuillet n°2.

Lundi 4 janvier 2010, 21h42

Je suis dans l’appartement de Daniel et Ewa depuis une heure. Ils sont tous les deux musiciens baroques, et sont partis au Mexique pour fêter la nouvelle année dans la famille de Daniel.

Zofia, la cousine d’Ewa, m’a apporté les clefs et a mis elle-même les draps sur le lit malgré mes protestations. Elle est professeur de musique à l’école Montessori de Varsovie. Grande, mince, avec de longues jambes fines, les cheveux teints en blond et coupés courts. Elle parle l’anglais lentement, mais très correctement. Quand elle est partie, je me suis aperçue qu’elle avait laissé la télévision allumée. Il s’agissait d’un feuilleton sentimental à l’américaine, mais avec des acteurs au physique tout à fait polonais. Avec des filles du genre de Zofia, par exemple.

Comme disait je ne sais plus quel spécialiste français des médias, lorsqu’on voyage, regarder la télé permet de mieux comprendre le pays où l’on se trouve. En zappant un peu, je constate donc que la télévision polonaise n’a rien à envier aux autres télés européennes : mêmes séries, mêmes pubs, mêmes émissions à débats, mêmes présentateurs de divertissement à l’air de minets stupides, et surtout, surtout, mêmes présentatrices ripolinées, sourire ineffaçable et main sur la hanche, brushing décoloré et corps de Barbie.

Quelque chose dénote toutefois, dans cette série américaine que je crois reconnaître. Beaucoup d’amis voyageurs m’ont parlé de ces drôles de doublages dans les pays de l’Est : les acteurs parlent américain et sont « couverts » par une voix masculine unique, qui se superpose à la leur. Un seul doubleur pour tous les personnages. Dans le cas de cette série, donc, j’entends les acteurs parler leur langue, aussitôt « doublés » par une voix polonaise grave et didactique, sans émotion, qui interprète l’héroïne, le gros flic black et l’expert à lunettes, sans distinction.

Mieux encore : la télécommande me mène vers une hilarante pièce de théâtre filmée, d’une naïveté sans pareille. Fausses barbes mal collées, décor XIXe siècle en papier mâché, avec son jardinet peint que l’on voit par la croisée en carton-pâte. Les comédiens incarnent à la perfection le stéréotype du mauvais acteur de théâtre, qui écarquille les yeux quand il a peur, et rit aux éclats, mains sur les hanches, quand il est gai.

Quelle catastrophe, la télé polonaise. Quand je pense aux merveilleux films (documentaires, court-métrages, 50 minutes) que Krzysztof Kieslowski a réalisé pour la télévision polonaise (alors la TVP, à l’époque communiste). Kieslowski avait beau être censuré, il n’en était pas moins produit par la TVP, et savait détourner ses scénarios de telle manière que le message politique soit clairement rebelle. Kieslowski savait contourner la censure, et recevait en échange le droit de faire des films avec du temps, et même un peu d’argent. Il avait surtout une productrice qui se battait à ses côtés, bien qu’elle fasse elle-même partie des fonctionnaires du régime : la belle Irena Strzalkowska. Question, donc : la télé communiste aurait-elle permis l’émergence de grands cinéastes à l’Est ?

Même dans la mort, le grand monsieur K ne préfère pas regarder ce qu’est devenue la télé polonaise…

C’est sur cette note songeuse et désillusionnée, que je m’aperçus que les pierogis et le borsch ne passaient pas. Pas du tout. J’ai fini la nuit dans la salle de bains, les pierogis aussi.

Demain, je vous raconterai entre autres comment Staline a défiguré Varsovie, et comment j’ai calmé mon estomac avec des beignets à la rose.

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Classé dans Cinéma, Ma vie littéraire

Deux bonnes nouvelles littéraires

ferney

Frédéric Ferney, critique littéraire.

Pierre Assouline nous racontait sur son blog le torpillage du Bateau Livre, la très bonne émission littéraire autrefois créée par Frédéric Ferney sur France 5 (voir ici son billet de  sur le sujet, accompagné de la lettre que Ferney avait adressée au Président de la République). Bonne nouvelle, donc : Frédéric Ferney, actuellement critique au Point, tient son propre blog de critique littéraire avec Le Bateau Libre, une bien bonne idée qui nous prouve que Ferney tient la plume aussi bien que le micro de plateau. Un style élégant, sensuel et chaleureux qui parle directement au lecteur : Ferney a su tirer parti de l’exercice bloguesque et ne s’en tient pas à la colonne culturelle. Seul petit reproche, (mais qui est celui qu’on pourrait adresser à de nombreux critiques passés du papier à la Toile) il omet de répondre à ses commentateurs, alors que le blog est d’abord un lieu d’échange… Pas vrai?

Autre bonne nouvelle, pour ceux qui lisent régulièrement mon blog et qui, en octobre, faisaient suite à ma note sur Louise Brooks écrivain. Agnès avait très justement signalé dans les commentaires que les mémoires autobiographiques de l’actrice avaient été traduites chez Tallandier (Loulou à Hollywood. Mémoires). Agnès est donc bien plus au courant que les Cahiers du Cinéma qui ne révèlent l’info que dans leur numéro du mois de décembre ! Mais ce renseignement tardif a le mérite de faire un appel du pied aux lecteurs cinéphiles (et ils sont nombreux) qui se jettent sur leurs publications tous les mois.

C’est également sur le site des Cahiers du cinéma que vous pourrez découvrir une série photo vraiment sympa : de grands acteurs et cinéastes en train de lire… devinez quoi… « Ils lisent les Cahiers », tel est l’intitulé de cette petite rubrique plutôt marrante et un peu voyeuse, pour mon plus grand plaisir.

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