Archives de Tag: Cinéma

Cinéguérilla

Ce n’est pas nouveau : il faut une niaque incroyable pour écrire, réaliser, produire et distribuer un film, entrer dans la jungle des festivals, soigner son image et ses contacts. Etre réalisateur indépendant, c’est être une usine doublée d’un poète.

Au moment où je rentre officiellement à l’école de cinéma, je trouvais plutôt marrant de commencer l’année par une lecture irrévérencieuse : What they don’t teach you at film school (Ce qu’on ne vous apprend pas à l’école de cinéma) de Tiare White et Camille Landau.

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La fin des vacances romaines

A Rome, mon graffiti préféré, reproduit un peu partout sur les murs de la ville.

ROMA !

Je ne l’avais jamais vue.

Elle est belle. Nous avions une vieille Vespa prêtée par un couple d’amis italiens, pour déambuler dans les rues en contemplant l’architecture romaine, et en guettant l’apparition magique de Jennifer Beals comme dans Journal Intime, le merveilleux film de Nanni Moretti

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…et n’être rien

cartoon from www.weblogcartoons.com

(Cartoon by Dave Walker. Find more cartoons you can freely re-use on your blog at We Blog Cartoons.)

Longtemps, j’ai voulu être quelqu’un.

Mais lentement, je suis devenue heureuse de n’être rien. Je me suis même appliquée à n’être rien.

Dans l’univers dans lequel je vivais, il faut être quelqu’un. On monte sur la scène, on irradie, une heure trente, on a même droit à une critique dans un bon quotidien si la P.R. du théâtre a bien fait son job.

Il faut être quelqu’un qui connaît les autres. Citer des noms impressionnants. Laisser entendre que l’on travaille avec P., avec M., qu’on dîne demain avec G.

Longtemps j’ai cru que c’était important. Une des mes amies du métier appelle cela « les petites introductions ». Les petites introductions ne m’ont offert que des désillusions. Le directeur d’un théâtre qui vous promet la lune – et oublie votre nom avec votre travail. Un producteur qui vous assure que vous êtes géniale – et ne vous paie pas. Et ceux qui lorgnent votre cul en vous demandant ce que vous être en train d’écrire en ce moment : un cliché qui ne mourra jamais, toujours nourri par de nouveaux spécimens.

Un jour, j’ai pris ce qu’on appelle « une décision stupide », je suis partie écrire, loin des petites mains qui se serrent et se relâchent au gré des modes et des courants d’air de l’administration culturelle. J’ai quitté les planches, après avoir tant ramé pour y monter. J’ai quitté les planches avant même que quelqu’un se souvienne de mon nom. Ceux qui appellent ça la peur de réussir ont peut-être raison ; ce n’est pas cette réussite-là qui m’intéresse.

Je me prends à rêver au temps où les artistes ne signaient pas leurs œuvres ; les peintres d’icônes d’aujourd’hui n’apposent d’ailleurs pas leur nom sur leur travail. Où est passée l’humilité de l’artiste, serviteur du monde, guide des âmes, pont entre Dieu et les Hommes ?

J’ai pris un petit job « normal ». Il fallait payer les factures.

Ma boss est gentille, elle m’invite à dîner avec d’autres personnes de sa boîte.

Là, elles ont le malheur de vouloir savoir… « ce que je fais à côté ». J’avais bu pas mal de vin blanc. Dans un allemand hésitant, j’ai raconté quelques filaments de ma vie artistique, et voilà toutes ces dames bouche bée. Elles posent trente mille questions. Je m’embourbe sauvagement, tentant de leur faire comprendre que les premières de films sont parfois les soirées les plus chiantes du monde, que J.P. n’est pas si intéressante dans la vie qu’à l’écran, et que le « petit » job qu’elles m’offrent en ce moment me paie mieux que des années de théâtre.

Elles me prennent pour une snob qui crache sur le tapis rouge, et m’en veulent à présent. L’une d’elles m’a avoué le lendemain m’avoir « googelisée » après le dîner. Elle n’a pas trouvé grand-chose, mais le mythe est tenace. « Celle qui connaît truc, bidule et qui va aux premières de cinéma ». J’aurais dû me tenir bien coite, sage, peut-être même m’inventer une autre vie : n’est-ce pas la tâche d’un vrai écrivain?

J’ai un rêve ! Aller dans une soirée et me faire passer pour quelqu’un d’autre, toute la nuit. Que l’on me prenne pour une professeur d’italien, un pilote de chasse, un travesti. Humilier l’ambitieuse jeune femme en moi qui gratte les parois de la réussite. Faire grandir l’artiste qui se nourrit de tout, même du caca boudin. Et les autres auraient envie d’y croire, parce que c’est tellement bien raconté, tellement vrai, tellement plus vrai que la vie.

La tâche du vrai écrivain, en somme. Et si je pouvais au moins faire croire à une seule personne de cette soirée que je suis quelqu’un d’autre… alors j’aurais réussi quelque chose, non?

Sur ce, bonne nuit les petits!

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White Material vs l’Arnacoeur

En haut, « White Material » de Claire Denis. En bas, « L’Arnacoeur » de Pascal Chaumeil.


Un film de Claire Denis écrit avec l’écrivain Marie N’Diaye : White Material.

Un film de Pascal Chaumeil avec Romain Duris et Vanessa Paradis : L’Arnacoeur.

Certains me diront que le combat est perdu d’avance. Je suis d’accord avec eux. Mais cela me fait quand même beaucoup rire d’essayer. Les films sont sur le ring. Prêts?

L’HISTOIRE

White Material : une femme blanche, Isabelle Huppert, dans une région de l’Afrique qui ne sera jamais nommée. Elle dirige une plantation de café. Elle fait partie de ces Blancs qui sont là depuis toujours, ces Blancs qui ne se sentent chez eux que parmi les Noirs. Prise dans la tourmente de guerres intestines, elle refuse de quitter le pays avec les autres toubabs. Elle assiste à la fin de son monde. Une vraie tragédie grecque. L’héroïne refuse de changer : plutôt mourir que d’être une autre. Que de s’abaisser à ne plus être cette femme courageuse qui récolte elle-même son café et brave les barrages de la guérilla. Une très belle phrase de dialogue résume le personnage : en France, son courage ne voudrait plus rien dire. La structure du film est éclatée en souvenirs qui viennent frapper l’esprit du spectateur, comme les flashs que racontent tous ceux qui ont connu la guerre. Une idée cinématographique très percutante !  = + 10 POINTS pour avoir osé cette tragédie à la Sophocle en Afrique noire!

L’Arnacoeur : un type, Romain Duris, sa frangine, Julie Ferrier, et le mec de sa frangine, François Damiens, ont créé une petite entreprise qui connaît un peu la crise. Ils brisent les couples pour venir en aide aux femmes mal accompagnés. Un bonhomme riche veut justement briser le couple de sa fille, Vanessa Paradis. Il engage Romain Duris et devinez QUOI? Oh mais oui! ILS VONT TOMBER AMOUREUX! sur fond de musique de Dirty Dancing, et de dauphins qui bondissent hors de l’eau! L’histoire n’est qu’un mauvais réchauffé de comédies romantiques américaines à succès, sans aucune surprise, avec la sempiternelle mariée qui se barre de l’autel en robe de princesse pour rejoindre le pauvre poète de son cœur = + 4 POINTS pour l’originalité du point de départ, mais -4 POINTS pour la nullité du développement. Ce qui nous fait 0 POINT.

L’ESTHETIQUE

White Material : caméra à l’épaule, caméra urgente, parfois des plans magnifiques sur les champs de café et sur le visage d’Huppert, mais sans aucune volonté esthétisante. Denis saisit dans l’instant un monde qui se casse la gueule, elle ne fait pas du Wong Kar-Wai. Parfois, ça bouge beaucoup, et on est un peu trop près des personnages lorsque le spectateur aurait sans doute préféré un plan moyen ou large, mais enfin, c’est quand même très très bien = allez, + 5 POINTS.

L’Arnacoeur : téléfilm. Aucune prise de position cinématographique. Ce n’est pas mal filmé, mais ce n’est pas bien filmé. Alors… + 1 POINT pour les très belles robes de Vanessa Paradis dans le film.

LE JEU D’ACTEUR

White Material : avec Isabelle Huppert, c’était difficile de rater son coup. Elle campe un sublime personnage de femme ; son visage très peu maquillé appelle une nudité des sentiments, une sincérité d’acteur rare et précieuse. Un détail qui n’est pas rien : je remercie Claire Denis de donner un rôle passionnant à une actrice qui n’a plus trente ans. Christophe Lambert est superbe dans le rôle du Blanc d’Afrique, chemise ouverte sur grosse chaîne, cœur d’or impuissant devant l’entêtement fatal de son ex-femme.=+8 POINTS

L’Arnacoeur : Romain Duris est bien, charmant. Vanessa Paradis est bien, charmante. Les autres sont plats comme des soles meunières, ou caricaturaux (le gros Serbe qui ne parle pas et assène des coups, le mafieux qui parle comme de Niro derrière son bureau de la Défense). Et les dialogues ne font rien pour les aider.= +5 POINTS pour les deux rôles principaux.

DIALOGUES

White Material : simples. Peu abondants. Les deux auteurs ont su écrire du cinéma, donc des images avant des mots. Pari gagné pour l’écrivain Marie N’Diaye qui s’essayait pour la première fois à l’exercice du scénario de film. = + 4 POINTS

L’Arnacoeur : tentatives de blagues qui tombent à l’eau… Je n’ai pas ri une seule fois. Je ne suis pourtant pas difficile, même Bigard me fait marrer. Pauvreté du style, banalité des conversations… je ne vais pas au cinéma pour écouter des conversations de machine à café, merdre.= -1 POINT.

LE MESSAGE DU FILM

White Material : avec sa structure éclatée en flash-backs, et ses ombres planant sur le scénario, Claire Denis et Marie N’Diaye rendent avec force l’absurdité complète des luttes ethniques africaines (et au-delà, des luttes intestines tout court). On ne sait plus qui se bat contre qui, ni pour quoi. La seule chose qui compte, la seule que l’on comprend, c’est que les Hommes meurent. Que l’Homme meurt.Le film ne juge pas, il témoigne, et c’est un véritable étendard pacifiste que cette histoire dans laquelle personne ne peut s’en sortir. = + 7 POINTS

L’Arnacoeur : l’amour vient quand on ne l’attend pas, et ce n’est pas bien de mentir. Et surtout : les riches sont beaux, comme Vanessa Paradis en robe de couturier, et fascinants avec leurs hôtels de luxe et leurs voitures rutilantes. Mais ils sont plus malheureux que vous, petit spectateur qui va au bureau tous les jours pour gagner vos 1200 euros. Oui, ils sont malheureux, car ils ne voient pas l’amour qu’ils ont sous les yeux. Alors, il vaut mieux rester pauvre et gentil pour être heureux. Pas la peine de se dire que peut-être, ces mecs-là dans leurs Mercedes gagnent vraiment beaucoup trop, et que c’est anormal, et que peut-être il faudrait que ça change… regardez comme ils sont tristounets dans leurs costumes Lanvin, non vraiment, il vaut mieux accepter votre sort de caissière chez Carrefour! = 0 POINT

White Material : 34 POINTS

L’Arnacoeur : 5 POINTS

L’Arnacoeur est K.O. Chers lecteurs, ne m’en veuillez pas d’avoir fait ce combat parfaitement inégal. J’en voulais tellement à ma grande amie Madame de…, d’avoir osé m’envoyer au cinéma voir cette niaiserie sentimentale même pas drôle, sous prétexte que c’était « très divertissant ». Ne croyez pas que je méprise le genre de la comédie romantique, j’en suis honteusement férue. Au moins une fois par jour, sur ma balance, devant mon frigo ou au bistro avec mes amis, je pense avec affection à Bridget Jones, la seule femme qui ait jamais compris ce que je vis quotidiennement.

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Norma Jean est vivante

La Berlinale est finie et Bal, le film de Semih Kaplanoğlu dont je vous faisais l’éloge, a gagné l’Ours d’Or. A très juste titre. Avec Werner Herzog dans le rôle de président du jury, ça ne pouvait pas rater de toute façon.

Sur tous les tapis rouges du monde, cependant, flotte une éternelle ombre blonde. Quelqu’un, un doux fantôme pâle à la moue d’enfant maquillée, semble toujours manquer, partout où l’on dit le mot de « star » et de « cinéma ». Elle incarnait le glamour hollywoodien et son chaos tout à la fois. Elle était la quintessence de… de quoi? de la « star » ultime? de la féminité? de la fragilité? de la sexualité?

J’ai acheté Blonde de Joyce Carol Oates à l’American Bookstore de Varsovie, en me disant que je jetais peut-être un peu mes zlotys par la fenêtre. Peuh! Oser raconter la vie de Marilyn Monroe sous forme de fiction? Pour qui se prend-elle, cette Joyce Carol?

– Ici, un petit interlude nostalgique explicatif. Je sais tout, ou presque, sur Marilyn Monroe (de son vrai nom Norma Jean Baker). A l’âge de 11 ans, la robe blanche volant sur la bouche d’aération a déclenché en moi une passion démente pour l’actrice américaine. Je voulais la même bouche (raté), les mêmes cheveux (raté), la même voix (je l’imite mieux que Didier Gustin). J’ai même appris l’anglais en regardant ses films. Bref, je l’adorais, j’ai lu plein de bios, je collectionnais ses photos, j’aimais sa tragédie en backstage sous sa beauté foudroyante, je voulais la sauver, je l’AIMAIS. –

Et me voilà à lire une fiction écrite sur une vie dont le pékin moyen croit connaître, comme moi, les moindres détails : les films, les hommes, le succès interplanétaire, les médicaments, l’enfance pathétique à l’orphelinat, le suicide.

Mais J.C. Oates plonge dans les entrailles de Norma Jean et nous invente/dévoile toutes les coulisses de sa vie intérieure. Au bout de dix lignes, déjà, on se fiche comme d’une guigne de savoir à quel point Oates brode, ou non, sur la vraie vie de Marilyn. Comment rendre de façon authentique une existence aussi publique, aussi fictionalisée de son vivant, sinon… en la contant de nouveau? Oates pénètre les tourments et les espoirs de Marilyn mieux que n’importe quel écrivain l’a fait avant elle, et nous raconte une histoire dont il est impossible de décrocher.

Oates est américaine et c’est tout à son honneur. Elle utilise à merveille deux des choses que nos amis d’Outre-Atlantique ont apporté au monde de l’art : le storytelling et l’Actors’ Studio. Dans son roman, il n’y a pas un mot de trop – c’est un roman-fleuve dont chaque remous est vital. La courbe narrative est parfaite, on pourrait presque l’adapter telle quelle au cinéma, s’il se trouvait une folle quelconque pour oser interpréter Marilyn. Voilà pour le storytelling.

Pour l’Actors’ Studio (technique de jeu d’acteur utilisée par Monroe dans les années 50, d’ailleurs), c’est en imaginant les moindres détails de la mémoire de Norma Jean, en fouillant dans les recoins sombres de son passé que Oates parvient à créer un personnage aux mille dimensions, à la fois star sublime de cinéma et petite-fille broyée, mère manquée et épouse chaotique, poète frustrée, actrice acharnée. Quasi-schizophrène, la Marilyn de Oates n’en est cependant jamais moins vivante et proche du lecteur. Un exploit.

Une langue presque inspirée des rythmes simples et répétitifs de la Bible soutient cette navigation à travers l’histoire d’Hollywood et des États-Unis dans les années 50, où se débat la frêle Marilyn. Elle ne sut pas user du sex power dont elle disposait pour survivre. Elle en mourut. Joyce Carol Oates nous livre le plus beau portrait qui soit du sex symbol made in USA, celui qui orne nos mugs et nos trousses à maquillage. Sans fard.

Norma Jean, ou Marilyn Monroe enfant

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Enfances à l’écran

Michael Nierse (11 ans) dans « Jacco’s film » de Daan Bakker

La Berlinale se poursuit et décidément, cette année, les films sélectionnés sont du meilleur cru. Et devinez qui a remporté hier l’Ours d’or du meilleur court-métrage? Notre ami Ruben Östlund (Suède) dont je vous parlais mardi justement, pour son très drôle et très intelligent Händelse Vid Bank : histoire de deux amis qui regardent, amusés, des casseurs de banques très peu organisés faire leur coup – et se faire choper lamentablement.

Semih Kaplanoglu dirige Bora Altas, 8 ans, sur le plateau de « Bal »

Ma journée Berlinale d’hier fut grandement consacrée à l’exploration de films dédiés à la (douce?) période de l’enfance. Bal (miel en turc) de Semih Kaplanoğlu est un film superbement lent et attentif aux liens de l’enfant et de la nature. Yusuf est un petit garçon de six ans qui éprouve des problèmes de langage et de lecture ; il entretient avec son père, un apiculteur courageux, une relation silencieuse et profonde. Le film est puissamment émouvant et laisse le spectateur chancelant, perdu dans la touffeur vert sombre des forêts de Turquie. Jusque-là, très clairement, mon grand favori dans la compétition officielle.

Je me suis rendue ensuite à la projection des courts-métrages de la sélection appelée Generation, une compétition entièrement dédiée aux films pour enfants. Imaginez une immense salle de cinéma, remplie d’enfants, qui prennent le micro pour poser des questions aux réalisateurs et juger la qualité artistique des films. Un moment étonnant dans un festival international de cinéma. Les programmateurs de la Berlinale ont le très bon goût de ne pas prendre les enfants pour des cons : les films sélectionnés sont très bons. Dans Jacco’s film, du Néerlandais Daan Bakker, Jacco, un enfant de dix ans, filme ses parents qui passent leur temps à se déchirer et ses copains racailles qui n’ont jamais réponse à rien. On est très loin de Walt Disney, mais le jeune public de la Berlinale adore et le fait savoir.

L’actrice allemande Hanna Schygulla

Hanna Schygulla est une déesse du cinéma allemand depuis les années 70. Elle remporta l’Ours d’argent de la meilleure actrice en 1978 pour Le mariage de Maria Braun de Fassbinder. Cette année, la Berlinale lui rend hommage en lui remettant un prix spécial pour l’ensemble de sa carrière.

La belle Hanna, désormais âgée de 65 ans, est venue parler d’elle à la Deutsche Kinemathek. De longs cheveux gris, des yeux comme deux diamants liquides qui semblent regarder derrière vous, et cette voix inimitable, ce phrasé lent et interrogatif. Arrivée avec 20 minutes de retard, elle ne perd pas de temps et embarque les auditeurs dans la drôle d’histoire de son voyage à Cuba et de sa rencontre avec l’écrivain Gabriel Garcia Marquez.

Hanna Schygulla semble savoir qu’elle n’a besoin que de lever tranquillement les yeux et de donner son énigmatique sourire au public, pour que celui-ci l’adore et s’agenouille. Elle irradie littéralement. Nous sommes tous en lévitation, un sourire léger flottant sur nos lèvres, nous aussi. Interrogée sur les humeurs terribles de Fassbinder à son égard, elle répond : « Je ne veux pas dire de mal de Fassbinder. Ce qu’il m’a donné, et surtout ce qu’il a donné au cinéma, est tellement important, historique. Ne parlons pas de Fassbinder ».  Je prends le micro et lui demande quels rôle elle aimerait jouer aujourd’hui. « Des rôles de grand-mère! » s’exclame-t-elle. « C’est de mon âge! Mais mon agent m’engueule quand je dis ça ».

L’actrice japonaise Shinobu Terashima

Enfin, je m’écrase voluptueusement dans un des canapés de velours anthracite de l’hôtel Grand Hyatt, avec trois amis journalistes qui avaient à y faire. Je n’étais là que par snobisme, et pour regarder les starlettes passer, en me moquant gentiment de leurs tenues ou de leurs coiffures. Mais devant l’élégance de Shinobu Terashima, l’actrice fantastique de Caterpillar de Wakamatsu, je me suis tue. Droite, souriante, corsetée dans un somptueux kimono vert et jaune, elle portait haut son chignon sophistiqué, avec la classe d’une très grande star de cinéma. Une qualité dont elle fait montre dans le terrible film de Wakamatsu, dont j’ai parlé il y a deux jours.

Et pour finir, nous sommes allés manger un délicieux poulet maffé et danser sur du zouk au cinéma Babylon Mitte, où était présentée une sélection de courts-métrages africains. J’y discute longuement avec un producteur tunisien et un artiste iranien. Le monde entier se rencontre au festival de Berlin. Quel vide lorsque tous les festivaliers quitteront ma ville, après cette merveilleuse fiesta d’une semaine et demie! Je préfère ne pas y penser. Il reste encore beaucoup de films à voir, beaucoup de gens à rencontrer. Ah… Si tous les jours pouvaient ressembler à la Berlinale!

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Des papillons à la Berlinale

Renée Zellweger, cette année membre du jury de la Berlinale

Février n’est pas le temps des papillons, encore moins à Berlin. La ville est recouverte d’un manteau de neige durcie et dangereusement glissante. Bizarrement, même en ces temps de festival international du cinéma, la municipalité ne prend pas la peine de déneiger. Et si Nicole Kidman venait à déraper avant d’atteindre le tapis rouge, hein? Effet peau de banane garanti. L’esprit de Chaplin règne sur Berlin.

La Berlinale est pourtant le temps des papillons à Berlin. De petits papillons internationaux de toutes les couleurs – même s’ils sont en majorité blancs, bien sûr – affamés de cinéma, fous de cinéma, amoureux de cinéma. On dit que la Berlinale est un festival dédié au public, et c’est vrai. Les salles sont pleines et les spectateurs débattent tout autant que les critiques pour savoir qui va remporter le célèbre ours d’or.

Des papillons qui se battent pour arracher les places – autres petits papillons blancs à 8 euros qui vous ouvrent les portes de films venus du monde entier, Irak, Turquie, Etats-Unis, Mali, France. Pour peu que l’on travaille dans le cinéma, où du moins qu’on ait un pied dedans, le temps de la Berlinale est celui de la perte totale de l’anonymat : on se connaît tous, on se croise dans les cafés et les cinés, à l’arrêt de bus, partout.

Le réalisateur allemand David Sieveking

Ma petite Berlinale à moi a commencé avec une belle première : celle du film d’un de mes amis, David Sieveking, David wants to fly. Une épopée à travers l’Allemagne, les États-Unis et l’Inde. David part à la recherche de David Lynch, son idole, pour se faire expliquer les bienfaits de la méditation transcendantale. Sa découverte est plutôt… inquiétante. Une enquête pleine d’humour dans laquelle David Sieveking a le bon goût de se mettre à nu, offrant en pâture à ses spectateurs les déboires de sa vie amoureuse, à la manière joyeuse d’un Woody Allen.

Le réalisateur Suédois Ruben Östlund

Les Berlinale Shorts sont une institution à la Berlinale : un prix spécial pour les courts-métrages. Hélas, chaque année, ils me rasent. Sauf celui-ci : le merveilleux Händelse vid bank (Incident près d’un banc), un film de 12 minutes du jeune Suédois Ruben Östlund, qui relate un casse de banque ridicule, vu en unique plan séquence hilarant et fabuleusement orchestré. Si je pouvais remettre l’Ours d’or à quelqu’un, je n’hésiterai pas.

Le réalisateur anglais Stephen Frears

J’ai assidûment fréquenté le Berlinale Talent Campus, où de jeunes réalisateurs viennent écouter les plus grands cinéastes transmettre leur expérience. Lors du débat Storytelling Trojka, Stephen Frears a fait rire l’assemblée pendant une heure et demie, avec sa vision détachée et ironique du cinéma. « Vous voulez connaître les secrets de la réalisation? » dit-il, la mèche grise en l’air. « Prenez une caméra, faites des films, et souffrez comme nous tous. C’est tout ce que je peux vous dire. » A propos de ses choix de scénario : « J’aime ou je n’aime pas, point. Une chose me touche et une autre pas. On fait des films et au bout de 20 ans, on comprend enfin ce qu’on voulait dire, c’est tout! »

En revanche, il me paraît tout à fait idiot de la part des organisateurs du Talent Campus de n’inviter que des jeunes réalisateurs diplômés d’écoles publiques à venir présenter leurs films : où sont les autodidactes? C’est surtout eux que l’on veut voir! Comment se sont-ils battus pour imposer leurs vision du cinéma? Pour trouver un producteur, un financement, un public?

Le scénariste allemand Wolfgang Kohlhaase

Dans la sélection Rétrospective cette année, le film Les légendes de Rita Vogt, un film de Volker Schlöndorff de 2000, m’a séduite avec sa saga située peu avant la Chute du Mur, entre Berlin-Ouest, Berlin-Est et Paris. Un scénario absolument impeccable (pas une minute de trop à mon avis) de Wolfgang Kohlhaase, célèbre auteur allemand pour le cinéma, à qui la Berlinale rend hommage cette année.

Le réalisateur japonais Koji Wakamatsu

Pour finir, dans la sélection officielle, un film-cauchemar du Japonais Koji Wakamatsu, Caterpillar. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, un soldat brutal qui a violé et assassiné une jeune Chinoise, retourne dans son village, sous la forme d’un homme-tronc. Sa femme doit l’honorer et le soutenir, pour « l’Empereur, pour le Japon ». Terrifiante fable réaliste, la réalisation souffre cependant de la présence de flash-backs plutôt kitsch et mélodramatiques. Ayez le cœur bien accroché : ce film fout sacrément le bourdon.

Cette année, les différentes sélections sont excitantes, avec notamment la présence de films de Vinterberg, Scorcese, Winterbottom, Polanski, Zhang Yimou… mais surtout parce que la Berlinale fait la part belle aux premiers films d’auteurs jeunes et méconnus. La suite très vite!

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