Guillaume lit « Ce que savait Maisie »

Guillaume lit Ce que savait Maisie

Guillaume, 26 ans, thésard en droit et chargé de TD à la faculté de Montpellier. Vit à Montpellier.

Interview réalisée dans la cuisine montpellieraine de Guillaume.

A l’âge de quatorze ans, Guillaume et moi  habitions Dijon. Nous jouions aux Liaisons dangereuses, s’écrivant sous le nom de Merteuil et Valmont des missives pleines de volutes et de petits défis faussement pervers (je vous somme de séduire la demoiselle de Volanges, dite aussi Caroline du cours de maths, sous peine de courir enduit de ketchup sur l’avenue de la Liberté…) qu’on se glissait en douce en cours de bio. Douze ans de relation amicale et épistolaire plus tard, je passe quelques vacances chez lui. Sur son lit traîne un bouquin dont Guillaume a très envie de parler…

Qu’est-ce que tu lis?

Ce que savait Maisie, de Henry James.

Une phrase que tu aimes dans ce livre?

« Le procès avait paru interminable et certes était le cas était compliqué ». C’est un peu une déformation professionnelle de ma part, mais je suis assez sensible à l’idée que le roman commence par ces mots. Ca commence par un jugement, par des mots qui viennent trancher une situation humaine. C’est un cas, quelques chose d’objectif. Une situation humaine réduite à un cas : une homme et une femme divorcent et doivent se partager leur enfant. Voilà la situation juridique. Mais la vraie première phrase, c’est : « L’avenir de l’enfant était assuré, mais le nouvel arrangement était certes fait pour confondre toutes les notions dans une jeune intelligence intensément sensible au fait que quelque chose de très important s’était sans doute passé, et cherchant autour de soi avec anxiété les effets d’une si grande cause. »

Pourquoi ce livre?

J’ai eu envie de le lire à cause du titre, qui est intrigant : qu’est-ce qu’elle sait, cette brave Maisie?

 Comment ce livre est-il arrivé entre tes mains?

Je suis allé l’acheter dans une bouquinerie* de Montpellier, le Bateau-Livre. C’est un chouette endroit où j’ai travaillé comme libraire. J’ai d’ailleurs quelques anecdotes de libraire sympas… Par exemple, ce néo-nazi qui rentre dans la boutique pour me demander, l’air complice et par en-dessous « des livres sur le IIIe Reich ». Hélas, un client reste un client, je suis donc descendu dans l’Enfer de la bouquinerie, là où on classe les érotiques et les livres dits « militaria ». Surprise! Je dégotte un bouquin sur les « Panzer », je le remonte, je le lui tends, et je m’aperçois au dernier moment que le livre a été rédigé par… Thomas Mann! Le type me regarde d’un oeil noir et décrète que « ça ne convient pas du tout, Monsieur ». Ou encore ce client qui voulait un livre sur les chèvres angora… en fouillant le rayon « zoologie » dans le stock, je trouve un bouquin qui date de la Coloniale, L’élevage des chèvres angora à Madagascar. Mais le type me rétorque que ce n’est pas assez spécifique, lui, il voulait un ouvrage sur les chèvres angora albinos

Et maintenant, qu’en penses-tu, de ce livre?

Le titre est un peu programmatique. D’abord, ce titre, on peut le lire comme une parfaite description du procédé stylistique de l’auteur. L’histoire d’un carré amoureux, deux couples de l’Angleterre victorienne qui ont une relation parfaitement scandaleuse (les paires se font, se déont, s’échangent, divorcent, se remarient, des adultères…). Tout ça est raconté par un narrateur extérieur assez ironique, mais du point de vue de cette petite fille de six ans. Il ne nous raconte pas plus que ce que savait Maisie. 

Maisie, évidemment ne sait pas tout, elle se construit parfois des idées fausses qui font rire les grandes personnes autour d’elles, et qui s’inquiètenet justement de ce qu’elle sait, ou de ce qu’elle ne sait pas. La question revient en permanence dans le roman : qu’est-ce qu’on peut lui dire ou ne pas lui dire, pour ne pas troubler sa pureté enfantine? Maisie, elle, pourtant, ne ressent pas le scandale de ces situations, et nous lecteurs non plus, puisque nous sommes avec Maisie, on est comme des petits enfants. C’est là qu’Henry James est très fort : il raconte une histoire en creux ; le titre est presque une farce : en fait, Maisie ne sait pas grand-chose! Avec elle, on devine l’histoire. Quelque part, c’est un non-roman.

Le secret que contient cette oeuvre, c’est le secret de l’innocence. On veut savoir ce qui fait que Maisie ne sait pas.

Il faut lire ce livre. Il est génialement discret. Henry James n’a pas eu beaucoup de succès en son temps… C’est tellement discret, ce qu’il fait! Tout est dans la nuance, tout est entre les lignes. Dans le titre, tout est presque déjà dit! James n’a rien à nous expliquer, il nous fait tout vivre, simplement. Il a une ironie tendre envers tous ses personnages. Il n’y a pas de manichéisme.

Quel est ton livre préféré?

Pour moi, le truc le plus révolutionnaire que j’aie lu ces dernières années, c’est American Psycho. Bret Easton Ellis a réussi a poser des mots sur ce malaise créé par la société de consommation, l’économie de marché, l’individualisme… Là non plus, son style n’a pas d’effets de manches. Pour moi, cet auteur a donné un langage à notre époque, le langage à la fois publicitaire, marketing, et très bien-pensant de la démocratie, tout en racontant les événements abominables de la vie d’un psychopathe, d’un monstre! Je trouve que Houellebecq l’a complètement plagié. Si on prend Les particules élémentaires, c’est évident! Il y a les mêmes composantes : la consommation et l’abjection. Ce qui fait toute la différence, c’est que Bret Easton Ellis lie tout ça par la langue, tandis que Houellebecq met tout à distance.

Et maintenant, fais-moi une grimace inspirée par ce bouquin!

grimace Guillaume

Et désormais, Guillaume sera pour moi…

…mon meilleur ami, ça change pas, y a pas mieux.

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9 Commentaires

Classé dans interviews de lecteurs

9 réponses à “Guillaume lit « Ce que savait Maisie »

  1. Un étudiant en droit sensible à la littérature, j’en ai un à la maison, c’est vraiment pas mal!

  2. Normalement je vais aussi à Berlin pendant les fêtes mais pas pour bosser juste pour me balader.
    Sinon cette superbe rousse qui prête ses traits à Suzanne c’est Lily Cole (moi qui ne suis pas fan des mannequins, là je suis tombée sous le charme de cette Elfe anglaise).

  3. cathulu

    Gratinés les clients de la librairie !

  4. @ Suzie : ah, ça va le rassurer mon Guillaume, de savoir qu’une jolie femme apprécie les étudiants en droit, lui qui ne fréquente plus que ses chats en ce moment ;-) Si tu viens à Berlin, Suzette, tu me fais signe obligatoirement! youpi!!!

    @Cathululu : n’est-ce pas? y a que dans les bouquineries qu’on rencontre ce genre d’énergumènes… ;-)

  5. Je suis entièrement d’accord avec lui en ce qui concerne Bret Easton Ellis, je n’ai pas lu American Psycho, mais Luna Park, que je recommande vivement, ce roman d’autofiction est incroyablement envoûtant et déroutant tout comme le style de l’auteur !! ;-)

  6. @Florinette : moi j’avais lu Glamorama, et j’avais trouvé ça étrange, déroutant… mais j’avais aimé!

  7. Interview très sympathique ! En plus : une petite tranche de vie dans une librairie…

  8. @ Titi : merci! Guillaume a le chic pour raconter les anecdotes…

  9. Pingback: Lectures anxiogènes « Ce que tu lis

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