Samedi, 20 juin 2009

Femmes-serpents

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Marie N’Diaye

Marie N’Diaye est une auteur française née d’un père sénégalais. Elle écrit depuis qu’elle a douze ans et cette longue habitude de la plume, aussi bien pour le roman que pour le théâtre, s’est muée en un style unique et forcément très travaillé. C’est ce qui lui a valu d’entrer au répertoire de la Comédie Française à Paris avec sa pièce Papa doit manger.

Mais c’est aujourd’hui d’une autre pièce – tout aussi majeure à mon avis – que je veux vous parler : Les serpents, publié aux Editions de Minuit en 2004. Ou comment trois femmes, la mère (Madame Diss), l’épouse (France) et l’ex-femme (Nancy) d’un homme qu’on ne verra jamais, font leur nid de serpents autour de la cellule familiale et du souvenir d’un enfant mort appelé Jacky. L’homme, si on ne le voit pas, est omniprésent dans les bouches de ces femmes qui le redoutent, l’aiment et le méprisent. Il apparaît tantôt noble et original, tantôt violent, égoïste et responsable de la mort de son fils.

Le petit Jacky, donc, est mort parce qu’il devait nourrir les serpents dont le père lui avait confié la garde. Qui est coupable? Personne et tout le monde à la fois. On se dispute pour racheter le souvenir, pour obtenir quelque chose de cet homme – de l’argent, la place au foyer auprès de lui, la liberté.

Ces trois femmes, finalement, sont les figures multiples de l’émancipation féminine. Mme Diss, la belle-mère, veut vivre comme un homme. Très belle, même âgée, elle croque les types, fait des dettes pour ses frais de toilette, et alors? Elle veut du fric. Nancy, l’ancienne épouse, a fui la cellule familiale pour réussir en ville, monter un magasin et devenir quelqu’un. Et alors? Elle aurait voulu donner tout ça à son enfant, mais il est mort. Elle veut reprendre sa place près de son ancien mari. France, la nouvelle épouse, veut sa liberté. Il est probablement trop violent, cet homme, elle veut fuir, comme une clocharde, être à soi. Nancy et France échangeront leurs places. L’homme croit que par sa position d’homme, il dirige, mais en vérité il n’a rien à dire.

Le texte de Marie N’Diaye propose une langue de théâtre lyrique et imprégnée des rythmes terriens du Sénégal, environnée par les couleurs sèches des champs de maïs. Il y a dans ces statures très droites de femmes marquées par le destin, le goût de la tragédie grecque.

C’est une oeuvre dramatique superbe, et Marie N’Diaye a aujourd’hui le plaisir de la voir traduite pour le public allemand aux Editions Merlin Verlag.

Ce n’est pas la première fois que l’apport des auteurs d’origine africaine à la langue française me frappe. Tandis que l’hyper-réalisme prévaut depuis longtemps chez les auteurs français métropolitains, bien des auteurs issus de la triste colonisation ont apporté une couleur sophistiquée, maîtrisée et grandiose à tout ce qui touche leur plume. L’occasion de relire Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, mais aussi de découvrir l’extraordinaire Moussa Konaté qui écrit, comme Marie N’Diaye, pour le théâtre.

Mardi, 16 juin 2009

Le prince des magazines lifestyle

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Couverture du magazine Prinz

En France, on a peu de magazines dits “lifestyle”, qui abordent la vie urbaine avec ses modes et ses événements culturels. Ces magazines, reliés aux modes de vie d’une grande ville, sont à la fois un guide quasi touristique – si vous cherchez un resto, un coiffeur, vous y trouverez votre bonheur – et une vitrine des tendances chères à ses habitants.

Imaginez qu’un magazine parisien rivalise avec un magazine bordelais, lyonnais, marseillais ou autre! On en apprendrait, des choses, sur nos voisins urbains. C’est aussi extrêmement agréable d’ouvrir un journal qui reflète vos habitudes de vie, parle du nouveau boulanger du 14e arrondissement, et de la fête de quartier du coin où vont venir chanter Amadou et Mariam.

Si ces publications existent dans notre pays, elles sont plus proches du fanzine que du bel objet sur papier glacé. En revanche, l’Allemagne a développé avec un certain talent ce genre de lectures. Celui qui me semble le plus ouvert, le plus drôle et le plus représentatif de sa population s’appelle Prinz. Un magazine allemand qui s’adapte à chaque grande ville dans laquelle il est publié (Leipzig, Dresde, Munich, etc.) Il est mensuel et n’a rien à envier aux Inrocks.

Pour celui de Berlin, les journalistes sont tous très jeunes (40 ans pour les doyens, 30 ans en moyenne), à l’image de la population berlinoise. Le ton est drôle, les guides culturels passionnants. Les interviews se font au resto du coin, avec la DJ Ellen Allien ou le cinéaste Jörg Buttgereit. Les auteurs du magazine se démènent chaque mois pour dénicher un nouveau bar, un nouveau club, un nouveau magasin de déco. La mode y est berlinoise : branchée et décontractée, pas chère, vintage souvent. Les mannequins semblent avoir été pêchés au coin de la rue, et posent devant les squats ou sur un vélo près du canal. Prinz interviewe des gens dans la rue : elle était bien, cette expo? et ce film? c’est joli ce que tu portes, c’est quoi? tu es Anglais, pourquoi vis-tu à Berlin?

Bref, Prinz parle de Berlin, des gens de Berlin, de l’âme de Berlin. Un magazine profondément ancré dans la culture cosmopolite de la grande ville allemande. Dans la capitale française, A Nous Paris est truffé de pubs et ressemble à un guide d’achat de cadeaux de Noël aux Galeries Lafayettes. Dommage, tout de même.

Connaissez-vous un magazine “lifestyle” dans votre ville? Je serai curieuse d’en lire quelques-uns…

PS qui n’a rien à voir (sauf que le blog d’Arbobo est un bon guide musical parisien, pour le coup) : Arbobo s’est livré à mon jeu préféré, celui de la tête de pochette. La photo est ici. J’ai juré de répondre à mon tour avec une photo!

Lundi, 15 juin 2009

Toujours le même fantasme

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L’auteur dramatique Frédéric Aspisi.

Un viol, qu’un type, dans son lit, prépare mentalement, très minutieusement, afin de dérouler dans sa tête le film parfait d’un fantasme éternel.

Il y a des briques rouges noircies de gaz d’échappement,
c’est les années quatre-vingt,
c’est un film sur la danse et elle est latine et catholique – tous les indiens sont morts il y a déjà bien longtemps.
Elle a envie de réussir,
il faut qu’elle en veuille pour en avoir,
c’est un viol, tout le monde doit y trouver son compte.

Et ce viol, justement, cet acte tabou, honteux, misérable, affreux, doit le mener à la jouissance, tout en passant par les méandres d’un procès en esprit, occasion publique d’une guerre des sexes.

Brune et ses gencives sont brunes tout autant – on les voie quand elle rit, quand elle retrousse ses lèvres -,
mais non pas brune de tabac mais brune d’humus,
brune d’hommes,
- une femme faite d’hommes, songez un peu ! -
assise, trônant dans un fauteuil de velours vert,
moiré,
précisément comme toujours,
avec les cheveux droits de la justice,
alors que la jeune fille américaine les avait bouclés.
Et le procès sera aussi précis que le viol.

Le type, donc, prépare son viol. Il a la parole, le micro, même. Et puis soudain, cette fille, qui noie le type dans un déluge de questions.

Que direz-vous à l’enfant né du viol ? Qu’en ferez-vous ? Qu’il soit ou non consenti, que ferez-vous face à l’enfant ? Lui direz-vous à quel point il fût désiré, quel genre de désir l’a engendré ?

Toujours le même fantasme est une pièce de théâtre de Frédéric Aspisi publiée aux éditions Christophe Chomant. Elle sera bientôt portée sur scène par l’auteur, au Théâtre de la Bastille à Paris, à l’occasion du festival TRANS en juin 2009.

L’audace du sujet – le viol – trouve en la plume de Frédéric Aspisi un mode d’expression idéal ; la crudité du thème est magnifiquement contrebalancée par le rythme souple de la prose, et par une langue soutenue mais sans fioritures. Aspisi se tient en funambule au dessus du gouffre de la vulgarité et du cliché, sans jamais déraper. Casse-gueule? Oui. Mais, grâce au filet d’humour que l’auteur a su créer pour cette pièce osée, Toujours le même fantasme reste un plaisir de lecture, une balade du côté obscur de la force… avec un petit rire sardonique pas désagréable au fond de la gorge.

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Toujours le même fantasme, jamais le même spectacle : une proposition aléatoire de Frédéric Aspisi ayant pour thème le viol comme moteur de l’écriture.
Spectacle créé en plusieurs étapes entre juillet 2007 et juillet 2008 entre “ON n’arrête pas le théâtre” (07 et 08) à L’étoile du nord (Paris 18) et “Labomatic theâtre 08″ à La Ferme du Buisson (Noisiel 77)

Les 19 et 20 juin à 21h30 ; le 21 juin à 19h30, Théâtre de la Bastille, Paris

Dimanche, 14 juin 2009

Une Blanche-Neige musclée

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Schneewittchen (Blanche-Neige) d’Angelin Preljocaj

Blanche-Neige, c’est mon obsession (je sais que c’est freudien, n’en dites pas plus!), et c’est mon personnage littéraire préféré. J’aime aussi particulièrement la méchante et très belle reine, le père lâche et les sept nains. Quant au Prince Charmant, celui-là… disons que je crois l’avoir croisé en chair et en os, deux fois dans ma vie.

Blanche-Neige au Deutsche Oper de Berlin, monté par le chorégraphe Angelin Preljocaj, c’était donc l’occasion de vitupérer sur “ces artistes qui ne comprennent jamais rien au mythe de Blanche-Neige et s’amusent à le massacrer”. Sauf que non.

J’ai regardé ce spectacle de danse de presque deux heures et je n’ai (presque) rien trouvé à redire. En revanche, je me suis levée pour applaudir à tout rompre Elisa Carillo Cabrera (dans le rôle de Blanche-Neige), une des plus incroyables danseuses qu’il m’ait été donné de voir. J’ai pleuré quand Blanche-Neige est morte ; je me suis mouchée bruyamment quand le Prince l’a réveillée, dans une danse d’amour nécrophile sublimement chorégraphiée ; je me suis poilée quand les nains ont fait de la varappe sur les murs de la grotte. Et j’ai ouvert des yeux d’éternelle enfant quand la méchante reine (autre danseuse fascinante, Beatrice Knop) s’est livrée à une danse démoniaque devant son miroir magique.

Sacré Preljocaj! Il a su marier comme personne le grand art et le divertissement. Décors enchanteurs, danse musclée et sensuelle, costumes divins de Jean-Paul Gaultier, musique envoûtante de Gustav Mahler : tout cela fait exploser la magie noire de Blanche-Neige sur scène, et c’est debout et hurlant de joie que le public allemand a remercié les interprètes de ce très grand spectacle.

Mardi, 9 juin 2009

Je hais Facebook

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Je déteste Facebook. J’ai eu un Facebook deux jours, parce que mes amis m’assuraient qu’on y faisait des rencontres professionnelles géniales. Et donc, depuis, je hais Facebook encore plus qu’avant parce que :

- sur Facebook, mes amis sont tous vachement beaux. On dirait des mannequins sortis de Vogue, des rocks-stars hyper branchées ou des galeristes d’art contemporain du Marais. Ils choisissent leur plus belle photo, qui n’a pas grand-chose à voir avec la réalité, mais les dévalorise un tantinet à mes yeux : pourquoi se préoccupent-ils tant de leur apparence? Le narcissisme de mes amis ne me gêne pas tant -on est tous les mêmes- autour d’une bouteille de vin dans une VRAIE galerie d’art.

- sur Facebook, on sait tout de tout le monde, et tout le temps. L’humeur maussade de Robert devant ses cornflakes à 8 heures du matin, je n’aurais même pas envie d’en entendre parler en vrai. Du coup, la vie de mes copains me semble beaucoup moins intéressante que lorsqu’ils me racontent leurs états d’âme en tête-à-tête, avec leur voix, leurs yeux et leurs expressions qui m’étonnent et me séduisent au gré de leurs émotions.

- sur Facebook, on sait tout de tout le monde, et surtout ce qu’on ne veut PAS savoir. La tête des nouvelles copines de mes ex, par exemple. Apprendre qu’ils font de la barque tous les dimanches au Bois de Boulogne. A l’aide !

- sur Facebook, tout le monde veut être votre ami. Surtout la nana qui me collait aux basques en primaire, et qui a toujours cru que nous étions faites l’une pour l’autre. Et qui balance des messages sur mon “mur” disant : “Ouahhhh comme je suis trop contente! T’as pas changé depuis que tu avais fait pipi dans ta culotte à la cantine!” Devant mes copains Vogue-rockstars-curators, ça la fout mal, quand même!

- sur Facebook, on est presque obligé d’appartenir à un groupe. C’est le règne de l’étiquette : les fans de “Papy fait de la résistance”, les “anti-vélib’” et j’en passe. Ça me rappelle furieusement l’adolescence, cette époque pas du tout bénie où chacun doit intégrer une meute, sous peine d’être ostracisé.

- sur Facebook, on devient… une page. Un être en une dimension. Un CV rigolo. Une énorme banque de données. Un consommateur qui livre tous ses goûts de son plein gré, pour se faire bombarder de publicité malgré lui.

Alors je vis sans Facebook.

Et chaque fois que je tends ma carte de visite, les gens me font un petit geste méprisant de la main pour la repousser : inutile, tu es sur Facebook, non?

- Non.

- Quoi???

- Je déteste Facebook.

- Hein? Mais pourquoi? C’est pratique!

Alors je prends mon souffle et je commence : “Je déteste Facebook parce que : – sur Facebook, mes amis sont tous vachement beaux…”

Samedi, 6 juin 2009

Librairie en danger!

(Ceci est la reprise du billet de Superfaustine qui se bat pour sauver une librairie)

Il était une fois, une librairie.

C’est une grande librairie, spécialisée en sciences humaines, où on trouve quantité d’ouvrages (philo, littérature classique et contemporaine, littérature française ou étrangère, cinéma, histoire, langues vivantes ou mortes, histoire de l’art, poésie, théâtre et autres)

librairie

Hélàs, la petite librairie, qui fête ses 23 ans cette année, est en proie à de terribles prédateurs.

Les banquiers.

banquiers

Depuis trois ans, la petite boutique tente de survivre à la gangrène universitaire grandissante.

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A cause de cette équipe de bons à rien, l’université voisine est entrée en grève.

La première année, les banquiers, aimables à l’époque, ont prêté de l’argent à la librairie.
La deuxième année, le père fondateur de la petite librairie ne s’est pas versé de salaire pendant 9 mois.
La troisième année… c’est maintenant.

Les banquiers ne veulent plus prêter. Les dettes s’accumulent. La librairie est en train de couler.

Si vous avez envie d’agir, aidez-nous. La librairie Palimpseste participe au festival Paris en Toutes Lettres le premier week-end de juin. Elle sera pour l’occasion ouverte de 9h à minuit. Les olibrius de ma classe et moi-même allons tenter de faire des animations, une soirée camping dans la librairie, d’organiser un concert, une exposition de dessins, etc… etc…

C’est l’énergie du désespoir, mais c’est toujours mieux que pas d’énergie du tout.
Si vous êtes dans les parages, vous serez les bienvenus!
Si vous avez des idées, elles sont aussi les bienvenues!

Merci de faire circuler l’information au maximum autour de vous.

Librairie Palimpseste, 16 rue de Santeuil, 75005 Paris, métro Censier Daubenton.
Paris en toutes lettres, du vendredi 5 juin 2009 (19h) au dimanche 7 juin 2009 (22h).

Le programme ICI !

Jeudi, 4 juin 2009

Evita est une salope

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Eva Peron

C’est pas moi qui le dit, c’est sa mère! (LA MERE : “Quelle salope! Eh oui! C’est une salope.” p.22 dans l’édition de Christian Bourgois.)

Elle le dit dans Eva Peron, de Copi. Copi, c’est cet auteur argentin qui a sévi surtout pendant les années 70. Il écrivit des romans et des nouvelles, mais il est surtout connu en France pour ses pièces de théâtre déjantées, qui furent beaucoup montées en France, notamment par Alfredo Arias.

Eva Peron, c’est la femme du général Peron. Vous savez bien! Madonna l’a incarnée avec un certain brio (elle est au moins aussi tordue que son modèle) dans le film Evita, qui est un joli nanar, soit dit en passant. Eva Peron, dite Evita, était donc la femme du président populiste argentin, qui entuba plus ou moins le pays dans les années 50.

Copi fait de ce personnage public controversé (madone ou putain? amie des pauvres, ou manipulatrice couverte de diamants?) un personnage théâtral terrifiant et drôle à la fois. Evita agonise d’un cancer, à l’âge de 33 ans, et a enfermé tous ses proches dans la maison jusqu’à ce que sa mort les délivre. Elle les torture psychologiquement, les manipule, change d’avis comme de chemise, maltraite sa jeune et jolie infirmière, et castre psychologiquement son général d’époux. Elle vitupère, crache vulgarité sur vulgarité – le contraste est grand avec la digne dame en vison qu’était Eva Peron lors de ses appartitions publiques. Un personnage génial, donc, malsain, et pour qui il est difficile d’avoir de l’amitié, mais la fascination est violente.

A travers ce portrait au vitriol – et même à l’acide sulfurique – de l’ ancienne première dame d’Argentine, Copi nous parle de l’avidité des gouvernants de ce monde. Alors qu’elle va mourir, Evita ne se préoccupe que de savoir si ses robes seront bien exposées autour de son corps embaumé, si les brillants de chez Cartier qui doivent orner le cercueil sont bien arrivés, si les lampadaires seront bien voilés de mousseline noire, comme prévu. La mort est morbide évidemment, mais rien n’est plus morbide que quelqu’un qui se soucie de savoir comment ses funérailles seront orchestrées dans les moindres détails. Copi va bien jusqu’au bout de l’horreur du personnage. Et lorsqu’il nous offre un moment de répit, pendant lequel Evita parle tendrement à la jeune infirmière en évoquant ses souvenirs d’enfance, c’est pour mieux nous couper le souffle en nous plongeant plus avant dans le glauque enfer des Peron. Mais je ne vous en dis pas plus : il s’agit là d’une chute dramatique.

Écriture directe, quotidienne, mais incisive, humour noir mais verbe haut, Eva Peron est une pièce de théâtre absolument effroyable et délicieuse. Marcial di Fonzo Bo en avait fait une adaptation plus que réussie au Théâtre de la Bastille il y a quelques années… où il jouait lui-même le rôle d’Evita.

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Copi, Eva Peron, éditions Christian Bourgois Editeur

Mardi, 2 juin 2009

L’âge d’or du scénario américain

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Diane Keaton et Woody Allen, dans “Annie Hall de Woody Allen

J’ai regardé aujourd’hui deux films qui m’ont laissé perplexe sur un certain moment du cinéma américain. Prenez la fin des années 70 aux Etats-Unis : combien de grands cinéastes, combien d’acteurs incroyables et combien de films passionnants? Entre Stanley Kubrick, Woody Allen, Martin Scorsese et tant d’autres, on n’a que l’embarras du choix. Cette période cinématographique est une mine d’or.

Annie Hall (Woody Allen, 1977) et Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1980), ne sont pas considérés comme des chefs-d’œuvres – et je partage cet avis. Du premier,Woody Allen,  Hannah et ses soeurs (1986) ou encore Manhattan (1979) sont bien supérieurs, tant la narration en est innovante. Du second, Robert Benton, on ne connaît presque que Kramer contre Kramer. Mais ces deux films sont les témoins d’un temps où les Américains écrivaient de formidables scénarios, où la plume était respectée à Hollywood, et où un film américain pouvait encore être raffiné et divertissant à la fois. Voilà deux histoires parfaitement ficelées, deux véritables modèles pour apprentis scénaristes, que, d’ailleurs, Robert MacKee (le grand gourou du scénario) prône comme exercice d’analyse dans son fameux guide d’écriture, Story (voir l’article consacré ici à cet ouvrage).

Dans le premier, Annie Hall, c’est la vie amoureuse du couple central Alvy Singer-Annie Hall qui les mène par le bout du nez. Les thèmes chers à Woody Allen, et qui vont être traités bientôt dans son oeuvre future avec brio, sont là : la psychanalyse, le manque de confiance en soi, l’individualisme, l’impossibilité de fusionner avec son amant, malgré l’envie qu’on en a. Là où n’importe quel scénariste américain d’aujourd’hui aurait écrit une histoire lourde et ultra-psychologisante, Allen nous livre un film sautillant qui, en prétendant à l’introspection, se contente de regarder la vie passer avec étonnement. Une promenade printanière avec ses averses tièdes.

Dans le second, Kramer contre Kramer, on traite finalement des mêmes sujets que dans Annie Hall, qui sont des thèmes liés au boom économique. Les femmes s’émancipent, travaillent et veulent s’accomplir. C’est pour cela que Joanna Kramer quitte son mari, qui la traite comme une vulgaire torcheuse de mômes. Et que Annie Hall se barre en Californie pour enregistrer un disque, laissant Woody Allen, le vilain jaloux, à New York. Si Kramer contre Kramer est un vrai drame et non une comédie comme Annie Hall, ce n’est pas pour autant que Robert Benton s’est fendu d’une tragédie familiale. Non. L’histoire avance en rebondissant sur des événements durs – le divorce, la bataille pour la garde de l’enfant, la perte d’un job – mais avec une douceur et une justesse qui sont celles de la vraie vie.

Un bon scénariste écrit évidemment de bons personnages truffés de paradoxes. C’est le cas chez Allen et Benton. Annie Hall (incarnée par Diane Keaton) est primesautière, intello, un peu gauche et s’habille comme un homme. Une trouvaille qui fera les riches heures de la mode “masculin-féminin”. Voilà un personnage de femme parfaitement exquis et sans trace de clichés. Ted Kramer (incarné par Dustin Hoffmann) est immature et légèrement macho sur les bords, mais pense qu’il est un winner absolu et un père parfait. La scène du pain perdu est une des meilleures scènes de caractérisation de personnage qui ait été écrite pour le cinéma. Dustin Hoffmann se lance dans la préparation d’un petit déjeuner pour son fils, alors que sa femme l’a quitté. Dans cette plantade totale, on ne voit plus qu’un homme désespéré et désemparé qui voit tout son système de pensée habituel ébranlé. Pas mal pour un French toast, non?

Alors, les Ricains, quand est-ce que vous vous remettez à nous faire des films comme ça? Sans prétention et pourtant si professionnels, et si réussis?

Et vous chers lecteurs, y a-t-il un film américain de cette période qui vous ait marqué? Je parierai que oui.

Dimanche, 31 mai 2009

Nos dimanches soir

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Jérôme Garcin

J’ai envie d’écrire une lettre d’amour du dimanche. A Jérôme Garcin, qui présente et dirige Le Masque et la Plume, sur France Inter, tous les dimanches à 20h.

Dire que Le Masque et la Plume a sauvé mes dimanches, c’est peu dire. Depuis l’enfance, où les embouteillages foutaient en l’air le moral de ma famille en retour de week-end, j’écoute cette émission radiophonique culturelle, avec une fascination et une amitié qui n’ont fait que croître.

Pourquoi est-ce que ça marche tellement bien, Le Masque et la Plume? Parce que l’équipe de critiques ciné/théâtre/littérature est cultivée, audacieuse, et spirituelle? Parce que Jérôme Garcin modère tout ça avec une bonne humeur de papa gâteau qui a le verbe haut? Parce que tous ces journalistes tiennent salon avec un enthousiasme franchement rafraîchissant? Parce que – il faut bien que je l’avoue – tout ça a des petits côtés snobs littéraires qui me séduisent follement?

Rien ne me plaît tant que le courrier des auditeurs, par lequel s’ouvre l’émission. Les auditeurs du Masque sont à la hauteur de leur émission préférée. Ils balancent des estocades aux auteurs et aux cinéastes avec une verve qui fait plaisir à entendre. Et égratignent souvent les journalistes de l’émission, qui ripostent avec élégance. J’adore quand la bataille est déclarée, et que les critiques s’en prennent les uns aux autres pour défendre ou assassiner un roman. Ils s’engueulent, s’apostrophent, se marrent, et s’accusent des pires maux de la Terre, mais en bons potes. C’est ça, le secret du Masque et la Plume : du Friends sauce cul(ture).

Quand l’une des journalistes avoue qu’elle s’est fait lire un roman par son mec, parce qu’elle était en train de repeindre son appartement, les autres la huent pour sa paresse, rigolent, et elle, soutient qu’entendre, c’est tout aussi bien que lire le texte. Jérôme Garcin calme les enfants, glisse une blague et hop, embraie sur un autre bouquin, avec la grâce d’un diplomate.

Monsieur Garcin, vous et votre équipe, êtes mes meilleurs amis du dimanche. Je vous remercie, et vous demande, s’il vous plaît, de continuer à procurer à mes oreilles votre grande tablée familiale et dominicale de la culture française.

Chers amis lecteurs, moi qui suis une exilée (je vis en Allemagne) j’ai pris l’habitude de l’écouter en podcast, quand je fais mon jogging. En plus de ça, que voulez-vous, le Masque et la Plume me fait un corps de rêve.

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Le Masque et la Plume, émission radio sur France Inter, tous les dimanches à 20h, et en podcast en cliquant ici.

Samedi, 30 mai 2009

Anna dans mon lit

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Greta Garbo dans “Anna Karénine”, 1935

Barry Lindon l’Irlandais est un ami qui aime les mots. D’abord, il parle français mieux que moi, en dépit de ses origines celtes. Ensuite, il est complètement obsédé par la littérature russe du XIXe siècle, et rêve de se faire tout Dostoïevski dans le Transsibérien. C’est à cause de lui que j’avais ouvert, il y a trois ans, Guerre et Paix de Léon Tolstoï, avant de le refermer au bout de cent pages, pestant vertement d’ennui mortel.

Et puis, là, j’écris un spectacle, et dans ce spectacle, l’héroïne se voit obligée de lire en prison le plus grand auteur russe célébré par les soviétiques. Bon, bon. Quel est le plus grand auteur russe célébré par les soviétiques? Quel auteur russe n’a pas eu droit en son pays, pendant la Guerre Froide, au couperet de la censure? Je me creusais la tête, et pensais bien sûr à Léon Tolstoï, mais ne savais comment en parler, puisque, ignare que je suis, j’avais rejeté Guerre et Paix et subséquemment toute son oeuvre, aux oubliettes. Hélas, il me faut lire du Tosltoï, me dis-je!

Je me rappelai Barry Lindon l’Irlandais qui se prélassait toujours au lit avec Anna Karénine, le coquin. Le plus grand roman de tous les temps, selon lui. J’avais des doutes. Je dois bien le dire, Pouchkine m’emmerde voluptueusement, Tolstoï m’avait rasée de près, et Dostoïevski, parfois, me fait soupirer (pas toujours, tout de même). La petite bande des grands auteurs russes*, je la laisse souvent à son samovar.

Après un week-end de dégustation vinicole intense dans les caves de Bourgogne avec Barry Lindon l’Irlandais, sa chanson commence lentement, Chablis aidant, à imprégner mon cerveau : Anna Karénine, Anna Karénine, Anna Karénine. Il prétend même que le personnage de Levine lui ressemble incroyablement. Ah ouais d’accord. Je me remets un verre de Chablis et j’achète Anna Karénine, pour voir.

Retour à Paris. L’orage fouette les vitres. L’appartement tremble. C’est divin. Je m’allonge dans mon lit avec Anna Karénine. Je l’attends, elle ne vient pas tout de suite, il lui faut presque une centaine de pages. Mais… tiens, cent pages, et je ne me suis pas ennuyée. Je lis la préface sur la nature contradictoire de Tolstoï (saint et débauché), elle est lumineuse. Et puis Anna se glisse entre mes draps. Son visage doux, ses yeux de biche, ses airs de madone et son coeur de pute divine. Je crois bien que Tolstoï a écrit, dans ce livre, l’une des plus formidables caractérisations de personnages de l’histoire du roman européen. La duplicité subtile de son héroïne est humaine à en pleurer.

Je n’ai lâché ce merveilleux personnage que lorsque mes yeux sont allés regarder du côté de Morphée.

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Léon Tolstoï, Anna Karénine, éditions Folio classique


* J’exclus Gogol, Boulgakov et Maïakovski. Grands, mais… drôles et surtout, drôlement modernes.