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A bientôt, Varsovie!

Carnet de voyage polonais, feuillet n°6.

Vendredi 7 janvier 2010, gare de Varsovie.

Voici mes dernières heures dans la ville de mon bien-aimé cinéaste Krzysztof Kieslowksi.

Ce matin, au moment d’acheter mon billet de tram pour aller à la gare, je me suis rendue dans une petite boutique au pied de l’appartement que l’on m’a prêté. Je demande en anglais à la vendeuse, une fausse blonde dodue, si elle peut me vendre un ticket de transport. L’amène bonne femme, sans me regarder, range ses piles de journaux et me répond tout simplement, d’une voix forte : NO. Interloquée – car c’est un local spécialisé dans la vente de tickets de transports – je reste sur place, me disant qu’elle a voulu signifier quelque chose de mystérieux que je n’aurais pas bien compris. Je souris. NO TICKET ! crie alors la goujate, et elle me désigne la sortie de la main.

Je sors en titubant. Ce serait donc… de la xénophobie? du… racisme? Peut-être, peut-être pas. Mais ce n’est pas la première fois que je me fais rembarrer pour avoir osé parler anglais. Souvenez-vous, chers lecteurs, de mes mésaventures à la gare. Je comprends mieux pourquoi Kieslowski disait : « J’en veux beaucoup à ce pays : j’y suis né et je ne saurai jamais le quitter ». Monsieur K n’aimait pas beaucoup la Pologne et pourtant il aurait voulu l’aimer.

La culture polonaise me fascine depuis l’enfance, parce que j’ai grandi avec une polonaise, une sœur de cœur. C’est elle qui m’a fait découvrir les films de Kieslowski. Mais mon voyage polonais m’amène à faire ce triste constat : le sourire et la politesse ne sont pas le plumage ni le ramage coutumiers des Polonais. C’est comme ça. Je pense que le même voyage en Espagne ou en Italie eût été différent. Ici, personne ne s’intéresse à moi, personne ne me demande d’où je viens ni pourquoi je voyage seule avec un carnet de notes et une caméra. En Grèce, j’aurais été assaillie de questions!

Je comprends soudain mieux, aussi, comment les étrangers en vadrouille peuvent se sentir parfois à Paris. Une fois, j’ai emmené des amis américains dans un bistro de l’île Saint-Louis. Le serveur nous a fait comprendre que si on mettait plus de 10 minutes à choisir nos plats (parce que j’étais obligée de traduire le menu), on pouvait aller voir ailleurs. C’est ce qu’on a fait, évidemment. La gentille quinquagénaire américaine que je promenais s’est mise à pleurer. « I was so much in love with France before I came here! » me dit-elle. « Everybody hates us! »

Pour mon dernier jour, je retourne chez A. Blikle pour manger mon dernier beignet à la rose. Au passage, je me rends à l’American Bookstore* pour acheter de quoi lire sur mon trajet du retour. Je choisis Blonde, le roman célèbre de Joyce Carol Oates, que j’avais toujours eu envie de découvrir. Bien m’en a pris : ce livre est une bombe nucléaire. J’y reviendrai.

Je déambule un peu dans les rues avant de me rendre à la gare. La gare… c’est justement le titre (Dworzec en polonais) et le sujet d’un splendide court-métrage documentaire de Kieslowski, réalisé en 1980. Essayez de vous le procurer, c’est l’un des meilleurs court-métrages que j’aie vu de ma vie, tout bonnement. Je pense à tous les films de mon cinéaste préféré, je pense à tous ces acteurs qui ont foulé ces pavés, je pense aux amis de Kieslowski, les cinéastes Agnieszka Holland et Krzysztof Zanussi, le musicien Zbigniew Preisner, son co-scénariste Krzysztof Piesiewicz. Le grand réalisateur est mort, mais eux sont tous en vie. Peut-être les ai-je croisés sans les reconnaître dans les rues de Varsovie?

A bientôt, Monsieur K…

Retour à Berlin, et fin de ce carnet de voyage polonais. Dans mon lit berlinois, une nuit, je fais un rêve merveilleux. Je me promène dans les rues enneigées de Varsovie en suivant les rails du tram lorsqu’un homme m’aborde. Il me propose de poursuivre la balade avec lui. Peu à peu, son visage me semble familier. Je lui dis que je le reconnais. Qu’il est Monsieur K. L’homme acquiesce, sincère, touché. Nous parlons de ses films. Je lui raconte des anecdotes de sa vie que j’ai lues dans ses biographies. « C’est magnifique, me dit-il. Ainsi, tu te souviendras toujours de ces détails que j’avais oublié. Tu es un petit morceau de ma mémoire. Maintenant, je dois te laisser. »

Monsieur K. a disparu dans les vapeurs de mon rêve et je me suis réveillée, comme en grâce, pour secouer mon amoureux et lui dire : tu sais, je crois que j’ai envie de raconter une histoire… l’histoire d’une voyageuse amoureuse d’un cinéaste disparu depuis longtemps…

* American Bookstore,

Nowy Świat 61, Warszawa

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Cracovie – deux artisans du divin

Stanislaw Wyspianski, Autoportrait, 1903

Carnet de voyage polonais, feuillet n°5.

Jeudi 7 janvier 2010, Cracovie.

Oh, craquante Cracovie! C’est l’hiver, des tonneaux entiers de flocons se déversent des nuages. Pourtant! Ici, dans les adorables rues de la capitale de la Petite Pologne, j’ai l’impression que le soleil s’est introduit partout, que tout rayonne! Les Cracoviens sont beaux comme leur ville. Ils sourient – fait rare d’après mon expérience varsovienne. Et ils parlent tous un peu d’anglais. Cracovie est une perle d’élégance. Une aristo épicurienne.

La place centrale, avec ses maisons aux façades jaunes, brunes ou roses, est merveilleuse. L’église qui s’y trouve s’appelle Notre-Dame Sainte-Marie. Elle abrite l’une des œuvres d’art les plus époustouflantes que j’aie jamais vues de ma vie, le retable de Veit Stoss.

Seul, absolument seul, Veit Stoss a sculpté un retable monumental dédié à la Vierge, à la fin du XVe siècle. Les saints et les anges, encadrant Marie, sont tous gigantesques, vêtus de draps d’or éclatants. Chaque mouvement de drapé est sculpté avec une maîtrise fascinante. Tout autour, des peintures murales rayonnent de couleur et de motifs floraux ; le haut plafond de l’église gothique est d’un indigo formidable, parsemé d’étoiles d’or ; les vitraux, hauts et minces, éclatent dans des tons oranges et jaunes.

Véritablement, on ne sait où poser les yeux devant tant de beauté. Le plus incroyable, c’est que cette profusion de sublime est parfaitement ordonnée. A l’image d’un monde parfait, créé par Dieu, à la fois incroyablement multiple, et réglé comme une mécanique parfaite. Mais cette église, me dis-je aussi, est la maison d’un roi. En aucun cas, celle de Dieu, ni celle du peuple. Ce n’est pas le sanctuaire où le croyant peut se réjouir de faire partie de la Création. Il ne peut que lever les yeux sur l’écrasante grandeur qui le dépasse. Ce qu’on lui demande d’adorer, c’est le pouvoir, pas Dieu. (Et le Vatican, me dis-je, poursuit cette hérésie aujourd’hui encore. Je préfère me recueillir dans la rue Prozna, même s’il y fait froid.)

Mais Cracovie a le don de la contradiction heureuse. Au moment où, aveuglée par la beauté du retable de Veit Stoss, je me sens toute petite et misérable, je tombe sur une carte postale. Un visage comme illuminé par la grâce : quelques traits de pastel, des yeux de feu mangés par une vie spirituelle intense, une tête pâle en lame de couteau. Stanislas Wyspianski, autoportrait. Qui est ce peintre? Je suis saisie. Qui est-ce? Qui est-ce?

Il a un musée rien qu’à lui, à Cracovie. Haletant dans la neige qui ne cesse de tomber, je m’y rends presque en courant. Ce portrait! Depuis si longtemps, je baille dans les musées et les galeries, et là, sur une carte postale, ce visage, cette vie ! Le musée est magnifique, installé dans une maison Art Nouveau. J’apprends que le peintre est l’un des plus grands artistes polonais. Il était aussi écrivain, dramaturge, décorateur dans la veine Art Nouveau, et… graphiste. Il inventa sa propre police de caractères ! La peinture de Wyspianski, ses pastels et ses dessins, sont tous colorés en transparence. Le trait est souple, voire ondoyant, et rappelle un Van Gogh, surtout dans ses paysages. Les deux peintres sont d’ailleurs contemporains. Wyspianski est né en 1869.

Le peintre polonais s’est beaucoup attaché à représenter sa famille. Dans son travail transparaît l’amour qu’il porte à sa femme et à ses enfants. Sans flatterie aucune, mais avec une attention protectrice, il étudie les expressions spontanées de sa petite Helenka, sa fille aînée, à moitié endormie, les yeux pâles et lourds, la tignasse en broussaille comme une auréole autour de la tête rose et douce, la bouche, entrouverte, présente. Ses fils adolescents, boudeurs, au-dessus d’une assiette de soupe. Comment fait Wyspianski pour saisir ces expressions au vol, avec un crayon seulement, là où l’homme du XXe siècle aurait saisi un appareil photo?

Wyspianski n’était pas polonais pour rien, il était évidemment catholique convaincu. Mais sa peinture religieuse n’a rien à voir avec les représentations grandioses du retable de Veit Stoss. Wyspianski peignit lui aussi des décorations d’église. Anges et saints y sont souples, humains, et possèdent cette même transparence charnelle que les portraits familiaux du peintre.

Je dois laisser la merveilleuse Cracovie. J’emporte la carte postale, l’autoportrait de Wyspianski. Le beau Stanislas voyage dans mon carnet de notes, avec ses yeux perçants, son regard bouillant de visionnaire ascétique et philanthrope.

Je suis triste de quitter la ville, mais celle-ci semble me faire un clin d’œil… sous la forme d’un tunnel.

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Berlin-Warszawa, train express

Voiture-bar des trains polonais. Photo volée ici.

Me revoilà, amis lecteurs! et pour la nouvelle année, je vous propose une série… polonaise. Le carnet de bord de mon voyage, rien que ça.

Lundi 4 janvier 2010. Train express Berlin-Varsovie.

16H : J’ai attendu le train sur le quai de la gare centrale de Berlin pendant plus de 35 minutes, neige oblige. Mais mon excitation d’aller en Pologne ne faiblit pas. Par la fenêtre du train, tout est blanc et brun, neige et bois nu des arbres sans feuilles. Dans la voiture-bar, en face de moi, une Polonaise d’environ cinquante ans boit une bière, seule. Blonde et vêtue d’une éclatante veste fuschia, elle est une héroïne Technicolor dans ce monde en noir et blanc.

Je partage mon compartiment avec un Allemand très « comme-il-faut » qui me fait penser à un prof de fac et deux petites vieilles. L’homme parle aussi le polonais et, prévenant, aide les vieilles dames à mettre leurs bagages sur l’étagère. Les deux grand-mères me font rire. Elles portent des manteaux en vison, couleur caramel-clair et caramel-brun. Elles ont les cheveux gris et coupés courts, des yeux clairs et malicieux, les ongles peints en rose nacré, et des pulls en mohair que l’on a envie de caresser. Pour moi, ce sont les sœurs imaginaires de la vieille tante de Weronika, dans La double vie de Véronique de Kieslowski. Celle qui aime écouter les histoires de fesses de sa nièce, et rédige son testament. Leur présence dans mon wagon est bon signe. N’oublions pas que je pars pour la Pologne dans l’espoir de retrouver un peu du parfum des histoires de mon cinéaste préféré.

5h35 séparent Berlin de Varsovie en train express. Pour l’instant, sur ma route, il n’y a rien à voir, à part la neige… et soudain, féérique, un troupeau de biches paisiblement installé dans un champ immaculé.

Ce voyage en train à travers la Pologne enneigée me paraît bien moderne et européen, avec sa voiture-bar style Ikea et ses clients allemands qui parlent trop fort. J’entends qu’ils sont en route pour Moscou. Ils doivent donc prendre un autre train à Varsovie. Je me demande s’ils vont s’époumoner comme ça jusqu’à la Place Rouge… Mais, tout moderne qu’il soit, ce voyage évoque aussi vivement un autre train, un autre temps. Si je fais abstraction du bruit, comment pourrais-je ne pas penser aux convois de la mort qui emportaient leurs victimes sur ces routes plates et blanches, de l’Allemagne à la Pologne? Ce paysage que je contemple de mon agréable train-express, Juifs, résistants et autres cibles de l’horreur nazi, devaient le regarder défiler depuis les wagons à bétail où on les tenait enfermés. Y penser aujourd’hui est cauchemardesque. Le père de mon oncle Jacques, juif Polonais, partit ainsi malgré lui pour Riga…

Je ferme les yeux. Je suis résolue à ne pas visiter Auschwitz, qui se trouve tout près de Cracovie. Sans doute les lieux de mémoire sont-ils extrêmement importants. Mais combien de touristes voyeurs entrent dans ces sanctuaires, comme on monte dans un train-fantôme de fête foraine?

En première classe, la jeunesse dorée s’amuse en chapka de vison, en cheveux décolorés et en appareil photo digital dernier cri. Nous arrivons à Poznan. Il n’est que seize heures, la nuit va tomber, les petites lumières s’allument aux fenêtres des maisons de la ville…

17H28 : De retour dans mon compartiment, je me retrouve avec une famille d’origine turque qui gave leur petite fille de Kentucky Fried Chicken, de pop-corn et de snickers. Le père est obèse, son polo orange souligne sa graisse qui tressaute à chaque vibration du train… comme je plains la petite, encore mignonne et délicate, d’être vouée à arborer bientôt les formes pleines de son papa qui arrose son repas d’Ice Tea bien sucré…

19H50 : Varsovie! Je me suis fait arnaquer par un chauffeur de taxi qui m’a soutiré 40 zlotys (10 euros) pour me conduire dans la vieille ville, alors que c’est le prix depuis l’aéroport Frédéric Chopin, en dehors de la ville. Je peste en mangeant des pierogis à la choucroute et aux champignons, comme recommandé par Szymon, mon ami polonais de Berlin. Sur ses conseils, je suis chez « U Pana Michala »*, un adorable petit resto-bar que je vous recommande fermement dans la vieille ville. Ambiance bougies et prix imbattables : 20 zlotys (5 euros) pour un borsch (soupe claire de betterave) et des pierogis!

Lundi, je vous raconterai la suite de mes aventures polonaises… et où les pierogis ont fini dans cette belle histoire.

Les pierogis, spécialité polonaise. Photo volée à cette jeune fille qui ne blogue plus mais a de bonnes recettes…


* »U Pana Michała »
ul.Freta 4/6
00-227 Warszawa

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Wannsee / Kaurismaki

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Nos vies sont des films, nos vies sont des livres. C’est un peu le slogan de mon blog, en somme, et aussi un de mes passe-temps favoris : prendre mon existence pour une aventure romanesque. Me poser en tant qu’observatrice, regarder les personnages qui évoluent autour de moi, les manipuler.

Je partais pour Potsdam, donc, une petite ville limitrophe de Berlin, ancienne capitale de la Prusse, qu’il me fallait voir pour ne pas crever idiote. Le train traversait des forêts sans feuilles. Je me dirigeais vers un château célèbre, avec son aile des Dames où Voltaire eut sa chambre (le coquinou, tiens), vers des rues au pavé brillant, et bordées de petites maisons aux couleurs pastel. Un Disneyland teuton.

Mais sur la route, il y avait Wansee. Ce grand lac gris où jadis, les Allemands des années 30 aimaient se balader à poil, dans la grande tradition FKK (Frei Körper Kultur, la culture du corps libre), chérie par les nazis, et reprise étrangement par les habitants de l’Allemagne de l’Est comme par les hippies du monde entier. L’Homme est un paradoxe à deux pattes, bon. J’ai eu envie de voir Wannsee au mois de mars.

Devant le lac, mon compagnon de route voulut, lui, monter dans un bateau qui relie Kladow, une île du coin, à la plage de Wannsee. Il n’y avait pas l’ombre d’un touriste. Le sable était lisse, beige et triste comme sont les plages du Nord. Le capitaine avait une grosse moustache. Les passagers avaient de grosses moustaches. Des Allemandes d’âge mûr aux lèvres fuschia s’asseyaient dans la cabine à l’allure morne et rétro, les mains posées sur leurs genoux.

Mon cavalier a les yeux bleus glacier et une barbe blonde de trois jours. J’ai dit : « Tu ressembles à un héros de film d’Aki Kaurismaki« . Il s’est levé, sans un mot, sans un sourire, a acheté une bière, s’est assis devant moi, a pris ma main, l’a posée sur la table, a posé la sienne par-dessus, a bu un coup et a regardé droit devant lui, avec une expression d’ennui intense. « Voilà ce qu’un personnage de Kaurismaki fait quand il est follement amoureux ». On a traversé le lac gris et froid dans cette cabine de bateau où les Allemands ne disaient pas un mot, en riant intérieurement de notre film imaginaire. Dans ma fausse fourrure de la RDA, je ressemblais aussi à une Finlandaise mutique.

En débarquant à Kladow, devant la façade de maisonnettes-restaurants, en frontispice d’une île complètement déserte et morne, nous étions comme deux Kaurismakiens perdus dans le Truman show. Une blondinette faisait son jogging avec son chien, un couple poussait un enfant dans un landau ultramoderne, des touristes achetaient des saucisses rôties le long d’une rue au revêtement rose bonbon.

Sans un mot, nous avons fait volte-face et sommes remontés à bord. On n’avait pas le look Truman Show.

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J’arrive plus à lire dans le métro

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Photo volée au téléphone portable d’une lectrice berlinoise dans le métro.

La lecture dans le métro. C’était mon paratonnerre, ma façon à moi de me blinder contre la puanteur des rails, contre les agressions cycliques de La vie en rose en mode violon branché sur haut-parleur, et contre le cri des roues de fer, qui grincent dans la nuit des stations où il fait 40 degrés en hiver.

Du temps où j’étais parisienne, j’engloutissais fébrilement des kilomètres de romans, nouvelles, essais et journaux dans les rames du métro.

Il y a trois mois, j’ai préparé une valise de quarante kilos (ordinateur et bouquins compris), payé mon supplément d’âme à Easyjet et participé à une pollution planétaire confortable, en m’envolant pour Berlin.

Depuis, je me promène sur un vélo miniature bleu électrique, le long des canaux enchanteurs de ma ville préférée, dans une fausse fourrure qui a dû appartenir à une actrice de films de propagande de la RDA.

Temps heureux.

Dans le S-Bahn, (équivalent berlinois du RER), parfois, j’ai la tentation d’ouvrir un livre, pour faire comme autrefois. C’est râpé. Je n’y arrive plus. Par la fenêtre couverte de graffitis polis – car c’est ainsi que sont les rebelles allemands – je vois défiler des paysages urbains, qui ne laissent aucun répit à mon esprit assoiffé de surprise et de nouveauté. Berlin est une mutante perpétuelle, jamais semblable à elle-même d’un jour à l’autre. Elle se développe le long de ses innombrables rails, avec la douceur d’une vieille routarde de l’Inde, dotée d’un moteur de Rolls-Royce. Une mécanique parfaite qui traverse une ville en méga-chantier.

Je m’émerveille à chaque tour de roue.

Mes bouquins restent posés sur mes genoux. Tout le monde scrute leurs couvertures, à cause de leurs titres français. Je ne prête que peu d’attention à ces regards en biais. Moi, je suis amoureuse de Berlin, et je la regarde grandir sous mes yeux tous les jours, dans le métro aérien ou souterrain, avec ses visages allemands tous surprenants, intéressants, touchants.

Mais j’ai quand même volé quelques-unes de ces silhouettes de passagers berlinois qui, comme moi, chérissent la lecture en mouvement. Volé à coups d’appareil photo de téléphone portable, pardonnez-moi donc leur qualité exécrable. Ce qui compte, c’est l’atmosphère, non?

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Elle avait froid, très froid. C’était au mois de janvier. On glissait sur les trottoirs gelés. Son gros bouquin, un best-seller probablement, lui pesait par ce temps où il ne faisait pas bon trimballer un sac lourd, mais elle ne pouvait pas s’en séparer. C’était aussi moelleux de le lire, que de s’enrouler dans une grosse écharpe tricotée par Maman, ou d’enfiler des chaussettes de laine vierge.

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Il riait en lisant. Je me demande si les auteurs allemands peuvent vraiment faire rire. Quelqu’un peut-il me renseigner? (Allons, amis germanistes, je blague).

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Je la trouvais tellement jolie. C’était pendant la Fashion Week de Berlin. Je rentrais d’un défilé vraiment nul où j’étais allée par politesse, et curiosité. Après les hordes de tiges sapées Milord, piétinant en talons de huit centimètres au bar du défilé, je trouvais cette jeune femme, avec ses chaussures inédites, ses cheveux courts et son bouquin, d’une grâce romantique rafraîchissante. La Fashion Week, elle, elle s’en foutait. Elle lisait. Elle s’est aperçue que je la détaillais du regard. Elle a regardé mes chaussures aussi. Avant de quitter le wagon, elle m’a demandé où je les avais achetées. Cela m’a fait rire : je n’ai pas eu le temps de lui dire que j’étais fascinée par ses jolies godasses à imprimé bovin.

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Un livret bleu laissé vierge par un groupe d’étudiants en art. « Racontez-nous comment vous prenez le métro. Pourquoi. Ce que vous y lisez. Ce que vous y écoutez comme musique »… J’ai eu très envie de le voler. Je me suis ravisée. J’ai simplement écrit : « Chers artistes, j’ai eu très envie de vous voler votre idée. Voilà ce que j’aurais fait dans le métro, si je n’avais pas préféré vous le dire ».

Demain, je m’octroie une journée de répit à Potsdam en train. Potsdam, son château, ses lacs, ses vieux studios de cinéma… tout le contraire de mon Berlin explosif et nostalgique.

Si Potsdam m’emmerde, je relirai La Recherche du Temps Perdu.

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Berlin en train

Petit conseil pour regarder la vidéo en qualité correcte : allez sur YouTube, et cliquez sur « regarder la vidéo en haute qualité ». Incomparable.

Vidéo promise depuis longtemps, à certains de mes lecteurs qui s’amusaient de mes pérégrinations littéraires dans le métro de Paris

L’été dernier, j’ai filmé le métro aérien de Berlin, ou plus exactement le S-Bahn, qui correspond en gros au RER parisien. Vous savez, le RER, ce wagon à bétail où nous souffrons tous les uns contre les autres, et où le paysage qui défile donne envie de pleurer… La comparaison avec le S-Bahn berlinois est impitoyable, vous verrez !

Ce petit film est le résultat de deux différents tournages : l’un dans le S-Bahn qui traverse Berlin de l’intérieur, l’autre dans le S-Bahn dit « Ring » qui fait le tour de la ville. Ne soyez pas offensés de la médiocre qualité de l’image et du son : en vacances, je me promène avec un sympathique petit caméscope des familles… Mais cela ne devrait pas vous empêcher de profiter du voyage !

Film réalisé en août 2003 par Magda, musique : Brandenburg* du groupe Beirut.

* Le Brandenburg est le Land (la région) qui englobe Berlin.

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Segla lit "Le portrait de Dorian Gray"

RER A, direction Marne-la-Vallée Chessy, le 23 août 2007.

Segla, 26 ans, technicien informatique. Vit à Nanterre.

Près d’une heure de RER pour aller travailler aujourd’hui : pour mon appareil photo et moi, c’est une aubaine. Il s’agit de ferrer un joli poisson lecteur.

Mais pas l’ombre d’un amoureux des lettres en vue. Les enfants crient (ils vont chez Disney, ça les rend fous), les parents font semblant de ne pas voir que Kevin a tapé Brian, et que Charles-Henri a décapité la poupée d’Henriette. Un saxophoniste nous gave les oreilles de ses élucubrations gitano-jazz-métropolitaines. Plongée dans l’écoute salutaire d’un magnifique morceau de Bat for Lashes, je rêvasse et j’en oublie de partir à la chasse au lecteur.

 

Lorsque soudain, sur le siège en face du mien, un jeune homme élégant dégaine un livre de poche et se jette à corps perdu entre les pages.

 

J’éteins la jolie voix polaire de Natasha Khan, et je brandis mon compact numérique. Mais pour la photo, Segla rechigne. « Wow! fait-il à la vue de mon petit objectif Panasonic. Mais ça va vous poser des problèmes avec la CNIL, ça! » (il n’y a bien qu’un informaticien pour faire ce genre de remarques!). J’insiste. Allez, un petit quart d’heure de célébrité? « J’ai pas forcément envie d’être une célébrité, mais bon… » Je fais mon sourire de Fée Clochette. Ouf, ça marche.

 

Qu’est-ce que tu lis?

« Le Portrait de Dorian Gray », d’Oscar Wilde.

Une phrase que tu aimes dans ce livre :

 

Je n’en suis qu’à l’introduction! J’ai lu la préface aussi. Mais je n’y ai relevé aucune phrase qui m’ait plu.

Pourquoi ce livre?

 

J’en avais entendu beaucoup parler. Je l’ai trouvé par hasard dans l’armoire de mon grand frère, dans la maison familiale.

Ca, c’est amusant… en ce moment, je lis La poétique de l’espace de Gaston Bachelard.

Encore un jeu de correspondaces, les amis, puisque Bachelard écrit à propos des armoires : « L’espace intérieur à la vieille armoire est profond. L’espace intérieur à l’armoire est un espace d’intimité, un espace qui ne s’ouvre pas à tout venant. […] Dans une armoire, seul un pauvre d’âme pourrait mettre n’importe quoi. […] Dans l’armoire vit un centre d’ordre qui protège toute la maison contre un désordre sans borne. »

Le grand frère de Segla, s’il range de si beaux livres dans son armoire, est sûrement bien loin d’être un pauvre d’âme…

Tu lis toujours les introductions et les préfaces des bouquins?

Oui, pour faire les choses dans l’ordre! Même si ça peut décourager, parfois… J’ai besoin de connaître le contexte socio-historique du roman. La période du Portrait de Dorian Gray ne m’intéresse pas particulièrement, cela dit. Moi, c’est les sixties que j’aime : la soif de vivre au sortir de la guerre, la musique…

Et maintenant, qu’en penses-tu, de ce livre – ou plutôt, de cette intro et de cette préface?

Lourdes et trop « artistiques »! Trop de grandes phrases. Mais elles n’ont pas réussi à me décourager de lire le roman! Maintenant, c’est bon, je suis lancé!

Qu’est-ce que cela te fait de lire dans le RER?

Avec la musique (le saxo) et les artistes (c’est de moi qu’il parle) on ne peut plus lire! Pince-sans-rire, le Segla.

Ah! je descends là! On est à Noisy. Bon, ben, bon courage!

Et Segla s’en va promptement avec sa serviette grise. Et ma grimace de fin d’interview, alors?

 

Et désormais, Segla sera pour moi…

Le jeune homme dont j’aurais bien voulu connaître l’origine du prénom. Et un informaticien nouvelle génération, loin des geeks, qui lit des romans de la période victorienne, adore les années 1960 et farfouille avec bonheur dans l’armoire de son frère…


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