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Une histoire de toits

Une histoire de toits, une histoire de Berlin… par ici les amis! (photo de mon nouveau complice Nicolas Balcazar)

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Classé dans Au gré de la Toile, Mon Berlin

J’arrive plus à lire dans le métro

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Photo volée au téléphone portable d’une lectrice berlinoise dans le métro.

La lecture dans le métro. C’était mon paratonnerre, ma façon à moi de me blinder contre la puanteur des rails, contre les agressions cycliques de La vie en rose en mode violon branché sur haut-parleur, et contre le cri des roues de fer, qui grincent dans la nuit des stations où il fait 40 degrés en hiver.

Du temps où j’étais parisienne, j’engloutissais fébrilement des kilomètres de romans, nouvelles, essais et journaux dans les rames du métro.

Il y a trois mois, j’ai préparé une valise de quarante kilos (ordinateur et bouquins compris), payé mon supplément d’âme à Easyjet et participé à une pollution planétaire confortable, en m’envolant pour Berlin.

Depuis, je me promène sur un vélo miniature bleu électrique, le long des canaux enchanteurs de ma ville préférée, dans une fausse fourrure qui a dû appartenir à une actrice de films de propagande de la RDA.

Temps heureux.

Dans le S-Bahn, (équivalent berlinois du RER), parfois, j’ai la tentation d’ouvrir un livre, pour faire comme autrefois. C’est râpé. Je n’y arrive plus. Par la fenêtre couverte de graffitis polis – car c’est ainsi que sont les rebelles allemands – je vois défiler des paysages urbains, qui ne laissent aucun répit à mon esprit assoiffé de surprise et de nouveauté. Berlin est une mutante perpétuelle, jamais semblable à elle-même d’un jour à l’autre. Elle se développe le long de ses innombrables rails, avec la douceur d’une vieille routarde de l’Inde, dotée d’un moteur de Rolls-Royce. Une mécanique parfaite qui traverse une ville en méga-chantier.

Je m’émerveille à chaque tour de roue.

Mes bouquins restent posés sur mes genoux. Tout le monde scrute leurs couvertures, à cause de leurs titres français. Je ne prête que peu d’attention à ces regards en biais. Moi, je suis amoureuse de Berlin, et je la regarde grandir sous mes yeux tous les jours, dans le métro aérien ou souterrain, avec ses visages allemands tous surprenants, intéressants, touchants.

Mais j’ai quand même volé quelques-unes de ces silhouettes de passagers berlinois qui, comme moi, chérissent la lecture en mouvement. Volé à coups d’appareil photo de téléphone portable, pardonnez-moi donc leur qualité exécrable. Ce qui compte, c’est l’atmosphère, non?

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Elle avait froid, très froid. C’était au mois de janvier. On glissait sur les trottoirs gelés. Son gros bouquin, un best-seller probablement, lui pesait par ce temps où il ne faisait pas bon trimballer un sac lourd, mais elle ne pouvait pas s’en séparer. C’était aussi moelleux de le lire, que de s’enrouler dans une grosse écharpe tricotée par Maman, ou d’enfiler des chaussettes de laine vierge.

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Il riait en lisant. Je me demande si les auteurs allemands peuvent vraiment faire rire. Quelqu’un peut-il me renseigner? (Allons, amis germanistes, je blague).

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Je la trouvais tellement jolie. C’était pendant la Fashion Week de Berlin. Je rentrais d’un défilé vraiment nul où j’étais allée par politesse, et curiosité. Après les hordes de tiges sapées Milord, piétinant en talons de huit centimètres au bar du défilé, je trouvais cette jeune femme, avec ses chaussures inédites, ses cheveux courts et son bouquin, d’une grâce romantique rafraîchissante. La Fashion Week, elle, elle s’en foutait. Elle lisait. Elle s’est aperçue que je la détaillais du regard. Elle a regardé mes chaussures aussi. Avant de quitter le wagon, elle m’a demandé où je les avais achetées. Cela m’a fait rire : je n’ai pas eu le temps de lui dire que j’étais fascinée par ses jolies godasses à imprimé bovin.

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Un livret bleu laissé vierge par un groupe d’étudiants en art. « Racontez-nous comment vous prenez le métro. Pourquoi. Ce que vous y lisez. Ce que vous y écoutez comme musique »… J’ai eu très envie de le voler. Je me suis ravisée. J’ai simplement écrit : « Chers artistes, j’ai eu très envie de vous voler votre idée. Voilà ce que j’aurais fait dans le métro, si je n’avais pas préféré vous le dire ».

Demain, je m’octroie une journée de répit à Potsdam en train. Potsdam, son château, ses lacs, ses vieux studios de cinéma… tout le contraire de mon Berlin explosif et nostalgique.

Si Potsdam m’emmerde, je relirai La Recherche du Temps Perdu.

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Classé dans Ma vie littéraire, Voyeurisme littéraire assumé

Aventure littéraire métropolitaine – suite

Tout à l’heure, je prenais le métro et comme d’habitude, je m’attendais à une nouvelle aventure littéraire. Je commence à avoir l’habitude. Que je lève le nez pour constater que tout le monde bouquine comme moi – serais-je victime d’un complot littéraire? Suis-je l’héroïne d’un roman d’espionnage? – ou que je lorgne sur le magazine de mon voisin, bref, tout peut arriver.

Magda, épuisée, cernée, mi-glacée mi-chauffée et empêtrée dans une veste en fourrure de lapin (j’en rajoute un peu), s’écroule sans grâce sur un siège du métropolitain parisien après une journée bien remplie. Elle dégaine un livre fascinant, à la couverture morne tout droit sortie d’un épisode de Derrick, et l’ouvre là où gît un marque-pages-ticket-de-caisse-de-chez-Franprix (mentionnant évidemment un achat récent de Galak pour éviter la rupture de stock). Elle ouvre donc Le langage du cinéma et de la télévision de Bruno Toussaint, et le place bien à hauteur de ses yeux, pour ne se faire emmerder par personne. C’est un de ces moments vagues, entre chien et loup, pendant lesquels notre anti-héroïne pourrait envoyer le monde entier se faire rôtir les orteils chez le vieux Belzébuth.

« Ça te fait vraiment rêver, ce que tu lis? » Je lève les yeux, un peu étonnée quand même. Un grand type black, dreadlocks, T-shirt qui a fait la guerre et treillis fatigué, me regarde, mi-figue, mi-raisin.

« Comment ça? » est la seule réponse que votre chère lectrice si habituée à interviewer les autres a réussi à bafouiller.

« Ça te fait vraiment rêver, le cinéma? »

Je vais pas répondre à un discours aussi con, me dis-je en mon for intérieur. Je tente de me replonger dans ma lecture, mais rien à faire, ça m’énerve. Je relève la tête et attaque :

Magda : C’est mon métier! Si ça ne me faisait pas rêver, je me tirerais une balle dans la tête.

(Cela manquait légèrement de diplomatie, je l’admets.)

Beautiful Black Boy : T’apprendras rien dans ton livre. Ferme-le et va faire des films, si ça te fait tellement rêver.

Magda (véhémente) : T’aime pas le cinéma, peut-être? Tu n’y vas jamais? Tu ne regardes jamais de films! Tu n’en télécharges jamais!

Beautiful Black Boy (autoritaire) : Non, pour moi, le cinéma c’est rien que de la propagande.

J’ai envie d’abandonner, tant je trouve cette discussion vaine. Mais il poursuit :

BBB : Ferme ton livre, il sert à rien. Fais des films.

M : Pour moi, ce livre, c’est une grammaire! Si tu veux faire un film, il faut bien apprendre la technique!

BBB : En Afrique, il y a un million de Charlie Parker* au mètre carré. Ils ont jamais appris quoi que ce soit.

M (un peu séduite quand même par cette phrase) : Ok. Mais ils ont des bases rythmiques, quand même. C’est comme dans le sport, tu t’entraînes!

BBB : Bon. Tu connais Bruno Dumont? T’aimes ce qu’il fait?

M (se la pète) : Je ne sais pas, je trouve qu’il récupère des esthétiques tout le temps…

BBB : Qui fait des trucs neufs en ce moment, à ton avis?

M : Lars von Trier… Mais ce n’est plus un jeune cinéaste…

BBB : Oui, mais il a fait ses films à l’arrache!

M : Oui, mais il a d’abord appris, puis il a déconstruit!

Le ton est monté, tout le wagon nous écoute avec un voyeurisme totalement assumé. Un jeune Japonais assis près de moi éteint son Ipod pour suivre la bataille. BBB se marre, secoue la tête, effaré par ma logique. Il tripote un Pod avec un stylet.

M : Par exemple, tu fais quoi, là?

BBB : Je joue aux échecs!

M : Pour jouer aux échecs, tu as bien dû apprendre les règles. Tu me parles des Africains… Prends Martin Luther King. Avant d’imposer sa vision aux Américains, il a appris les règles du système. En clair, si tu veux changer quelque chose, apprends les règles, puis bousille-les!

BBB : Ferme ton livre et fais des films, c’est tout!

M (au comble de l’exaspération) : Mais c’est ce que je fais!

Là, je l’ai perdu. Il farfouille dans un tas de vieux papiers cornés. Je me lève pour descendre à ma station. BBB me tend un papelard qui a dû passer six mois dans la poche arrière de son jean. Son visage est peu engageant, mais je prends le papier.

BBB : Viens dîner là quand tu veux, ok? C’est le resto de mon cousin. On t’invite.

Surprise, je m’arrête un instant. Et puis je souris, déplie le papier, le lis. Enfin, je sors en emportant l’adresse d’un boui-boui où m’attend une autre joute verbale sauce pimentée. Parce que si BBB prétend mépriser le livre… je vois bien, moi qu’il en a lu plus d’un.

*Charlie Parker, célèbre musicien de jazz américain, saxophoniste alto.

**Bruno Dumont, cinéaste français, auteur-réalisateur de « Flandres« , Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2006.

***Lars von Trier, cinéaste danois, auteur-réalisateur des « Idiots » et de « Breaking the Waves« , fondateur du courant cinématographique dit « Le dogme ».

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