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Norma Jean est vivante

La Berlinale est finie et Bal, le film de Semih Kaplanoğlu dont je vous faisais l’éloge, a gagné l’Ours d’Or. A très juste titre. Avec Werner Herzog dans le rôle de président du jury, ça ne pouvait pas rater de toute façon.

Sur tous les tapis rouges du monde, cependant, flotte une éternelle ombre blonde. Quelqu’un, un doux fantôme pâle à la moue d’enfant maquillée, semble toujours manquer, partout où l’on dit le mot de « star » et de « cinéma ». Elle incarnait le glamour hollywoodien et son chaos tout à la fois. Elle était la quintessence de… de quoi? de la « star » ultime? de la féminité? de la fragilité? de la sexualité?

J’ai acheté Blonde de Joyce Carol Oates à l’American Bookstore de Varsovie, en me disant que je jetais peut-être un peu mes zlotys par la fenêtre. Peuh! Oser raconter la vie de Marilyn Monroe sous forme de fiction? Pour qui se prend-elle, cette Joyce Carol?

– Ici, un petit interlude nostalgique explicatif. Je sais tout, ou presque, sur Marilyn Monroe (de son vrai nom Norma Jean Baker). A l’âge de 11 ans, la robe blanche volant sur la bouche d’aération a déclenché en moi une passion démente pour l’actrice américaine. Je voulais la même bouche (raté), les mêmes cheveux (raté), la même voix (je l’imite mieux que Didier Gustin). J’ai même appris l’anglais en regardant ses films. Bref, je l’adorais, j’ai lu plein de bios, je collectionnais ses photos, j’aimais sa tragédie en backstage sous sa beauté foudroyante, je voulais la sauver, je l’AIMAIS. –

Et me voilà à lire une fiction écrite sur une vie dont le pékin moyen croit connaître, comme moi, les moindres détails : les films, les hommes, le succès interplanétaire, les médicaments, l’enfance pathétique à l’orphelinat, le suicide.

Mais J.C. Oates plonge dans les entrailles de Norma Jean et nous invente/dévoile toutes les coulisses de sa vie intérieure. Au bout de dix lignes, déjà, on se fiche comme d’une guigne de savoir à quel point Oates brode, ou non, sur la vraie vie de Marilyn. Comment rendre de façon authentique une existence aussi publique, aussi fictionalisée de son vivant, sinon… en la contant de nouveau? Oates pénètre les tourments et les espoirs de Marilyn mieux que n’importe quel écrivain l’a fait avant elle, et nous raconte une histoire dont il est impossible de décrocher.

Oates est américaine et c’est tout à son honneur. Elle utilise à merveille deux des choses que nos amis d’Outre-Atlantique ont apporté au monde de l’art : le storytelling et l’Actors’ Studio. Dans son roman, il n’y a pas un mot de trop – c’est un roman-fleuve dont chaque remous est vital. La courbe narrative est parfaite, on pourrait presque l’adapter telle quelle au cinéma, s’il se trouvait une folle quelconque pour oser interpréter Marilyn. Voilà pour le storytelling.

Pour l’Actors’ Studio (technique de jeu d’acteur utilisée par Monroe dans les années 50, d’ailleurs), c’est en imaginant les moindres détails de la mémoire de Norma Jean, en fouillant dans les recoins sombres de son passé que Oates parvient à créer un personnage aux mille dimensions, à la fois star sublime de cinéma et petite-fille broyée, mère manquée et épouse chaotique, poète frustrée, actrice acharnée. Quasi-schizophrène, la Marilyn de Oates n’en est cependant jamais moins vivante et proche du lecteur. Un exploit.

Une langue presque inspirée des rythmes simples et répétitifs de la Bible soutient cette navigation à travers l’histoire d’Hollywood et des États-Unis dans les années 50, où se débat la frêle Marilyn. Elle ne sut pas user du sex power dont elle disposait pour survivre. Elle en mourut. Joyce Carol Oates nous livre le plus beau portrait qui soit du sex symbol made in USA, celui qui orne nos mugs et nos trousses à maquillage. Sans fard.

Norma Jean, ou Marilyn Monroe enfant

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Fotoplastikon

Belle entre les belles : Grazyna Szapolowska, dans « Brève histoire d’amour » de Kieslowski (1988)

Carnet de voyage polonais, feuillet n°4.

Mercredi 6 janvier 2010, Varsovie.

Au premier plan, un homme et une femme. Beaux, la trentaine. Hollywoodiens. Elle, Jane Russel. Lui, Cary Grant ? Il dit quelque chose à l’oreille de « Jane Russel », qui, elle, se tourne de trois quarts vers le spectateur. Ils semblent se moquer sérieusement de l’hideuse construction qui se termine en arrière-plan : le Palais de la Culture de Varsovie, un monstre de pierre commandé par Staline, alors que la ville manque cruellement de logements. Nous sommes au milieu des années 50. Nos Jane Russel et Cary Grant polonais sont jeunes, beaux – la guerre ne les a pas détruits. Lui, il aurait pu mourir au front – elle, sous les bombardements. Mais ils sont là, vivants, et ils se moquent de la mégalomanie communiste sur cette photo en noir et blanc.

Le Fotoplastikon est une pure merveille. Un trésor qui n’existe qu’à Varsovie. C’est l’ancêtre du cinéma. Une rotonde de projection de photos stéréoscopiques. Cette machine en bois date de 1905. La jeune femme rondouillette et souriante qui tient le lieu me dit, dans un anglais haché, qu’il s’agit bien de la machine originale. Le seul exemplaire au monde – miraculeusement préservé de l’histoire tourmentée de Varsovie!  En s’installant sur un petit tabouret, on regarde à travers des trous percés dans le bois des photos de Varsovie depuis le 19e siècle jusqu’à aujourd’hui. Phénoménal!

Sur une autre très jolie photo, celle-là datant de mai 2009, défilent des majorettes en jupette rouge. Tout devant, une adolescente de seize ans, châtain et svelte dans son minuscule costume de majorette, regarde le photographe. Et elle se moque, elle aussi. En coin. La lèvre relevée à droite, dans un sourire puissamment ironique. « Je suis la plus belle des majorettes. Rien ne peut me vaincre ». Cette jeune fille, pour moi, incarne la Pologne relevée. Celle qui ramassait les décombres de la vieille ville, et rebâtissait tout à l’identique, après la Seconde Guerre Mondiale.

Si cette jeune fille avait huit ans, alors elle serait l’adorable enfant  en robe courte que l’on voit sur une autre photo du Fotoplastikon. De dos, la petite fille plante une pelle dans un tas de ruines sur la place de la vieille ville, juste après la guerre. La place n’est plus qu’une ligne d’horizon. L’enfant travaille déjà à la reconstruction. Huit ans à peine, et déjà les manches retroussées.

La Pologne est une sacrée bonne femme. Elle n’a pas froid aux yeux. Ce n’est pas pour rien que Varsovie a choisi pour emblème une sirène armée d’un bouclier. Sa statue se trouve, petite et gracieuse, sur la place de la vieille ville. Plus loin dans la ville, les communistes en ont bâti une autre version, musculeuse,  héroïque et monumentale. Sexys et combatives sont les Polonaises. Par -20 degrés, elles affrontent le froid en minijupe et doudoune ceinturée.

Il neige tant que mes pieds s’enfoncent dans la poudreuse. Je me réfugie dans un adorable salon de thé tenu par deux blondes bavardes et gracieuses. L’endroit s’appelle Belle époque*, il est parfaitement féérique. Les murs sont rose pâle et vieux rose, les tables recouvertes de napperons en dentelle, partout traînent des chapeaux à voilette dignes de la Reine Mère. Ce lieu serait un rêve pour petite fille anglaise, qui jouerait à recevoir pour le thé comme sa grand-mère. Je me réchauffe avec un shoot de calories maximal : un gâteau maison aux noix et à la crème pralinée – bien plus gros que mon estomac. Avec ça, un cappucino qui bat les records du sublime, à la cannelle et au gingembre.

Passablement anéantie par la dose de sucre que je viens de m’injecter, je lève les yeux sur les photos de stars du passé qui couvrent les murs. Bardot, Dietrich et Garbo se disputent le rôle de la plus canon de toutes. Mais la plus belle, la voilà. Sous mes yeux, une photo dédicacée de sa propre main : Grazyna Szapolowska, la sublime actrice de Brève histoire d’amour et de Sans fin de Kieslowski.

L’ombre du grand cinéaste plane toujours sur Varsovie. Je le savais bien! Je digère en souriant. Le destin est bien fait. Peut-être même, me dis-je avec excitation, suis-je assise à l’endroit même où Grazyna a posé ses fesses ? Oh! Cela me rend heureuse. Je commande un deuxième cappucino et je le bois à la santé de Grazyna.

Dans le prochain billet, je vous emmène à Cracovie, à la rencontre d’un très grand artiste…

* Café Gallery Belle Epoque

Freta 18, 00-227 Varsovie, Pologne

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Rue des âmes, Varsovie

Rue Prozna, Varsovie

Carnet de voyage polonais, feuillet n°3.

Mardi 5 janvier 2010, Varsovie.

J’ai promis dans le dernier billet de vous raconter pourquoi les vieilles dames de Varsovie sont la perle de la capitale polonaise. C’est parce qu’elles sont de véritables poèmes. Elles portent des lunettes improbables, des petits hauts trop serrés imprimés léopard, de grands pulls tout doux aux couleurs pastels. Elles fument des Marlboro Light – à leur âge! Elles ont des chapeaux cloche en mohair blanc ou rose bébé. Elles traversent la rue avec une canne, dont elles se servent comme pic à glace sur les trottoirs gelés, avançant bravement comme de petites alpinistes duveteuses dans les larges avenues de Varsovie.

Au très chic café A.Blikle*, dans la rue Nowy Swiat, on mange le dessert le plus féminin qui soit, le paczek. Un beignet léger, glacé au sucre sur le dessus, et fourré à la crème de rose. C’est comme une explosion de parfum rétro et poudré dans la bouche, lorsque l’on attaque le coeur du beignet. Deux vieilles dames se penchent au-dessus de leurs paczek et de leur tasse de thé, pour se raconter, en souriant avec ironie, des histoires qui semblent terriblement croustillantes.

Après ce délicieux (et bourgeois) beignet à la rose, je me rends sur les traces du ghetto juif de Varsovie.  Créé en 1940 pour y parquer littéralement tous les Juifs de la ville (380 000 personnes) il était entouré par 18 km de murs, en plein cœur de la ville, et ce jusqu’à sa destruction en 1943. C’est là qu’ont vécu, dans des conditions de grande pauvreté, des familles entassées les unes sur les autres, avant d’être quasiment intégralement déportées par les Nazis vers le camp de Treblinka II en 1942.

Du célèbre ghetto de Varsovie, il ne reste rien, si ce n’est la petite rue Prozna. Deux simples rangées d’immeubles de brique rouge, complètement délabrés, soutenus par des échafaudages. Une fondation américaine, la Jewish Renaissance Foundation, les a rachetés pour les rénover. Heureusement. Car ces bâtiments ont une âme. Lépreux, écorchés, ils semblent gémir encore de la perte de leurs habitants.

C’est sans doute la fondation américaine qui a accroché à leurs façades les photos jaunies et agrandies de ceux qui, j’imagine, vivaient là. Des petites filles aux longs cheveux ondulés, des femmes à la mèche crantée, des hommes rasés de près et droits comme des « i » semblent me regarder avec compassion depuis un ciel éternel. Je reste comme en prière sous leurs effigies palpitantes, paralysée d’émotion. Pas juive, et tout à coup, pourtant…

Je rentre dans une cour d’immeuble, miraculeusement préservée des bombardements des années 40. Des gens vivent donc encore là! me dis-je en voyant une femme blonde de quarante ans faire la cuisine au premier étage. Quel contraste saisissant offrait la vision de cette femme à la vie simple et moderne, dans la tristesse infinie des immeubles rouges tout autour.

La petite rue Prozna n’est rien, à peine 500 mètres, à peine quatre immeubles et quatre portes cochères en ruines… elle est cependant aussi belle et déchirante que la musique yiddish, elle a le charme douloureux d’une immense lamentation. La rue Prozna chante au cœur de Varsovie. Elle raconte tout aussi bien l’insoutenable injustice faite aux Juifs que les images d’Auschwitz. Parce que, dans la rue Prozna, on peut encore imaginer la vie de tous les jours. La famille, le travail, la cuisine, l’amour. Ce sont les traces d’une vie quotidienne fauchée dans sa fleur, qui frappent violemment l’imagination.

La rue Prozna, 500 mètres à peine? Mais cela valait bien la peine de faire 516 kilomètres pour la voir de près. Pour en respirer l’âme – les âmes. Inoubliables. Et qu’il ne faut pas oublier.

*Café A.Blikle

Nowy Świat 35, Warszawa

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– Do you speak English? – Nie !

Le sinistre Palais de la Culture, à Varsovie.

Carnet de voyage polonais, feuillet n°3.

Mardi 5 janvier 2010, Varsovie

J’ai beaucoup marché. Dans la vieille ville d’abord. Reproduite à l’identique après que la ville ait été rasée à 80%, la vieille ville de Varsovie est un exploit, une façon de faire la nique au destin. Même si la peinture trompe-l’oeil s’écaille déjà sur les façades des immeubles, découvrant des murs de brique sous leur déguisement. L’inscription de Varsovie au Patrimoine mondial de l’UNESCO est méritée. Cette reconstruction est une belle preuve du courage tant vanté des Polonais.

Il neige, et des nuées d’enfants en sortie de classe pépient dans les rues. Je rentre dans une église. Une vieille dame prie à genoux devant une énorme grille de fer forgé. On ne peut pas parcourir l’église, elle est « fermée ». On ne peut que rester derrière cette grille pour contempler une demi-douzaine de sapins de Noël clignotants, et une énorme Vierge en stuc, toute de bleu ciel vêtue.

Je quitte la vieille ville et atteint Nowy Swiat, littéralement « le nouveau monde » : l’avenue principale de Varsovie, qui me fait penser à la Perspective Nevski des Nouvelles de Saint-Pétersbourg de Gogol. Chic et occidentale, cette longue rue arbore des magasins de vêtements de luxe (Max Mara, Wolford) et des ribambelles de cafés sans âme.

Dans un froid mordant, je poursuis ma marche jusqu’au fameux Palais de la Culture érigé par Staline. Une verrue. Un énorme bâtiment crénelé, bâti entre 1952 et 1955. La décoration intérieure est bien dans la veine monumentale soviétique, en marbre gris et rose, froid, inhumain. En attendant l’ascenseur qui grimpe au 30e étage, je constate un sifflement singulier, un bruit de film de science-fiction, comme si une navette spatiale approchait. Cela ajoute encore à l’étrangeté lunaire du lieu. Je comprends enfin qu’il s’agit du bruit des va-et-vient des treize ascenseurs du « palais ».

Panorama décevant. Le brouillard nimbe Varsovie d’une tristesse encore plus pesante. Un énorme grillage prévient des chutes et des suicides. Pas étonnant qu’on ait envie de se jeter dans le vide quand on voit ça, me dis-je furtivement, avant de fuir ce lieu bizarre.

J’ai pour projet de me rendre à Cracovie, puis à Vilnius, en Lituanie, qui n’est qu’à 8 heures de train environ. Je me rends donc à la gare de Varsovie pour acheter mon billet. Tout y est écrit en polonais, et les panneaux semblent dater des années 70 ; je reconnais l’ambiance du très beau court-métrage documentaire Dworzec (« La gare ») de Kieslowski. Je m’approche d’un guichet.

– Do you speak English?

– Nie, (« niè » en phonétique, c’est-à-dire « non », bien évidemment), me répond la vendeuse quiquagénaire d’un air las.

– Aller – Cracovie – jeudi – matin, dis-je péniblement, mettant bout à bout quelques mots de polonais, piqués dans le lexique du guide du Routard.

La vendeuse panique derrière ses lunettes à monture seventies. Elle brandit une feuille plastifiée avec des colonnes de chiffres à virgule, et des mots pas tellement éloignés de l’alphabet japonais pour moi.

– No, no, I don’t want the prices, m’écriè-je, give me the timetable!

Un homme d’affaires vole à mon secours. Gentleman, comme le sont souvent les hommes en Pologne. Mais pressé, sans sourire, il me commande un billet aller-retour pour Cracovie, puis disparaît.

Je me dirige ensuite vers la caisse internationale pour acheter le billet pour Vilnius.

– Do you speak English?

– Nie.

(Palsambleu. C’est la caisse internationale, c’est la gare d’une capitale européenne et ils ne parlent pas un mot d’anglais. Je vais les étrangler).

La vendeuse voit une lueur de folie meurtrière dans mes yeux. Elle dit négligemment :

– Oh, yes, maybe, a little. I can try.

– I would like to go to Vilnius on Friday, please.

La caissière prend un bout de papier minuscule, et y inscrit un horaire (23h) et une date (8.01.2010) ; elle le balance à travers l’hygiaphone et décroche son portable qui vient de sonner. Elle disparaît aussitôt. Je l’attends. Elle ne revient pas. Je n’ai même pas eu le temps de voir qu’elle a promptement retourné sa petite pancarte : « fermé ».

Perplexe et fulminante, je tente de prendre le tram pour me rendre dans le ghetto de Varsovie. Complètement paumée devant le plan des lignes de tramway. Une adorable petite vieille m’aborde en polonais. Apparemment, elle veut m’aider.

– Do you speak English? demandè-je timidement.

– Nie…

Évidemment. Mais, tout sourire, malicieuse et agile, elle mouline des bras et m’explique avec force rires que je dois grimper dans le prochain tram sur le quai d’en face.

Je vais vous dire un truc : ce qu’il y a de mieux, en Pologne, c’est les vieilles dames. Je vous explique ça dans le prochain billet.

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« La fin des pierogis » : une série polonaise

Il y a 20 ans, à la télé polonaise, il y avait ça : « Le Décalogue » de Kieslowski.

Carnet de voyage polonais, feuillet n°2.

Lundi 4 janvier 2010, 21h42

Je suis dans l’appartement de Daniel et Ewa depuis une heure. Ils sont tous les deux musiciens baroques, et sont partis au Mexique pour fêter la nouvelle année dans la famille de Daniel.

Zofia, la cousine d’Ewa, m’a apporté les clefs et a mis elle-même les draps sur le lit malgré mes protestations. Elle est professeur de musique à l’école Montessori de Varsovie. Grande, mince, avec de longues jambes fines, les cheveux teints en blond et coupés courts. Elle parle l’anglais lentement, mais très correctement. Quand elle est partie, je me suis aperçue qu’elle avait laissé la télévision allumée. Il s’agissait d’un feuilleton sentimental à l’américaine, mais avec des acteurs au physique tout à fait polonais. Avec des filles du genre de Zofia, par exemple.

Comme disait je ne sais plus quel spécialiste français des médias, lorsqu’on voyage, regarder la télé permet de mieux comprendre le pays où l’on se trouve. En zappant un peu, je constate donc que la télévision polonaise n’a rien à envier aux autres télés européennes : mêmes séries, mêmes pubs, mêmes émissions à débats, mêmes présentateurs de divertissement à l’air de minets stupides, et surtout, surtout, mêmes présentatrices ripolinées, sourire ineffaçable et main sur la hanche, brushing décoloré et corps de Barbie.

Quelque chose dénote toutefois, dans cette série américaine que je crois reconnaître. Beaucoup d’amis voyageurs m’ont parlé de ces drôles de doublages dans les pays de l’Est : les acteurs parlent américain et sont « couverts » par une voix masculine unique, qui se superpose à la leur. Un seul doubleur pour tous les personnages. Dans le cas de cette série, donc, j’entends les acteurs parler leur langue, aussitôt « doublés » par une voix polonaise grave et didactique, sans émotion, qui interprète l’héroïne, le gros flic black et l’expert à lunettes, sans distinction.

Mieux encore : la télécommande me mène vers une hilarante pièce de théâtre filmée, d’une naïveté sans pareille. Fausses barbes mal collées, décor XIXe siècle en papier mâché, avec son jardinet peint que l’on voit par la croisée en carton-pâte. Les comédiens incarnent à la perfection le stéréotype du mauvais acteur de théâtre, qui écarquille les yeux quand il a peur, et rit aux éclats, mains sur les hanches, quand il est gai.

Quelle catastrophe, la télé polonaise. Quand je pense aux merveilleux films (documentaires, court-métrages, 50 minutes) que Krzysztof Kieslowski a réalisé pour la télévision polonaise (alors la TVP, à l’époque communiste). Kieslowski avait beau être censuré, il n’en était pas moins produit par la TVP, et savait détourner ses scénarios de telle manière que le message politique soit clairement rebelle. Kieslowski savait contourner la censure, et recevait en échange le droit de faire des films avec du temps, et même un peu d’argent. Il avait surtout une productrice qui se battait à ses côtés, bien qu’elle fasse elle-même partie des fonctionnaires du régime : la belle Irena Strzalkowska. Question, donc : la télé communiste aurait-elle permis l’émergence de grands cinéastes à l’Est ?

Même dans la mort, le grand monsieur K ne préfère pas regarder ce qu’est devenue la télé polonaise…

C’est sur cette note songeuse et désillusionnée, que je m’aperçus que les pierogis et le borsch ne passaient pas. Pas du tout. J’ai fini la nuit dans la salle de bains, les pierogis aussi.

Demain, je vous raconterai entre autres comment Staline a défiguré Varsovie, et comment j’ai calmé mon estomac avec des beignets à la rose.

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Berlin-Warszawa, train express

Voiture-bar des trains polonais. Photo volée ici.

Me revoilà, amis lecteurs! et pour la nouvelle année, je vous propose une série… polonaise. Le carnet de bord de mon voyage, rien que ça.

Lundi 4 janvier 2010. Train express Berlin-Varsovie.

16H : J’ai attendu le train sur le quai de la gare centrale de Berlin pendant plus de 35 minutes, neige oblige. Mais mon excitation d’aller en Pologne ne faiblit pas. Par la fenêtre du train, tout est blanc et brun, neige et bois nu des arbres sans feuilles. Dans la voiture-bar, en face de moi, une Polonaise d’environ cinquante ans boit une bière, seule. Blonde et vêtue d’une éclatante veste fuschia, elle est une héroïne Technicolor dans ce monde en noir et blanc.

Je partage mon compartiment avec un Allemand très « comme-il-faut » qui me fait penser à un prof de fac et deux petites vieilles. L’homme parle aussi le polonais et, prévenant, aide les vieilles dames à mettre leurs bagages sur l’étagère. Les deux grand-mères me font rire. Elles portent des manteaux en vison, couleur caramel-clair et caramel-brun. Elles ont les cheveux gris et coupés courts, des yeux clairs et malicieux, les ongles peints en rose nacré, et des pulls en mohair que l’on a envie de caresser. Pour moi, ce sont les sœurs imaginaires de la vieille tante de Weronika, dans La double vie de Véronique de Kieslowski. Celle qui aime écouter les histoires de fesses de sa nièce, et rédige son testament. Leur présence dans mon wagon est bon signe. N’oublions pas que je pars pour la Pologne dans l’espoir de retrouver un peu du parfum des histoires de mon cinéaste préféré.

5h35 séparent Berlin de Varsovie en train express. Pour l’instant, sur ma route, il n’y a rien à voir, à part la neige… et soudain, féérique, un troupeau de biches paisiblement installé dans un champ immaculé.

Ce voyage en train à travers la Pologne enneigée me paraît bien moderne et européen, avec sa voiture-bar style Ikea et ses clients allemands qui parlent trop fort. J’entends qu’ils sont en route pour Moscou. Ils doivent donc prendre un autre train à Varsovie. Je me demande s’ils vont s’époumoner comme ça jusqu’à la Place Rouge… Mais, tout moderne qu’il soit, ce voyage évoque aussi vivement un autre train, un autre temps. Si je fais abstraction du bruit, comment pourrais-je ne pas penser aux convois de la mort qui emportaient leurs victimes sur ces routes plates et blanches, de l’Allemagne à la Pologne? Ce paysage que je contemple de mon agréable train-express, Juifs, résistants et autres cibles de l’horreur nazi, devaient le regarder défiler depuis les wagons à bétail où on les tenait enfermés. Y penser aujourd’hui est cauchemardesque. Le père de mon oncle Jacques, juif Polonais, partit ainsi malgré lui pour Riga…

Je ferme les yeux. Je suis résolue à ne pas visiter Auschwitz, qui se trouve tout près de Cracovie. Sans doute les lieux de mémoire sont-ils extrêmement importants. Mais combien de touristes voyeurs entrent dans ces sanctuaires, comme on monte dans un train-fantôme de fête foraine?

En première classe, la jeunesse dorée s’amuse en chapka de vison, en cheveux décolorés et en appareil photo digital dernier cri. Nous arrivons à Poznan. Il n’est que seize heures, la nuit va tomber, les petites lumières s’allument aux fenêtres des maisons de la ville…

17H28 : De retour dans mon compartiment, je me retrouve avec une famille d’origine turque qui gave leur petite fille de Kentucky Fried Chicken, de pop-corn et de snickers. Le père est obèse, son polo orange souligne sa graisse qui tressaute à chaque vibration du train… comme je plains la petite, encore mignonne et délicate, d’être vouée à arborer bientôt les formes pleines de son papa qui arrose son repas d’Ice Tea bien sucré…

19H50 : Varsovie! Je me suis fait arnaquer par un chauffeur de taxi qui m’a soutiré 40 zlotys (10 euros) pour me conduire dans la vieille ville, alors que c’est le prix depuis l’aéroport Frédéric Chopin, en dehors de la ville. Je peste en mangeant des pierogis à la choucroute et aux champignons, comme recommandé par Szymon, mon ami polonais de Berlin. Sur ses conseils, je suis chez « U Pana Michala »*, un adorable petit resto-bar que je vous recommande fermement dans la vieille ville. Ambiance bougies et prix imbattables : 20 zlotys (5 euros) pour un borsch (soupe claire de betterave) et des pierogis!

Lundi, je vous raconterai la suite de mes aventures polonaises… et où les pierogis ont fini dans cette belle histoire.

Les pierogis, spécialité polonaise. Photo volée à cette jeune fille qui ne blogue plus mais a de bonnes recettes…


* »U Pana Michała »
ul.Freta 4/6
00-227 Warszawa

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Train de nuit pour Varsovie

Cyril Barrand, « Projet d’une boule de neige souvenir du Palais de la Culture et des Sciences à Varsovie »

Pitié, cette année, pas de cadeaux, pas de rush sur la dinde, pas d’huîtres qui vous envoient directement aux urgences. Pas de sapin clignotant, pas de mauvaise humeur parce que la messe de Noël finit trop tard et le chapon finit trop cuit. Voilà ce que j’ai écrit à mes parents depuis mon exil berlinois.

Pitié, pas de Nouvel An technoïde, qui se termine à 6 heures du matin dans le caniveau, avec la déprime d’avoir une année derrière soi pour horizon. Voilà ce que j’ai dit à mes amis berlinois.

Mais de l’amour, des bulles, des rires, et des voyages. Oui, trois fois oui.

J’étais attablée Chez Gino*, un de mes restos favoris de Berlin, devant une assiette de spätzles divines. J’ai dit à ma chère Madame de : « Viens, cette année, on se casse, juste toi et moi, on part sur les traces de Kieslowski. On se revoit tous ses films à Paris, et puis hop, on file en train pour Varsovie, avec une caméra vidéo et une petite Super 8. Règle du jeu : ne pas parler jusqu’au 31 décembre à minuit« .

Et Madame de, les yeux brillants, pose sa fourchette et rajoute une seconde règle du jeu : « Et on se donne 10 gages à suivre pendant le voyage. 10, selon le Décalogue« . Pour les malheureux qui ne connaissent pas encore cette œuvre magnifique du grand cinéaste polonais, il s’agit d’un film en dix épisodes réalisés par Kieslowski dans les années 80 pour la télévision polonaise. Chaque film correspond à une règle du Décalogue dicté par Dieu à Moïse : Tu honoreras père et mère, Un seul Dieu tu adoreras, etc.

C’était il y a un mois, et je sèche bizarrement devant ma feuille blanche. J’ai beau regarder à nouveau le fameux Dekalog de Kieslowski, je me vois mal envoyer Madame de buter un chauffeur de taxi comme dans l’épisode « Tu ne tueras point », ou tromper son petit ami pour faire comme l’héroïne adultère de « Tu ne convoiteras point la femme d’autrui ».

Quelqu’un me donnerait une petite idée?


* Chez Gino Restaurant
Sorauer Straße 31, 10997 Berlin, Germany
030 6950-6525‎

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