Vendredi, 20 novembre 2009

Le Goncourt est un livre qu’on ouvre…

Marie N’Diaye reçoit le Goncourt 2009 : une euphorie de courte durée

…Pas un livre qui doit fermer sa gueule. Non?

Chers lecteurs, vous êtes au courant, comme tout le monde ou presque, que Marie N’Diaye a obtenu le Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes – prix à mon avis indubitablement mérité pour ce roman à trois volets, durement poétique, souverainement maîtrisé et haletant. Vous êtes aussi au courant que la dame a osé déclarer dans la presse que la raison pour laquelle elle vivait à Berlin tenait à la politique de Monsieur Sarkozy, jusqu’à dire : “Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Je trouve cette France-là monstrueuse” . Vous savez sans doute qu’Eric Raoult (député UMP de Seine Saint-Denis) s’est aussitôt érigé en juge suprême pour déclarer que Marie N’Diaye insultait personnellement le président de la République au lieu de se tenir à son devoir de réserve dû aux lauréats du Prix Goncourt”.

Monsieur Raoult semble donc oublier trois choses : 1. Marie N’Diaye a reçu le Goncourt après avoir tenu ces propos, 2. Il n’est inscrit nulle part que le Prix Goncourt est un prix “ferme-ta-gueule” (on n’est pas chez les bolcheviks non plus, hein) 3. Et si Marie N’Diaye n’avait… pas tort?

Au moment où tombe la polémique, je m’envole justement pour Dakar, où mon travail (une pièce de théâtre sur…  la rébellion face à une autorité injuste) a été programmé. Dans l’avion Air France où je m’installe, cosy, avec la comédienne, nous entendons soudain des hurlements étouffés et des pleurs. Un jeune homme noir se débat, tenu fermement par deux flics horriblement gênés. Le personnel de l’avion tente de garder son calme et de nous expliquer à voix basse que le jeune type, étudiant sans visa, est renvoyé “chez lui”, au Sénégal. Comme une muselière, un masque de chantier couvre la bouche du “clandestin”. La scène est humainement affreuse. On n’en saura pas plus. Qu’a fait le type pour être rapatrié aux frais du contribuable dans un avion Air France (pardonnez du peu) escorté par deux types? Si l’on avait affaire à Hannibal Lecter, ne l’aurait-on pas mis un peu plus à l’écart de la population? Que veut dire ce déploiement de force ridicule aux yeux des centaines de voyageurs de ce Boeing?

Décidément. On connaissait la blague : la dictature c’est “ferme ta gueule”, la démocratie c’est “cause toujours”. Que faut-il en déduire?

J’ai rencontré Marie N’Diaye et son mari Jean-Yves Cendrey à Berlin, l’an dernier. Difficile de croire à l’image agressive et vulgaire qu’en fait Raoult lorsque le couple se met à parler, elle de sa voix douce et légèrement voilée, lui, les yeux pétillants et la blague fusante. Qu’on partage, ou non, leur vision de la politique française aujourd’hui, force est de reconnaître que les auteurs, de tout temps, ont plutôt un devoir d’avertissement que de réserve. N’est-on pas reconnaissant aujourd’hui à Gide d’avoir publié en 1936 Retour d’URSS, revenant sur ses erreurs passées de fervent communiste? N’aurait-on pas bien fait de l’écouter alors, lorsqu’il tirait la sonnette d’alarme sur les pratiques totalitaires des Soviétiques? Que Marie N’Diaye se plante (à mon avis pas du tout), ou non, elle fait bien de l’ouvrir, et doit continuer à le faire.

Je vous propose plutôt de lire ici la diatribe terrible de Jean-Yves Cendrey sur Rue 89, drôle, sanglante, à l’image de son style rigolard jaune foie, dont il use fort bien dans son dernier bouquin, Honecker 21. Un article pourfendeur, qui rappelle avec bonheur la droiture éclatante d’un Cyrano de Bergerac, qui disait autrefois sous la plume de Rostand…

Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci !

Et vous aussi, vous pouvez l’ouvrir sur ce blog – ou ailleurs, que diable! :-)

Mercredi, 18 novembre 2009

Elles m’ont forcée

Irène Jacob dans “La double vie de Véronique” de Kieslowski

Ça fait quelques mois que je ne blogue plus, vous l’avez bien remarqué. Se retirer en loucedé de la toile est une expérience réconfortante : il existe bel et bien des îles désertes au cœur de la vie de chaque être humain. On peut se faire oublier très vite, pour un article ou deux sautés dans le courant de la semaine. Et puis on y prend bizarrement goût. La douceur de faire taire le clavier.

Mais il y a toujours des crampons, et qui plus est des crampons adorables, de celles qui ne vous lâcheraient pas même s’il fallait se faire mordre par un pitbull enragé au passage. Agnès et Laëtitia sont toujours là à lire mes articles absents et à me taguer, ô misère, et comment résister à leur insistance angélique? Je les aime beaucoup trop pour ça. Alors je réponds à leur questionnaire cinéma!

1 – Un film que vous regardiez étant jeune et qui vous remplit de souvenirs :

Les douze travaux d’Astérix, parce que mes Gaulois préférés étaient sacrément bien doublés, chantaient, dansaient, et qu’en plus, ça n’existait pas en album BD. Souvenir associé : ma sœur près de moi dans le canapé, en pyjama, nos doigts plongés dans le Nutella. Dégueulasse.

2 – Un film que vous connaissez absolument par cœur :

Le Père Noël est une ordure. Minuterie! Parce que la misère y est d’une féroce drôlerie.

3 – Un film qui a bouleversé votre jeunesse :

La double vie de Véronique, de Kieslowski. C’est là que je me suis dit : je veux faire du cinéma et je veux rencontrer Irène Jacob. Et j’ai fait les deux (comme quoi, il faut rêver dans sa jeunesse). Ce film ne cessera jamais de m’influencer et de me faire rêver. Il est comme un merveilleux mystère, très doux, laissé par le grand cinéaste polonais.

4 – Un film que vous auriez aimé écrire/produire :

Celui que je suis en train d’écrire. Les films que j’aime, je suis très heureuse que d’autres les aient faits, et je les en remercie!

5 – Un film qui vous a donné envie de faire du cinéma

Ah, j’ai répondu plus haut : La double vie de Véronique.

6 – Un film que vous avez regardé plus d’une fois :

Sissimais j’ai arrêté.

7 – Le film que vous avez vu en dernier au cinéma

Un documentaire de Bernhard Sallmann au festival du film documentaire de Leipzig, Die Traüme der Lausitz. Visuellement très frappant et très architectural. Minéral, même.

8 – Un film dont vous avez regretté d’avoir payé la place :

Brüno. Vulgaire, démago, mal écrit, et même pas très bien filmé.

9 – Un film qui vous fait réfléchir sur la vie :

J’espère bien que tous les films font réfléchir sur la vie! Même une comédie à l’eau de rose raconte quelque chose sur la vie…

Clotilde Hesme et Louis Garrel dans “Les amants réguliers

10 – Un film qui vous a donné envie de tomber amoureuse :

Les amants réguliers de Garrel. Pour l’histoire d’amour, pour leur dégaine, le Paris des sixties et la gueule de poète de Louis Garrel.

11 – Un film qui vous a fait tordre de rire :

Sacré Graal des Monthy Python! L’humour anglais est indémodable (sauf celui de Benny Hill).

12 – Un film qui vous a révélé un acteur que vous suivez à présent :

Lili Marlene de Fassbinder. C’est un peu idiot de dire que je suis Hanna Schygulla aujourd’hui, alors qu’elle a déjà une longue carrière derrière elle, mais elle me fascinera toujours, et je ne louperai jamais un film à l’affiche duquel elle se tient.

13 – Un film qui vous a fait pleurer comme une madeleine :

Devdas. Ce grand Bollywood, oui… J’ai honte mais ça me déchire le coeur. Et ça me donne envie de manger des cheese nans, aussi.

14 – Un film dont vous avez aimé un personnage en particulier :

Maria Braun dans Le mariage de Maria Braun de Fassbinder. Forcément, c’est Hanna Schygulla, mais c’est aussi un personnage de femme merveilleusement complexe.

15 – Un film que vous regardez chaque année :

Les ailes du désir de Wenders n’en finiront jamais de livrer leurs secrets…

Dimanche, 25 octobre 2009

De retour des planches…

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… ça y est, je suis descendue du plateau après une longue absence bloguesque! Mais pour venir vous parler de théâtre. Et du travail de Frédéric Aspisi dont je vous ai déjà parlé ici.

Aspisi met la barre très haut. C’est le genre de type qui ne se la raconte pas, mais qui n’écrit pas vraiment avec ses pieds non plus. Et quand il choisit un sujet, il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Toujours le même fantasme, jamais le même spectacle est une pièce de théâtre sur le viol. Loin des clichés et du politiquement correct, loin de la provoc à deux sous, ce texte formidable sera joué par son auteur en novembre à Paris.

Fragments d’interviews.

CHERCHER LES MOTEURS PROFONDS DU VIOL

Frédéric Aspisi manipule son public. Il les place face à leur propre fantasme de viol. En se posant en conteur, il crée les images mentales, alors que sur scène, il ne se passe… rien. Parce que l’image est absente, elle est d’autant plus présente dans les têtes des spectateurs… La première réaction du public est de dire “non” au viol. Mais Aspisi ne fait que raconter l’histoire d’un fantasme, ses mécanismes. Jamais le viol n’a lieu. L’acteur oscille entre victime et violeur, tour à tour fantasmant dans son lit, puis assigné en justice devant une juge… de sexe féminin.

LA FIGURE DE LA FEMME

Sur scène, Lise Bellynck (interprète des Anges exterminateurs, film de Brisseau sorti en 2006) est une présence blonde et muette. Femme-objet? Absence de droit de réponse au fantasme de viol de l’homme? Pas du tout. Lise, c’est l’écran de projection de tout ce que les spectateurs peuvent imaginer en écoutant le texte. Elle n’a aucune indication de jeu et peut réagir selon son envie. Elle écoute. Le miroir du spectateur.

ECRIRE LE SPECTACLE EN TEMPS REEL

Toujours le même fantasme est truffé de surprises. Aspisi ne fait qu’improviser à l’intérieur de modules de jeu. Des lumières à la mise en scène, tout est calculé pour que rien ne soit pareil d’un soir à l’autre et que le spectateur soit embarqué dans une expérience sensorielle et émotionnelle. Je n’ai pas le droit de vous en dire plus…

ETRE HOMME, ETRE FEMME

Le spectateur masculin a deux réactions : le rejet (pris en flagrant délit des fantasmes qu’il mijote dans sa tête…) Ceux-là croient que cette révélation du fantasme leur ôte du pouvoir. Les autres montrent un petit sourire en coin… “un acquiescement de vestiaire de foot”, s’amuse Frédéric Aspisi.

La spectatrice, quant à elle, sauf si elle a déjà vécu -hélas- une histoire de viol elle-même qui lui rend le spectacle insupportable (cela dit, Aspisi présente ouvertement son sujet dans le programme des théâtres), la spectatrice, donc, est souvent fascinée, excitée par le développement du fantasme. Frédéric Aspisi assure le sentir physiquement dans le public… et dans la salle après la représentation!

Un très beau texte sur ce qui fait courir nos rêves érotiques…

“toujours le même fantasme”

Frédéric Aspisi, Lise Bellynck, Bertrand Couderc, Julien Kosellek, Samuel Mazzotti, Sophie Mourousi

du 4 au 7 nov et du 10 au 14 nov à 19h30

soyez là 10 mn avant

durée : 1h

dans le cadre de “L’humour se fait noir”, évènement automnal de

L’étoile du nord

16 rue georgette agutte, paris 18ième

infos et résa au 00 33 1 42 26 47 47 / contact@etoiledunord-theatre.com

Lundi, 7 septembre 2009

Un pressentiment

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Paris dans les années 30 : Brassaï, “La colonne Morris”.

Les pressentiments régissent mon univers, me fascinent, me passionnent. Et ce, depuis l’enfance. C’est bien pour cela que j’aime tant le cinéma de Kieslowski (voir article ici) qui mieux que quiconque, réalise des films où l’intuition a toute sa place. Aussi mon amie Madame de… m’a-t-elle mis entre les mains un roman d’Emmanuel Bove, Le pressentiment.

On dit d’Emmanuel Bove qu’il est un auteur oublié, et pourtant, je n’ai jamais autant entendu parler de lui qu’en ce moment. A Paris justement, aux “Trois baudets”, se donne actuellement une pièce de théâtre musical inspiré du roman Mes amis d’Emmanuel Bove : Victor Bâton. Bove, donc, a écrit Le pressentiment. Drôle de titre, peu en lien avec l’histoire qui s’y déroule. Écrit dans les années 30, ce très court roman relate le choix d’un riche avocat de se retirer de son milieu, de sa famille, de sa profession, pour vivre seul dans un misérable immeuble du 14e arrondissement de Paris. C’est là qu’il se rendra compte, bien malgré lui, qu’on ne se défait jamais de sa condition sociale.

C’est une belle histoire, écrite simplement, et qui sonde le cœur d’un homme qui voudrait n’être qu’homme – et non déterminé par sa naissance ni par sa richesse. En cela plutôt révolutionnaire, Emmanuel Bove fait un triste portrait de plusieurs couches sociales, avec une noirceur étrangement philanthrope.

Pourquoi, alors, ce titre de Pressentiment? Seulement pour cette phrase, à la fin du roman : “Maintenant je comprends beaucoup de choses. Charles devait avoir le pressentiment de sa mort”. Une phrase dite à l’enterrement du héros, par un de ses anciens amis, qui n’a jamais pu comprendre qu’on puisse volontairement vouloir se débarrasser de ses oripeaux sociaux et culturels.

Le livre fut adapté par Jean-Pierre Darroussin au cinéma, en 2006.

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Emmanuel Bove, Le pressentiment, éditions Points, 8,50 euros.

Vendredi, 28 août 2009

La simple vie de Monsieur K

Kieslowski

Krzysztof Kieslowski

Le panthéon de mes cinéastes préférés se situe depuis longtemps Outre-Rhin. Wenders l’Allemand, Tarkovski le Russe et Kieslowski le Polonais ont tous laissé leurs plus grands chef-d’œuvres dans les années 70-80. Du trio, un seul reste parmi nous, le créateur des anges aux ailes du désir, flottant dans le ciel de Berlin. Tarkovski et Kieslowski continuent sans doute à regarder, attendris, l’espèce humaine se débattre  dans sa condition minuscule.

Krzysztof Kieslowski, mort prématurément en 1996, se fit aimer passionnément du public français avec son film La Double Vie de Véronique (1991), dans lequel Irène Jacob (lumineuse) interprète une jeune femme polonaise et son alter ego français. C’est ce film qui me fit découvrir l’auteur du Décalogue, de Bleu, de Blanc, de Rouge, de Sans fin, de L’amateur et de tant d’autres films époustouflants. Il laisse derrière lui aussi quelques conversations recueillies dans Le cinéma et moi, aux éditions Noir sur Blanc.

Le réalisateur y donne quelques clefs sur ses films, sur sa vision de la Pologne, sur son dégoût de la politique, son amour fou des spectateurs. Il s’exprime avec une sobriété presque déroutante, sans omettre de multiplier les paradoxes. Kieslowski semble aussi complexe que ses films et pourtant, il menait une vie parfaitement simple, en accord avec ses principes. Il prétendait aussi faire des films modestes – et pourtant, leur subtilité n’a pu échapper à aucun spectateur!

Kieslowski raconte son double échec au concours d’entrée de l’école de cinéma de Lodz (avant d’y être reçu la troisième année), son amour râleur pour la Pologne (“J’en veux beaucoup à ce pays : j’y suis né et je ne saurai jamais le quitter”), et parle de son cinéma avec une grande humilité : “Je ne fournis aucune réponse car je n’en connais pas”.

Et pourtant, le secret de ce que les autres estiment être son génie, il le donne malgré lui. Lui qui s’estimait sans talent, il a tout de même “enrichi le portrait de l’être humain d’une dimension supplémentaire, celle des pressentiments, des intuitions, des rêves et des préjugés, en un mot, de la vie intérieure.” C’est ce qui fit l’immense succès de La Double Vie de Véronique. Un film qui pour moi changea le visage du cinéma, parce qu’il apportait la grâce, tout simplement.

Le Cinéma et moi est une merveilleuse plongée dans le cœur tendre et bourru du grand réalisateur polonais. Grâce à la collaboration de sa fille Maria, le lecteur découvre des photos de famille, le visage du jeune Krzysztof à l’école de cinéma, ou, pour finir, le Kieslowski plus âgé, au beau visage fatigué mais toujours émerveillé par la vie, se promenant… au Père Lachaise.

Pour clore le livre, l’éditeur a choisi une conversation du cinéaste avec des lycéens enregistrée quelques jours avant sa mort. Une discussion pleine de grâce et d’humour entre générations, qui révèle encore plus profondément le regard plein de tendresse de Monsieur K sur ses semblables.

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Krzysztof Kieslowski, Le Cinéma et moi, éditions Noir sur Blanc, 25 euros

Mardi, 25 août 2009

Vive la réclame

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Savignac, Pot-au-feu Maggi. 1960

Ceux qui me lisent souvent n’auraient sans doute jamais imaginé que je puisse donner un titre pareil à l’un de mes billets. Mais c’est la découverte d’un grand artiste de la publicité qui m’a fait basculer du côté obscur des forces libérales.

Mon amoureux se baladait hier, le nez au vent, dans Paris, et buta soudain dans un carton de vieux bouquins laissés au bon vouloir des passants. Il en rapporta un exemplaire d’un tout petit livre de poche (éditions Point Virgule, 1989) sentant le renfermé et les pages jaunies, Savignac, L’affiche de A à Z. Mon chéri berlinois venait de découvrir, émerveillé, la grâce enfantine du plus grand affichiste français, “et sans doute, en pesant bien les mots, le plus grand affichiste du monde”, souligne Alain Weill dans sa préface.

L’affiche de A à Z, parce que Savignac, dans cet opus, commente ses affiches par un alphabet écrit à la main comme par un enfant pas sage : “Oeil : l’essentiel n’est pas de taper dans l’oeil du voisin, c’est de ne pas mettre le doigt dans le sien”. “Idée : le sel de l’affiche! C’est elle qui la rend vivante, communicative et quelquefois inoubliable. L’idée, c’est l’œuf de Colomb”.

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Savignac, Monsavon au lait. 1949

Je connaissais, comme tout le monde, la célèbre vache rose Monsavon, dont les pis fabriquent directement une savonnette au lait. Mais ce que livre minuscule m’a appris, c’est que Savignac, avec son trait qui rappelle les gribouillis d’enfants, ses couleurs primaires et sa bonne humeur flagrante, avait tout compris au pouvoir de l’image. Dans les années 60 déjà, le talent de Savignac annonçait – hélas – la simplification extrême du message publicitaire, nécessaire à tout bon matraquage médiatique.

Chez Savignac, en effet, le produit de l’annonceur est mis en avant, intégré complètement au processus graphique, et non rajouté à la dernière minute comme cela se faisait souvent encore dans les années 50. Le produit est roi, prend toute la place de l’affiche, l’être humain (le futur “consommateur”) devient un visage bonhomme et impossible à identifier : le visage de celui qui consommera bientôt en masse.

Mais là où les publicités actuelles cherchent à frapper des cibles toujours plus précises grâce aux nouveaux outils marketing, l’affiche de Savignac, elle, se contente de vendre un produit avec humour et légèreté. On sent que l’annonceur du temps de Savignac (des années 50 à 80) s’est laissé séduire par la force simple de ses dessins, et lui laisse une marge de manœuvre qui aujourd’hui paraît impensable. Par exemple ce boeuf Maggi coupé en deux, qui regarde son derrière cuire dans du bouillon avec délectation : l’affiche ferait bondir Brigitte Bardot et les mamans horrifiées pour les yeux de leurs bambins aujourd’hui. Et pourtant, elle est tout bonnement hilarante.

Pour moi, Savignac incarne véritablement la fraîcheur de l’humour français, sa bonhommie, son petit rire moqueur mais attendri sur les travers des autres, leurs absurdités, leurs bêtises enfantines. Je ne sais pas si ce petit livre délicieux est encore en vente, mais si c’est le cas, je vous le recommande…

Vendredi, 21 août 2009

Ma langue au chat

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Une question à mille francs pour mes chers lecteurs : quel livre offrir à un homme (de langue allemande) qui veut apprendre le français?

Jeudi, 13 août 2009

Le supplice du bouquin turc

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- Plutôt ça que de lire un bouquin!

Question torture, la Turquie en connaît un rayon, mais voilà qu’elle vient d’en inventer une, qui ferait rêver tous les blogueurs littéraires de ma connaissance.

En Turquie, donc, relate le Courrier International (reprenant l’article publié à Beyrouth par le journal An-Nahar), quand on n’est pas sage, certains tribunaux vous collent une peine de lecture. Exemple : un type chopé en état d’ébriété dans sa bagnole, a été condamné en 2006 à lire pendant une heure et demie par jour, sous surveillance policière. Le bonhomme, qui déclare qu’il aurait largement préféré quinze jours de taule, s’est enfui par peur de perdre la face devant son entourage. Mais le plus drôle de l’anecdote, c’est que, vivant en clandestin pour n’avoir pas honoré sa peine, il se mit à culpabiliser et à compulser toutes sortes de biographies. Et s’est pris de passion pour la lecture.

Toujours d’après l’article du Courrier International, certains condamnés se sentent profondément humiliés par cette peine pédagogique. La prison et la garde à vue leur semblent préférables. “Personne n’a le droit de jouer avec mon honneur”, s’est écrié un homme (père et mari violent) à qui le juge avait imposé  de lire des livres sur l’éducation et la famille.

Que penser? En France, le premier type qui conduit bourré se jetterait sur l’opportunité d’avoir à lire du Marc Lévy pour se débarrasser de son amende, non?

Mardi, 11 août 2009

La question qui tue (par un auteur formidable)

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Dites, Marquise, je peux vous poser une question dangereuse?

Cela fait trois jours que je me prends la tête sur une question posée par Pierre, un dramaturge formidable (qui est accessoirement le metteur en scène qui me fait travailler comme un bœuf dix heures par jour, en ce moment).

Pierre est un auteur foutrement talentueux, du haut de ses quarante petites années. Cela l’autorise à lancer des questions littéraires énormes, au beau milieu de l’apéro, avec un flegme agaçant, alors que tout le monde en est à se demander si on peut vraiment se baigner à Trouville au mois d’août.

D’un geste gracieux de la menotte, il s’envoie une olive au fond du gosier, pose ses yeux iceberg sur l’assistance et balance :

- Quel est le plus grand roman d’amour?

C’est complètement pourri, cette question, pourri de banalité et de néant, mais on s’est tous creusé la tête comme des dingues. Et depuis samedi, je ne pense qu’à ça.

Le plus grand roman d’amour doit-il être heureux? Dans ce cas, il faut exclure Docteur Jivago, Anna Karénine, Terre des Oublis et la moitié de la littérature mondiale.

Le plus grand roman d’amour est-il l’histoire de deux personnes? Si oui, alors Les liaisons dangereuses ne sont qu’une partouze élégante.

Le plus grand roman d’amour est-il un roman d’amitié? L’amour d’un être humain pour son chat (Dialogues de bêtes de Colette)? L’amour d’un fils pour sa mère (Le livre de ma mère d’Albert Cohen, et Ma mère de Georges Bataille)? etc.

La question ne serait-elle pas plutôt : qu’est-ce qu’un livre d’amour, voire, pire encore, qu’est-ce que l’amour?

La question ne pourrait-elle être aussi : le plus grand roman d’amour a peut-être écrit par Barbara Cartland et personne ne le sait, parce que personne n’ose le dire?

Samedi, 8 août 2009

Un été théâtral

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Je vous rassure : au milieu, ce n’est pas moi.

Chers lecteurs,

Vous l’avez constaté, les billets s’espacent sur ce blog : c’est que ma vie a été fort mouvementée ces derniers temps. Après un printemps cinématographique à Berlin, je passe un été théâtral à Paris. Trois mois sur les planches, ça se prépare avec beaucoup de travail, et c’est plutôt coton, les amis.

Alors, peut-être à bientôt, et en attendant, bonnes vacances, et une saine lecture que je vous recommande sur la plage – ou ailleurs :

The Shock Doctrine de Naomi Klein

La critique bientôt sur le blog…

Et puis, en septembre, quelques interviews d’auteurs pour la rentrée littéraire!